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Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Ecrit par Didier Bazy le 18 novembre 2017. dans La une, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 560 pages, 23,90 €

Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Le prince de la philosophie vient de trouver un chef d’orchestre. Jusqu’ici, Spinoza était réservé aux initiés. Pour le meilleur et souvent pour le pire. Spinoza ceci, Spinoza cela. De l’hermétisme à l’esprit de secte, de l’explication minutieuse jusqu’à la noyade dans le Gueroult, Spinoza aura subi tous les traitements. Maxime Rovere démontre magistralement que Bento n’a jamais été un pauvre hère traînant de meublé en meublé son manteau troué en image d’Epinal. Le chef d’orchestre ne se contente pas de diriger les instrumentistes, il a écrit une nouvelle partition.

Il y a de fortes chances pour que le maestro ait développé une courte proposition de Deleuze : « Spinoza au milieu de nous ». Et la vie du philosophe s’éclaire. Bento buvait des canons avec ses potes. C’était un bon gars. Un bon vivant et pas seulement un « grand vivant avec une petite santé ». Rovere ne se serait pas pour autant permis de mettre Spinoza en abîme. C’est tout le contraire : Bento est un rayon de lumière. Il traverse son temps et les idées de son temps. Il est loin d’avoir vécu en ermite. Il fut ce qu’on appelle aujourd’hui un grand communicant.

La composition du clan évoque une bande en étoile à plusieurs branches. Les rameaux s’appellent : Levi Morteira, Koerbagh, Van den Enden, Sténon… On les découvre et on en apprend de bien bonnes. Bien sûr, on retrouve Jellesz, Meyer, Oldenburg, Leibniz, Tschirnhaus…

On peut les trouver tous ici : http://www.leclanspinoza.com/clan/

Tous ont participé à l’élaboration de l’œuvre de Spinoza. Médecin, mathématicien, philosophe, politique, militant, rabbin, marchand, concierge. Bento ne travaillait pas seul, il confrontait, affrontait, discutait. Il vécut en marchand. Il ne polissait des lunettes que pour étudier la physique, pas pour vendre des lentilles. Des amis argentés l’ont pensionné pour qu’il ait du temps. Dans ce roman vrai, et documenté par cinq ans de travail, mythes et légendes fondent. Un creuset voit le jour, à la portée de tous. Les étudiants en philosophie auront de la chance à commencer par cette bande. Leur est désormais épargnée l’armada qui complique plus qu’elle ne fluidifie.

Ainsi l’Ethique devient œuvre collective. Et Bento, scribe génial et subtil. L’étude aurait pu le noyer. Spinoza en sort grandi, comme nous, au milieu de lui, au milieu d’eux. Le clan Spinoza : l’art au service de la philosophie. Nul doute qu’elle s’en porte mieux.

 

 

 

Maxime Rovere enseigne la philosophie à Rio. Traducteur de Darwin, de Lewis Caroll, de Virginia Woolf et de Spinoza… Auteur jeunesse, critique d’art, écrivain, philosophe. Sa biographie de Casanova est un modèle du genre. Il est le gai savoir de la nouvelle génération.

Les ardeurs de la photocopieuse

Ecrit par Didier Bazy le 01 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Les ardeurs de la photocopieuse

La machine chauffait. Et pas seulement l’hiver. C’est du moins ce que croyait, mordicus, Grotipor. Sûr de lui comme cochon, campé dans un charisme mâle, tout auto-déclaré, il confiait parfois à ses collègues : « j’m’la cueille quand j’veux… ».

Qui donc ?

Machine, bien sûr, machine ! Elle chauffe pour moi ! Jour et nuit, hiver été, bon an mal an !

Et l’animal d’ajouter, péremptoire : l’oiselet va réveiller le rêve de l’oiselle.

Les collègues, gênés, souriaient. Ils se doutaient bien que la « machine » de Grotipor ne correspondait pas tout à fait aux aspirations prétendues du bonhomme. Et même pas du tout.

