Le mois du muguet

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 23 juin 2018. dans La une

Le mois du muguet

Cette année le muguet était juste à l’heure le premier mai dans mon jardin. En 68, je ne peux pas dire, je n’avais pas de jardin. Mais je me souviens d’une carte Dorchy représentant une petite vendeuse des rues du début du siècle (le mien) qui offrait un brin de muguet à un sergent de ville lequel lui répondait en sous-titre « Merci mon enfant, mais je ne mange que de la luzerne ». Je trouvais ça très drôle. Je n’étais pas respectueux des forces de l’ordre.

En mai 68, je venais d’avoir vingt-et-un ans. J’étais majeur. J’allais pouvoir voter, et aussi  me marier sans le consentement de mes parents. La belle affaire ! Comme si j’avais déjà résolu la question de trouver une fille – non pas qui veuille m’épouser ! – mais déjà qui veuille bien accepter durablement de s’intéresser à mes pulsions et à mes inhibitions en échange de ce qui pourrait correspondre chez elle à des préoccupations de même nature (en plus sentimental si possible).

Je venais aussi d’apprendre que j’étais juif ; ma mère, jusqu’alors, nous avait volontairement caché sa généalogie. Je n’avais pas une perception historico-religieuse très précise de ce que cela impliquait ; je n’ai pas beaucoup avancé depuis. Mais j’étais assez content de pouvoir revendiquer, moi petit-bourgeois élevé chez les jésuites (entre autres), de faire partie de « ce peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » – étiquette que cette vieille baderne de président venait (novembre 1967) de coller au dos des juifs comme s’ils n’avaient qu’un seul dos et comme si c’était un peuple.

On paye très cher aujourd’hui ce genre de rodomontades médiatiques et je ne suis plus très sûr d’être fier de ce que ma mère nous cachait par crainte que l’antisémitisme continue à couver sous les cendres encore tièdes de sa famille.

Du même monarque provo à ses heures, j’avais apprécié davantage « Vive le Québec libre » (juillet 1967) parce que mon père a dit ce jour-là : « Non ! Là, il déraille : il commence à être gâteux », et parce que ma non moins gaulliste grand-mère a tancé son fils (mon père) pour cette irrévérence envers le Général.

J’avais quitté Sciences-Po ; à l’examen de fin d’année, la question de l’épreuve d’économie politique était : « A quoi sert la comptabilité nationale ? ». J’ai répondu « à rien ! ». C’était probablement la bonne réponse mais je ne l’ai pas démontré. Pour moi, en gros, à cette époque, rien ne servait à rien. Le monde allait mal et ça n’allait sûrement pas s’arranger. J’étais déjà un visionnaire.

Je portais un petit médaillon dans lequel j’avais placé un brin de myosotis cueilli dans le jardin de Proust à Illiers (qui ne s’appelait pas encore Illiers-Combray) et une petite plaque en or sur laquelle j’avais gravé maladroitement : « Ce qu’il faudrait, c’est refaire le monde ». Je venais de terminer ma première lecture intégrale de La Recherche. J’ai perdu le médaillon depuis mais j’ai relu La Recherche deux fois, à quarante et à soixante ans. La prochaine relecture bientôt si je réussis à vivre jusqu’à ma mort.

Un aphorisme de Kafka recopié sur une carte que j’ai toujours sur moi : « Il est deux péchés capitaux humains dont découlent tous les autres : l’impatience et la négligence. À cause de leur impatience ils ont été chassés du paradis. À cause de leur négligence, ils n’y retournent pas. Peut-être n’y a-t-il qu’un péché capital, l’impatience. À cause de l’impatience ils ont été chassés du paradis. À cause de l’impatience, ils n’y retournent pas ». Je n’ai toujours pas compris mais je sens qu’il y a une vérité là-dedans et de la vérité, il n’y en pas beaucoup dans notre monde.

En 68, je suis encore inscrit en sciences-éco mais je travaille chez un décorateur de vitrines. On fait des trucs fabuleux avec de la mousse de polyuréthane expansée, des cloches à melons en verre, des fleurs en tissus gigantesques ou en gainant de velours rose des violons réformés. On installe ces décors improbables la nuit quand les magasins sont fermés. Petit-déjeuner à la bière et au jambon-beurre-cornichon quand Paris s’éveille. Je gagne assez d’argent pour m’acheter les Passions et les Cantates de Bach dans les coffrets gris d’Archiv Produktion et pour entretenir une Simca 1000 achetée par mon père pour ses fils (mais je suis le seul des trois à avoir le permis). J’arrête la décoration quand mon patron me paye avec un chèque en bois.

