13 ans en Mai 68

Ecrit par Mélisande le 23 juin 2018. dans La une

13 ans en Mai 68

Je me souviens…

De mon intérieur dévasté par le divorce de mes parents, mon changement de lycée en plein milieu d’année où j’étais entrée en sixième en 1966, l’interdiction de mettre des pantalons au lycée à cette époque ! La tristesse qui m’accablait, mais les copines !… C’était l’époque des relations d’amitié forte, on enterrait des pactes dans la forêt, on rêvait du Prince, on guettait les garçons des Beaux-Arts, émerveillées que l’on puisse consacrer ses études à la peinture…

En 1968, j’étais en quatrième. La veille de la grève générale, j’avais fait ma communion solennelle, et le lendemain j’avais une composition de latin. Pas très au point dans les révisions ce jour-là… Alors que je me faisais fort d’être une excellente élève en français : je passais dans les classes lire mes rédactions, et j’avais eu le prix d’excellence en français au lycée Marcelle Pardé de Dijon à titre contumace, si je puis dire… puisque je l’avais quitté en plein milieu d’année pour le lycée Charles Nodier à Dole, où mes grands-parents paternels récupéraient deux enfants laissés pour compte par une jeune mère de 30 ans, enfuie à Paris avec son amant.

Le choc, à Dole, quand j’ai reconnu, en photo sur le journal, ma prof de français avec mon prof de dessin dans une manifestation. Je les vivais comme très sages ! Des fiancés un peu cul-cul et bien rangés ! Jean-Louis Langrognet, notre prof de dessin, nous appelait obstinément par nos noms de famille. Ce qui pour des petites jeunes filles de 13 ans faisait l’effet d’être traitées comme des légionnaires, quelque chose qui relevait en tout cas du masculin, voire du militaire, et laissait dans l’oreille et dans le corps une drôle d’impression désagréable, d’être mauvaises. On se souvient toujours très nettement des personnes qui nous ont fait peur ou souffrir quand on est pré-adolescente : « Dornier, c’est vous qui avez fait ce dessin ? » braillait-il, en brandissant le magnifique croquis de mon père : l’exécution parfaite, trop parfaite de sa commande : « Prenez une feuille blanche, froissez-la dans votre main, dépliez et dessinez ce que vous voyez ! ». Exécution ! Mon père, juteux chef dans l’armée de l’Air, barbouilleur à temps perdu, ne s’était pas fait prier : mon dessin méritait le Louvre, pas moins ! Mais c’est bon, comme enfant mauvaise, j’avais déjà ma dose : coincée dans une blouse rose, cheveux gras, maigre et yeux sombres, je me trouvais ringarde au possible avec les habits que ma grand-tante m’avait cousus : velours pourpre, jupe de vieille, chemisier à col en dentelle. Je sentais le vieux, j’étais vraiment mal dans ma peau. Nous regardions les Grandes débattre, dans ce lycée sage, exclusivement féminin, et dans cette province, à part le fait que nous n’allions plus au lycée en mai 68, rien de grave… Pas de pavés, nada ! Une bourgeoisie campagnarde prudente, plutôt à droite, dans ses jardins bien acquis, des générations de Dornier qui ne bougent pas de leurs villages depuis longtemps… Mais moi, je voulais voler !

Je me souviens du discours de De Gaulle, de Geismar, de Cohn-Bendit et de son aplomb, et de Sauvageot, que je trouvais très beau. C’est réellement en 1970 que tout a commencé pour moi ! Comme si tout sautait ! Habillée en treillis, changement de lycée : Besançon à Palente, puis en 1971, 1972, révolte totale, vol dans les magasins, manifestations à Dijon, à Paris aussi où j’allais voir ma mère. Je défiais les CRS, ça ruait dans les brancards ! Cafétéria du lycée Montchapet dévastée par mes copains, j’avais pris connaissance du fait, avec la fierté d’une compagne de guérillero ! Grand banditisme, certes, mais à la papa !

On refusait l’académisme, mais on avait soif de culture, de discussions, on refaisait le monde au lieu d’aller en cours, devant un rouge limé dès huit heures du mat ! Murs déjà tagués des salles de classes, refus collectif d’une interro par soutien d’un de nos potes, qui s’était fait punir pour avoir refusé de disséquer vivante une grenouille en cours de biologie ! Bref ça déménageait !