N’empêche. A plusieurs reprises, il avait tenté sa chance dans le petit local en soupente. Là, la machine programmable proposait duplications et autres sévices.

Lézard de la photocopieuse, Grotipor guettait les visites. Il prétextait tantôt copie d’un plan tantôt reproduction infidèle. A mots mi couverts mi balourds, Mordicus suggérait à machine amusement et gaudriole : si ça te dit, ça mange pas de pain, moi ça m’dirait bien, y a pas d’mal à…

Ne pas finir ses phrases. Pour laisser enfler le malentendu libidinal. Surtout le sien.

C’était pas un prédateur Mordicus Grotipor, non. Plutôt un pêcheur avec l’audace du cueilleur.

Seulement si ça te fait plaisir, répétait-il à l’envi, seulement si ça te fait plaisir.

Une fois passe, et encore, mais bon. Deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Pas bon. Pas bon depuis le début. Pas bon depuis toujours. Même si depuis toujours, depuis longtemps, les machines subissent les assauts ou les saillies, sans feu ni foi, de falots très contents d’eux-mêmes.

Au début, on pardonne, amène, au ridicule. Au milieu, on oscille entre le haussement d’épaules et la rage rentrée. A la fin, on n’en peut plus. La fin n’en finit jamais. La bêtise se complaît dans l’enlisement. Reste l’impossible choix entre la fuite ou le scandale. La nausée couve.

Continuer comme si de rien n’était ? Simuler une alexithymie chronique ?

Un jour, dame photocopieuse tombe en panne mais pas Grotipor. Mordicus propose ses services de réparateur et ses allusions subtiles : Tu sais bien, je suis le roi des ramettes, ha ha ha. Lance-t-il, hussard goguenard. Sa paluche attrape son bras. Il serre l’étau. Réflexe pour lui, agression pour elle. C’en est assez de ce cétacé dépravé dans un corps de suidé. Elle le tance de ses yeux noirs profonds. Il s’accroche, Mordicus, il s’accroche.

On en reste là. D’ACCORD ?

Grotipor réfréna ses ardeurs du côté de la photocopieuse. Hâbleur frustré, il se fit poète et la tailla dès qu’elle eut le dos tourné : Machine ? Elle est plus froide qu’un granit dans un frigo. Le réchauffement climatique va faire l’iceberg… Et de ricaner de ses bons mots. Les collègues, plus lâches que des collabos, laissaient, distraits, leurs écoutilles entr’ouvertes. Distraction sur cette lande sans horizon.

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Ecrit par Didier Bazy le 24 juin 2017. dans La une, Littérature

Actes Sud, août 2017, 300 pages, 20 €

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Qu’est-ce qu’un roman-multivers ? La notion de multivers renvoie souvent à la science-fiction, parfois à la philosophie. Les romans proposent en général un monde, un univers. L’Invention des corps est un roman-multivers. Edgar Poe, grand précurseur du multivers, relu et mis en musique par Jean-Clet Martin, a ouvert la brèche. Pierre Ducrozet y inscrit les fondations formelles de son opus 2017. La multiplicité des sens s’exprime dans chaque phrase comme un tatouage dans un corps, comme un code sur la toile. #43 et autres.

Le fait divers tutoie l’événement historique. Date-code : La nuit du 4 septembre 2014. 43 étudiants mexicains manifestants sont assassinés par la police locale d’Iguala. Les corps restent introuvables. Les faits, Ducrozet les fait proliférer dans la course d’Alvaro, jeune prof rescapé et témoin du massacre. Seulement voilà : « Témoigner, appeler, dénoncer, tout ça n’a aucun sens… »

Pas plus de sens qu’Auschwitz, Hiroshima. Ce fond de non-sens multivoque est bien en train de devenir le fonds-ancien de la génération XXI. Un point d’origine afocal désormais. Comme si le web avait digéré toutes les archives possibles, réduites à des lignes de codes dans les titanesques hangars des Big Data. Une médiathèque virtuelle et bien concrète, hyperconnectée et ultraconnectable. Un multivers où chacun passe d’un biotope à l’autre sans dystopie. « Oui, Internet est autre chose qu’un réseau… C’est l’apogée de la démocratie, avec les horreurs possibles que cela comporte : un con a autant de poids et d’importance qu’un vieux sage… ».