Ah, oui ! Mai 68 ! Bon, ce qui est sûr, c’est que je suis passé complètement à côté. J’ai dû voir de la fumée, de loin, écouter la radio (pas de télévision chez moi), parler beaucoup, à tort et à travers avec des copains (je continue mais maintenant ça s’appelle des amis et on ne les connaît pas). J’ai eu peur, forcément : je n’aime pas la violence, le bruit, le désordre. Je suis foncièrement conservateur. Mais de gauche bien sûr. Pas la gauche prolétarienne, d’ailleurs je ne connaissais pas de prolétaires. J’aurais bien aimé parce que je suis un type ouvert à tout mais il n’y en avait pas à la portée de mon amitié. Aujourd’hui on dirait seulement que j’étais dans la bienveillance. Ensuite j’en ai connu, quand je suis devenu patron (je veux dire chef d’entreprise). Mais bon, je ne vais pas vous raconter ma vie depuis ces cinquante dernières années.

Mon problème à moi, c’était d’avoir vécu jusqu’alors dans la hantise d’une troisième guerre mondiale. Mes grands cousins ont fait l’Algérie. Si j’étais encore inscrit en fac, c’était pour le sursis d’incorporation à l’armée. J’ai fait finalement mon service à Epinal en mars 69 : quarante jours seulement. Réformé P4 (fou) sans pension. La nuit, dans le dortoir où ronflaient vingt jeunes mâles, moi, au lieu de dormir, j’entretenais le poêle à charbon. Quand il gelait dans les autres chambrées, la nôtre se levait dans une douce chaleur. Mais le jour, comme j’étais le plus grand, j’étais l’homme de base derrière lequel les autres devaient s’aligner et donc disparaître ; sauf qu’au bout de cinq minutes de défilé au pas, je m’écroulais en syncope (même pas simulée). Quand j’étais de corvée de désherbage (on n’aime pas l’herbe dans les casernes) je me donnais un thème au départ, un petit air simple sur lequel je devais me siffler des variations avant de retrouver mon thème quand j’avais bouclé le tour de la cour avec ma binette et mon seau. Et puis, au mess, je distribuais ma portion de frites : P4, je vous dis !

Bon ! Voilà que j’ai encore sauté mai 68 ! Comme je n’avais rien d’autre à faire, j’ai dû aller voir mes cousins de Bordeaux. Au retour, vers Angoulême, je me souviens d’avoir pris en stop un prof de fac très sympa qui montait à Paris depuis Pau ou Tarbes pour être là où ça se passait ; à la Sorbonne, je suppose. Il n’avait plus d’essence, moi, j’en avais assez. J’étais fier de contribuer ainsi à la révolution. Sûrement un peu honteux aussi d’y être si peu impliqué.

J’aimais bien prendre des gens en stop. Je fantasmais toujours sur une rencontre exceptionnelle. Un jour, j’ai pris un beau garçon, un peu vulgaire toutefois, qui m’a expliqué qu’il se faisait pas mal d’argent en couchant avec des vieilles. Moi, j’aurais dit des dames un peu plus âgées mais je respecte sa terminologie. Je ne prenais pas de soldats en stop : quand ils partent en permission, ils sentent des pieds et quand ils rentrent de permission, ils sentent la bière.

En juin 68, avec des cousins nous avons profité d’une maison au bord de la plage au Cap Ferret. Un copain (cf. ci-dessus) délégué syndical CGT de son agence bancaire avait payé d’avance cette location pour son mois de congés mais il était mobilisé en raison des « évènements ». On s’est cotisé pour une sous-location partielle. Ambiance flirt, salade de tomates, guitare et naturisme sur la plage déserte. J’étais amoureux indifféremment de ces filles qui montraient leurs seins et de ces garçons qui montraient leurs fesses alors que je savais bien que ça ne suffirait pas pour refaire le monde. J’avais déjà perdu mes illusions.

De toute façon, c’était raté. Les accords de Grenelle semblaient avoir à peu près satisfait tout un chacun. Le Général avait sifflé la fin de la récré. Mon père était allé à la grande manif des Champs-Elysées. Bref, c’était fini. Nous, les jeunes, nous étions devenus sans le savoir des anciens de mai 68.

Qu’y avait-il de changé ? Rien, à première vue. En fait tout. Nous n’étions plus les mêmes. Moi, j’ai eu beaucoup de mal à le comprendre. J’ai l’esprit de l’escalier. En gros, il fallait que je me résigne à ne plus rêver d’un monde idéal mais à vivre une époque formidable. Tout ce que j’allais devenir : mari, père de famille, chef d’entreprise, citoyen responsable, ami, membre actif d’associations, écrivain… serait définitivement marqué par ce qui s’était passé sans que j’en prenne conscience.