Je retiens de cette époque : une volonté de liberté, une expression poétique, envoyer chier le matérialisme, réfléchir apprendre donner une priorité absolue aux rêves de voyages, de lointain, de changement de vie ! Bref le futur rayonnait en nous ! La 2 CV allait assez vite, d’ailleurs ce n’était pas le propos la vitesse ! il y avait de l’intelligence et pas ce désir de détruire, une forme de bienveillance des autorités comme ce préfet Grimaud qui, à Paris, avait évité un bain de sang.

Il n’y avait pas cette haine décomplexée et surtout cette vulgarité généralisée, ce matérialisme outrecuidant qui semble être, avec l’égocentrisme, le seul projet de société, des gens. Avec une souffrance physique, psychique qui croissent dans les contrées menées à mal par ces projets martiaux de destruction. C’est comme si le capitalisme, notre ennemi essentiel à l’époque, nous avait tous empoisonnés et bien baisés.

Je me souviens qu’en 1972, on affluait au cours de philo, on débattait : « La vraie vie est ailleurs », ça nous parlait ! On voulait entendre, on fumait du hasch chez notre prof à Dijon, un joyeux débat, très sain, festif, sans pédophile ou perversité démente, comme elle semble s’afficher aujourd’hui ! A 13 ans, j’ai dû apprendre comment on faisait vraiment les enfants… Avec la crudité des détails. Mais l’amour on le vivait surtout dans les poèmes, les chansons : bref il y avait un romantisme qui peuplait nos cœurs… On avait une forme de pudeur spontanée, de joyeuse provocation.

Depuis ces années, quelque chose du mal est entré dans les cœurs. Il est laid. Il blesse. Il défigure, fait ramper dans les bas-fonds de l’être. Transforme l’être humain en monstre régressif sans conscience, sans hauteur ni désir de transcendance (sujet dont nous débattions à 15, 16 ans). Le monde humain semble devenu une brute velue bête à pleurer vulgaire, obscène. Tout le monde est déculturé ! A 13 ans à cette époque, on lisait les romanciers, les grands auteurs, ça commençait ! On était gourmands curieux du monde. Au niveau de la représentation politique, Sarkozy puis Strauss Kahn, mais aussi Cahuzac ont fait du mal au pays !

Sarkozy incarne ce grand banditisme inculte et décomplexé, il a imposé un virage vulgaire et obscène dans la fonction présidentielle, par son inculture affichée et revendiquée, alors que nos racines d’évolution de la conscience, en France, viennent des Lumières.

Sarkozy, c’est comme si le diable était arrivé : le Grand Blanc qui agite ses babioles devant des Indiens naïfs et leur colle la variole. Il a humilié le pays, lui et les deux personnages caricaturaux cités plus haut, et surtout dans la vision des étrangers, sidérés : « C’est pas possible ! »… entendait-on ! Mais son heure a peut-être sonné. On l’espère. Que l’imposture et le mensonge soient enfin éradiqués de ce pays. Que le peuple retrouve ce désir d’élévation, de culture, d’échange et d’intelligence qui sont les ferments d’un vrai changement de société. Car depuis 50 ans, c’est la chute, au sens biblique du  terme.

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Commentaires (2)

  • Mélisande

    Mélisande

    24 juin 2018 à 14:30 |
    Oui c'était une grande respiration, un désir collectif de liberté, comme si il y avait un diapason secret qui accordait tout le monde pour une fois, et dans un profond et inavoué désir d'amour et de justice, en fin de compte...
    Peut -être les héritiers de Voltaire, Rousseau et Diderot qui, fantômes bienheureux de la Liberté...avaient des choses à penser et à dire à ce sujet...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 juin 2018 à 05:58 |
    Votre témoignage montre à quel point la « révolution » de 68 fut, non politique (erreur fondamentale commise à l’époque et – curieusement encore – de nos jours), mais seulement et plus modestement culturelle. Avant 68, l’aspiration à l’« ailleurs » était le fait d’intellectuels ou d’écrivains bourgeois (de Baudelaire à Kérouac) qui s’embêtaient ; depuis 68, cette aspiration s’est diffusée un peu partout.
    Mais avec l’échec de toutes les révolutions du XXème siècle (russe, chinoise, cubaine, j’en passe et des moins bonnes), le monde s’est dégrisé et les flonflons de la fête « révolutionnaire » se sont estompés jusqu’à complètement disparaître… emportant avec eux l’improbable « ailleurs ».

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