Les grandes transcendances brillent ici comme des phares d’Alexandrie : Fric, Pouvoir, Contrôle, Biotechnologies, Web, etc. 2017 rappelle 1984. Les résistants et les résistantes doivent survivre à coups de poings sur la gueule, à coups de couteaux dans l’œil, à coups de codes. Hackers et pirates ne sont pas plus sympathiques parce qu’ils se veulent anonymes. Survivre, c’est s’échapper. Et fuir, c’est faire croire qu’on est là alors qu’on est ici. Les phares d’Alexandrie vacillent. Les archéologues du futur auront du pain sur la planche. Les absents et les morts cohabitent avec les vivants, les robots et les corps parfaitement composés. Chacun passe d’un monde à l’autre sans crier gare, sans le vouloir forcément ou, tentant une espèce d’issue se retrouve à son insu dans un espace d’impasses. Sauvé ? Perdu ? Ça va si vite que perdu ou sauvé, c’est pareil.

Oui, le roman-rhizome apparaît désormais comme seul pertinent. Et Ducrozet met un peu d’ordre dans ce chaos. L’enjeu est de taille : devenir marionnette d’un planning programmatique ou mourir ? Le jeune Alvaro a perdu à la roulette. Mais au poker, quelques heureux partenaires, pas tout à fait robotisés, sursautent et tendent la main là où un doigt montre peut-être la voie improbable d’un espoir illusoire.

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Ecrit par Didier Bazy le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

Carnets de l’Herne, 2017, trad. anglais US, Sophie Rochefort-Guillouet, 7,50 €

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Deux petits ouvrages (50 pages chacun) comme deux échos latéraux.

D’une main, un acte de résistance. De l’autre main, un vade-mecum.

 

Résistance

Du premier, on ne répétera jamais assez qu’il ne s’agit jamais pour Thoreau d’un traité de désobéissance civile systématique. Trop d’évocations en témoignent sans bonheur. Trop de malentendus et de contresens en dérivent. Sophie Rochefort-Guillouet, traductrice précise et efficace, a parfaitement rendu justice au titre Resistance on civil government… Mieux, la note introductive de l’éditeur rappelle que ce texte est l’aboutissement rédigé d’une conférence de 1849, intitulée Les droits et devoirs de l’individu envers le gouvernement. C’est tout dire ! Désobéir, pour Thoreau, n’est pas un impératif catégorique. C’est une possibilité, toute prête à passer à l’acte si, et seulement si une situation l’exige, la requiert, l’appelle. Quelles sont ces situations injustes ?

La peine de mort, l’esclavage, la guerre. Et puis, pour Thoreau, tout ce qui ne respecte pas le vivant naturel (d’où l’admiration et la réserve de Thoreau pour Darwin).

Le syllogisme de Thoreau est simple et très concret. Je paie des impôts dans un Etat qui mène une guerre au Mexique. J’estime que cette guerre est inique. Donc je ne paie pas mes impôts (notons bien que Thoreau est enchanté de payer des impôts pour l’Education). Donc je vais en prison. D’où la conséquence :

« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place pour un homme juste est aussi en prison ».

N’en déplaise à certaines éditions, Thoreau n’a jamais écrit d’aphorismes. Ses extraordinaires formules ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne sortent du néant. Elles collent toujours aux faits bien concrets, à des cas très précis dont elles nous permettent de justement décoller.

Vade-mecum

La vie sans principes scintille de ces bons mots. Mais ce n’est pas une méthode comme chez Nietzsche. Il s’agit à chaque fois d’une espèce de leçon, comme les anciennes « leçons de choses », ces observations attentives, distantes et compréhensives.