Mais s’il y a une facette de mon intéressante personne qui a été vraiment influencée par la révolution culturelle et sociale qui s’est produite autour de mai 68, laquelle avait commencé bien avant et s’est poursuivie longtemps après, c’est bien mon obstination à écrire. Je suis convaincu que tout ce que j’ai écrit, publié ou pas, doit forcément quelque chose à la formidable lumière qui s’est allumée alors en France et ailleurs, et plus précisément à la grande déception qu’elle a suscitée dans la mesure où elle n’a pas su changer le monde.

Si j’écris, c’est avant tout parce que le monde nouveau n’est pas advenu et qu’il y a peu de chance pour que je le voie avant de disparaître dans le néant. J’écris tant bien que mal le bonheur de vivre après mai 68 dans cet occident confortable, mais entre les lignes, j’espère qu’on y lit un peu l’échec de cette révolution avortée.

Est-elle en train de se poursuivre de façon souterraine, subliminale ? Est-elle, au contraire, définitivement forclose et sommes-nous cette année simplement en train de commémorer un passé révolu ? Je ne le sais pas. J’écris pour interroger et non pour répondre. Et je sais que j’interroge quelque chose qui est au-delà des paroles et des raisons. Peut-être au-delà des mots.

Des milliers, des millions de gens écrivent. L’écriture permet plus que jamais le rapport à l’autre le plus simple, le plus immédiat. L’écrit est aussi le support des réflexions les plus savantes et les plus élaborées. Mais c’est avant tout une façon d’interroger une réalité qui se dérobe et qui est sans doute par nature inatteignable. Il n’y a pas de grande différence entre écrire et prier. C’est cet inatteignable qui les distingue mais rien ne prouve que ce ne soit pas la même chose.

En somme, si j’écris, c’est donc en tant qu’héritier de mai 68 mais sous bénéfice d’inventaire. Je précise : les grands auteurs, ceux qui briguent le Panthéon ou le Nobel de littérature (de mon temps on se contentait du Lagarde et Michard), et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense, sont ceux dont l’œuvre écrit l’histoire. Il vous faut des noms ? Soljenitsyne, la Comtesse de Ségur, Cormac McCarthy, Bob Dylan, Hafez de Chiraz, Proust, Virginia Woolf… et quelques milliers d’autres. Ce qu’ils écrivent n’est pas tributaire des aléas de l’histoire événementielle. Les écrivains de seconde zone comme moi (ce n’est pas de la fausse modestie : je sais que je fais partie des moins mauvais parmi les moins bons) sont condamnés soit à glorifier le bonheur de vivre dans un monde au bord du gouffre mais en lui tournant le dos, soit à s’y précipiter virtuellement mais sachant qu’ils n’ont pas d’autre parachute que leur écriture.

Je cherche un moyen terme avec mes romans ou mes nouvelles quand je réussis à les faire publier. C’est bien aussi ce que vous faites, mes « amis » de RDT, dans vos chroniques hebdomadaires dont certaines sont admirables et d’autres sont seulement pathétiques. Mais ce qui nous anime, au-delà de la façon dont nous abordons cette malédiction, c’est un stupide, incoercible et désespéré espoir dans l’humanité.

 Bien sûr, l’espoir, qu’ils le veuillent ou pas, est porté aussi par tous ces chercheurs, ces penseurs, ces universitaires qui passent des années à consolider des thèses plus ou moins branlantes mais qui peuvent peut-être encore expliquer notre monde de façon à peu près convaincante à ceux qui ne pensent pas avec nos cases et nos normes occidentales. Je les admire mais comment prétendre avoir raison quand pendant des siècles nous avons imposé notre raison par la contrainte et le mépris ?

Y arriveront-elles mieux que les mâles blancs toutes ces femmes, pas que les blanches heureusement, qui ont pris le train de la modernité en marche et qui tentent de freiner sa course folle vers l’abime avec les armes de leur savoir conquis de haute lutte ou de leur talent imposé à l’ingratitude des hommes ? Sont-elles l’avenir de l’homme ? Ce qui est sûr, c’est qu’elles ont du pain sur la planche !

Que dira-t-on de mai 1968 en mai 2068. À vrai dire je m’en moque un peu, n’en déplaise à ceux qui me lisent et qui cueilleront encore du muguet dans cinquante ans. Pour moi, ce sera bientôt par les racines. Et pour ce qui est du mai 68 que je suis censé avoir vécu, je réclame le bénéfice de l’amnésie sénile.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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