Life without principle pose le problème suivant : comment faire pour vivre le mieux possible ?

Tout d’abord, « considérons donc la manière dont nous menons notre existence ». Ici, Thoreau développe sa grande idée de « jeunesse » (cf. L’esprit commercial des temps modernes) : la grande majorité des gens s’agitent, s’activent, pour gagner leur vie… Gagner est premier. Vivre est second. Thoreau ne cessera de renverser cette fausse donne majoritaire. Foin des disciples de Mammon, haro à ceux qui perdent leur vie à la gagner. Vivre pleinement, pour Thoreau, est la grande affaire. Et vivre, c’est tout perdre ou presque, tout perdre sauf la vie. Besoin de pas grand-chose. Travailler un jour par semaine. Marcher tous les matins. Une cabane au fond des bois.

Enfin. Une cabane pas trop loin de Concord. Marcher pour aiguiser sa conscience et écrire un journal de plusieurs milliers pages. Travailler pour survivre un minimum… Si Thoreau pouvait revendiquer quelque descendance, il suivrait volontiers les économistes dits de la décroissance, mieux : de l’ a-croissance…

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ? - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

Ecrit par Didier Bazy le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

Carnets de L’Herne 2017, 6,50 € pièce, 80 pages environ

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ?  - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

3 petits livres pour 3 grands problèmes.

– La politique a-t-elle encore un sens ? (Arendt)

– Faut-il supprimer les partis politiques ? (Weil)

– Quelle est la place de la liberté de penser dans un Etat libre ? (Spinoza)

Non seulement la brièveté incite à aller droit aux réponses, mais « l’actualité » (électorale…) pourrait, prétexte, alimenter l’invite.

Pour H. Arendt, la politique est (inversion de la formule de Clausewitz) « finalement devenue une poursuite de la guerre dans laquelle les moyens de la ruse se sont provisoirement introduits à la place des moyens de la violence ».

A axiomatiser l’intuition d’Arendt, la suppression des partis politiques selon S. Weil devient platement théorématique. Même si la philosophe concrètement engagée l’explique en 3 motifs :

« … On peut en énumérer trois :

Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, et unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.

Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque s’est approché de la vie des partis.

Le troisième est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen… ».

De ces 3 caractéristiques, on pourra inférer que les partis politiques n’ont pas besoin, strictement, d’être liquidés du dehors. Contenant en eux-mêmes leur propre fin, ils s’effondrent sur eux-mêmes.

CQFD et CQLOPV (Ce Que L’On Peut Voir) en notre actualité brûlante ou en train de brûler.

Grande idée de S. Weil : l’esprit de parti, c’est la démission de l’esprit.

Et inversement.

Ainsi Spinoza.

Contre cette démission, le prince des philosophes avance la liberté de penser. Et Spinoza de citer Quinte-Curce : « il n’y a pas de moyens plus efficaces que la superstition pour gouverner la multitude… ».

Spinoza prolonge la surprise de La Boétie qui s’étonnait de « l’esprit » de soumission généralisée.

Ce que à quoi Spinoza aspire, on le sait, c’est à simplement un peu de démocratie qui permette aux esprits d’être libres. Simplement. C’est peu et c’est tout.

Butcher’s crossing, John Williams

Ecrit par Didier Bazy le 12 novembre 2016. dans La une, Littérature

éd. Piranha, octobre 2016, trad. anglais US, Jessica Shapiro, 296 pages, 19 €

Butcher’s crossing, John Williams

A André Angot

 

Quelle bonne idée de garder le titre d’un livre dans sa version originale non sous-titrée ! C’est vrai qu’on ne traduit pas les noms propres. Mais pas besoin d’être un expert en langue américaine pour penser à la Traversée du boucher, au Passage de l’écorcheur ou un truc du genre. Et du genre givre et sang.

Un roman qui commence par deux longues citations de RW Emerson et H. Melville ne peut pas être complètement mauvais. Ça commence vraiment dès le début – donc au Milieu – avec un jeune gars Will Andrews. Il débarque à Butcher’s crossing, village fin XIXème, Kansas. Il a fait quelques années à Harvard, comme Thoreau. Ses motivations ? On n’en sait rien. C’est un des fils du récit. L’Ouest, la Nature avec majuscule, tout ça.

Que va-t-il trouver ? Un chasseur de bisons, un vrai, un fou. Un associé prédicateur avec un moignon à la place de la main. Un écorcheur très professionnel. Une putain heureuse de son sort. Voilà de quoi résoudre la quadrature du cercle tendre du jeune Will. Ici, et tout le long, pas de sentiments. Des faits, des gestes, des paroles, des signes, des événements. Les trappeurs se passent de fioritures. Le style de John Williams l’atteste. L’absence d’expression sentimentale renforce toutes les sensations et augmente même la pensée. Un exemple, après avoir rencontré Francine, péripatéticienne épanouie et, pour Will, gratuite : « Il ne pensait plus à Francine ni à ce qui venait de se passer dans la chambre… Il pensait à ce qu’il ferait en attendant et se demanda comment compresser ces jours en un minuscule fragment de temps qu’il pourrait ensuite jeter, tout simplement ». Tout est dit. Direction le Colorado. Go West young man. Tout simplement. Ici, on lit comme on regarde un film.

Cascade et séquence s’enchaînent et scotchent le lecteur. On peut pas arrêter. Un rien devient tout. L’effet papillon dans un flocon de neige. Le froid, l’horreur, les idées bizarres et ce putain de blizzard. Pas d’abattoir industriel de masse, non, pas encore. La nécessité de la survie des hommes qui tuent des bisons. Des hommes qui bossent, qui font du business pour bouffer. C’est tout. La fin d’un monde. Mais ça, c’est pour les historiens de l’Amérique.

La fin de ce monde, c’est le commencement du monde du jeune Will. Il va traverser les boucheries, bouffer le foie cru des bisons, couler des balles de plomb, affûter les couteaux, avoir soif, faim, crever de chaud, crever de froid, voir crever des vies, survivre et devenir bison, devenir sauvage, devenir et éternellement retourner avec les saisons, les ruisseaux, des déserts, revenir de longs mois plus tard sans avoir pu se laver, puant la pourriture et le sang séché de bison. C’est une façon de démarrer une vie d’homme libre.

La chasse sera miraculeuse, joyeuse même. N’était ce tronc d’arbre emporté par un torrent, emportant l’important. Est-ce si important ? De retour à Butcher’s crossing, tout a changé. La fourrure des bisons n’est plus de mode en ville. Le vieux chasseur pète un câble. Le prédicateur au moignon délire avec Dieu. Le troisième est oublié. Will Andrews ne finira pas Harvard.

Bind Torture Kill : une répétition

Ecrit par Didier Bazy le 01 octobre 2016. dans Ecrits, La une, Société, Musique

Bind Torture Kill : une répétition

Il lui fut donné d’assister à une répétition. Un soir de Juillet 2016. Le pote souriait, claquant la portière de sa bagnole devant la vieille grange perdue dans un village coincé entre une centrale nucléaire, un tourteau en cours de démantèlement depuis des décennies déjà et une autre centrale nucléaire en activité, elle, active. Lui, il avait l’avait déjà claquée, sa portière. Malgré les deux centrales, le soleil déclinait imperceptiblement. Il avait apporté sa bouteille de vin bio. Le musicien ouvrit la vieille porte du local. Un cube sans fenêtre. De gros sacs poubelle en plastique souple gris brillant, des cadavres de canettes de bière en tas, des cadavres plus vivants que jamais, tardigrades de verre et de métal prêts à s’éveiller au son, du métal attendu.

Il n’avait entendu que de loin ce type de musique, le Métal. Le pote musicien l’avait invité à une répétition de son groupe Bind Torture Kill. Allait-il ligoter l’invité ? Le torturer ? Le dézinguer ? Non, ils n’oseraient pas. Il était trop vieux, sans intérêt. Il l’avait prévenu. Le Métal exige des boules quies enfoncées au fond des oreilles par précaution d’Hygiène, Sécurité et Conditions de Torture. Indispensables, le pote musicos avait dit. Oublie pas tes bouchons. Ok. Il avait délesté ses fonds de poche chez l’apothicaire du coin en échange de préservatifs auriculaires.

Le pote goûta le vin bio mais pas trop. Déjà il se concentrait sur la répète. Pas question de se murger tout de suite. Apparemment on boit que de la bière. Enfin, l’invité y sait pas… Affaire de se désaltérer, de s’hydrater, de rafraîchir les idées et la gorge ? Un peu tout ça sans doute. Le batteur débarqua, costaud et jovial, prêt à mouiller la chemise qu’il ôta avant de la tremper tout à fait, exhibant un torse tatoué grave. Le trio fut bientôt au complet à l’arrivée du chanteur dont il remarqua une main façonnée Django Reinhardt mais ça n’avait pas grand-chose à voir. Le trio s’enfila trois cervoises, prémisses du ciment du groupe métallique.

Le vieil invité eut droit à un spectacle pour lui tout seul. Et à une bouteille de vin bio pour lui tout seul aussi. Tout ça se présentait donc plutôt bien. Deux parties coupées d’une pause bière rapide mais détendue. On prend place. Au fond du cube, les tatouages du percussionniste l’impressionnent. Ils forcent l’admiration. Une douce torture, le tatouage. Derrière un pilier de soutènement, le pote guitariste, souriant hôte malicieux, règle ses machines, tourne des boutons, teste les premiers sons. Le batteur jongle avec ses baguettes, habile et déterminé. Le chanteur chauffe ses cordes dans un micro, sort des papiers, manuscrits griffonnés. Sans doute les paroles, se dit le vieux spectateur tandis qu’il malaxe les gommes quies et les pousse – un peu mais pas trop – à l’orée des tubes auditifs : il ne veut pas louper ce show pour lui inouï.

Benji étire ses bras en arrière vers le haut. C’est physique le show. Yann, le pote compositeur guitariste, vérifie une dernière fois ses cordes et les branchements du matos. Olivier, le chanteur se concentre, arpente l’espace et cherche le temps.

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Ecrit par Didier Bazy le 02 juillet 2016. dans La une, Littérature

Métailié, août 2016, 100 pages, 9 €

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Si on veut piger Cuba au XX° siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara: 33 révolutions. 33 tours par minute. 33 révolutions. C’est la fin et c’est le début. L’alpha et l’oméga de Cuba, du mythe et de sa réalité, de l’île aux trésors introuvables et de l’océan concrètement mondialiste, exterminateur et décentralisateur.

Roman ? Vrai roman. Roman vrai. Roman court. Roman rapide. Moins de deux heures de lecture. Moins qu’un match de boxe. Plus fort que le combat du siècle. Loin de toute fiction, ou pire, autofiction. Le roman n’est qu’une affaire de typographie, de caractères et d’impressions.

Ici, le « héros » n’a pas plus de nom qu’un Je ou un Il genre Kafka. Soi – à distance de l’expression – devient Nous, Je universel concret. Présent dans chaque sillon du microsillon. Lancinante répétition de celui qui préfère ne pas et qui finit par ne pas préférer car la vague, le détroit, le typhon appellent toujours l’homme libre dans sa tête et sur un canot, flottaison blême, fabrication du destin ultime des bidons et bouées périmées à l’abîme de l’ultime répétition.

CS Guevara est le petit-fils du Che. Déjà, ça commence mal. C’est souvent clair de « tuer le père », sinon dans l’ordre des choses. Mais là, « tuer le grand-père » équivaut – dès le départ – à devenir mort-né, à devenir… Presque rien plutôt que quelque chose. Une naissance métaphysique ne pèse pas lourd. Si les montagnes accouchent de souris, les souris dansent en boitant.

Et Canek Sánchez, c’est quelque chose : il est quelqu’un qui a fait quelque chose : 33 révolutions plutôt qu’une, préférant ne pas, atermoyant lucide, acteur décisif d’Une Vie.

Canek Sánchez exprime mieux les autres Une fuite, Une vie.

Sa vie, indécise, atermoyante, procrastinatrice, essentielle et concrète, sa vie vivante survécut par la grâce des ersatz chanceux de la musique, métal rock, de l’écriture, graphe ou glyphe, et surtout – il le dit et l’écrit – de l’acratie.

L’acratie n’est pas l’anarchie, encore moins l’anarchisme. C’est le lointain du Pouvoir, la fuite des pouvoirs. Et qu’est donc Cuba dans l’imaginaire, dans l’histoire ou dans le cœur même des détracteurs comme des sectateurs, des dictateurs récupérateurs comme des boycotteurs suiveurs ? Rien de tout ce à quoi les âmes et corps sensibles pourraient prétendre. Rien.

Entre-temps, il y aura eu la Russe (merci Staline !), comme une récréation – rituel tombé du ciel – entre le rhum, le canapé, la salsa et le tabac, comme pour tenir le coup sans le vouloir, car c’est un coup pour pas grand-chose. Entre-temps, il y aura eu le bureau, le dodo, le négro.

« Désolés, camarade. Vous savez ce que c’est : un Noir en train de courir dans l’obscurité est toujours suspect… », 8/33.

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Ecrit par Didier Bazy le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

édition établie par Yannis Constantinidès, Fayard 1001 nuits, septembre 2015, 128 pages, 4 €

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Si NE et PAS sont ici barrés dans le titre, ce n’est pas un effet de style. Ce n’est pas non plus du Le Clézio ou du Derrida. Cela désigne tout simplement et très directement la nature de l’ouvrage. De l’original centenaire sans barres, Y. Constantinidès extrait le positif et biffe le négatif. C’est bien beau de savoir comment il ne faut pas, c’est mieux de savoir comment il faut. Ecrire. Créer ?

D’abord lire. Lire et relire jusqu’à ce que l’écriture s’ensuive. Ou ne s’ensuive pas. Si possible et si nécessaire. Et se hisser sur les épaules des géants. Ce n’est pas forcément une affaire de quantité. Albalat osa user d’Oscar Wilde pour saisir Flaubert : « L’oreille est vraiment le seul sens auquel, du point de vue de l’art pur, la littérature devrait chercher à plaire et dont le plaisir devrait être la règle ». L’essentiel serait que des voix intérieures sourdent. Relire à voix haute. Ainsi les litanies de Péguy, à voix hautes. Fantômes intemporels.

Ensuite apprendre. Pour Albalat, l’écriture s’enseigne. Yannis Constantinidès l’écrit clairement : « Or, l’écriture, si elle s’enseigne belle et bien, ne s’improvise guère. Pour paraître fluide et naturelle, elle réclame un travail acharné, proche de l’ascèse ». Concentration et ratures. Production et sélection. Exigence et effort. Apprendre à désécrire. Oui, désécrire est sans doute sculpter la première pierre. Pas le premier pas, la première pierre. Le vrai poète accumule les premières pierres. Le romancier tente l’édifice. Flaubert s’est acharné sur les deux. Et de trois avec le gueuloir.

C’est déjà pas mal même si, à Flaubert, Albalat ajoute des bémols – limites du critique : « Le seul défaut de Flaubert, c’est que chez lui le travail se sent. Il a de la raideur, le bois craque, tout est calculé, à la virgule près… »

Albalat savait de quoi il parlait lui qui commit des romans qui n’ont pas supporté le temps. A-t-il relu et relu ce qu’il a écrit ? A-t-il puisé son autorité dans ses faiblesses ? Le début de la modestie. Mais la modestie ne suffit pas. Bien des sacrifices et des renoncements sont nécessaires. Ascèse concrète.

Nous ne suivrons pas Albalat dans son clivage littérature/philosophie. Mais son propos était, salutaire, de chasser l’abscons, dans les mots et dans les idées. « La simplicité et le naturel ont toujours été les deux qualités indispensables du style, mais ce serait une erreur de croire qu’on peut être à la fois simple et naturel sans effort… ».

Albalat invente peu. Ce n’est pas le rôle du critique. Or le critique écrit. A-t-il appris ? Ici, le critique parfait, serait contraint au silence. Et ce silence, second, hurle. Comme une toile de Bacon. Comme une musique de Cage. Comme un poème de Celan.

Eroïca

Ecrit par Didier Bazy le 16 mai 2015. dans La une, Littérature

Pierre Ducrozet, Grasset, avril 2015, 264 pages, 19 €

Eroïca

« Changer chaque jour et essayer d’être un autre », disait Pierre Ducrozet, jeune écrivain désormais confirmé et rempli de sûres potentialités. Ici, il se glisse aisément sous la peau de Jean-Michel Basquiat, dans son âme et sur ses ailes. On s’envole, on décolle et on plonge. Ducrozet écrit comme Basquiat graffe et peint. Vite. Vif. Ouf, l’écrivain vient tout juste de dépasser en âge le plasticien. Basquiat a brûlé sa vie pour son art par tous les bouts. Comment aller plus loin, plus haut, plus vite sans égratignure ?

Par la revisitation non-théologique. Par amour. Par générosité. Si rare et si simple. SAMO : Same Old Shit, une signature pour rigoler, comme ça, pour rien. Pour toucher et transmettre l’essentiel d’une vie d’homme, une vie. Une vie pour se faire un nom par l’art. Un art pour se donner une vie, avant de partir pour de bon. Comme tout le monde. SAMO.

Eroïca est moins une épopée que la distillation minutieuse du mot-valise qui mêle l’héro et la coke. Ducrozet manipule l’alambic en nouvel alchimiste. Savant et sorcier, psychologue et chimiste, il plonge le lecteur dans un processus de création qui éclaire, à coups de rayons X, l’espace plastique de Basquiat. Les œuvres de la comète s’y prêtent. Acmé du Pop Art. On a parlé de « Trans-avant-garde » : on ne retiendra que le trans, l’avant-garde n’existant pas sans arrière-garde. Une traversée donc plus qu’une épopée. Traversée à coups de cut-up, de cutter, de seringue et de thériaque. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas les tableaux de Basquiat a peu d’importance. Ce qu’a produit Basquiat demeurera une miniature éloquente de l’art des années 80, tourbillonnaire et mélangé, et, bien sûr, du monde débridé de l’argent galopant.

« Je ne crois pas que ce soit bientôt la fin du Pop Art. Les gens s’y intéressent et l’achètent encore, mais je ne saurais pas vous dire ce que c’est que le Pop Art, c’est trop compliqué. Ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors, à introduire les objets ordinaires chez les gens » (Andy Warhol).

Loin des controverses, des polémiques et des fumeuses théories esthétiques, la concomitance chirurgicale de l’ablation de la rate en 1968 relie Basquiat et Warhol en une vérité toute humaine et toute romanesque. Lien intestin et reconnaissance du ventre. Le dedans au dehors. Le dehors rentré. Rien au milieu. Pas de milieu. Et nous, les voyeurs, perdus.

Pas de pathos dans ce roman. Pierre Ducrozet est un des plus grands écrivains américains de la littérature française d’aujourd’hui. Cette vie de Basquiat est livrée dans le menu des faits, rien que des faits, pratiquement tous les faits. De l’investigation genre Ellroy. Ça dérange mais c’est vrai. Tout est vrai.

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