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Eugénie Grandet, Honoré de Balzac

Ecrit par Didier Smal le 29 octobre 2016. dans La une, Littérature

Folio Classique, mai 2016, édition de Jacques Noiray, 384 pages, 3 €

Eugénie Grandet, Honoré de Balzac

avec l'autorisation de la Cause littéraire

 

Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, ce n’est pas abaisser Balzac à la modernité, comme l’a fait le pauvre Rochefort avec Flaubert dans une pathétique vidéo où il résume Madame Bovary à destination des non-lisants ; non, ce que je voudrais, modestement, avec maladresse, c’est élever la modernité à Balzac, la confronter à lui. Je voudrais m’écarter de tout ce que j’ai appris à l’université, et depuis, à force de lectures, de préparations de cours, d’une vie d’intellectuel, ne pas par exemple m’appesantir sur la structure de la Comédie Humaine, et ainsi oublier qu’il est question quelque part dans Eugénie Grandet d’une soirée chez Nucingen ; je voudrais faire ressentir Eugénie Grandet, mon roman favori de Balzac avec Illusions Perdues, dire la chance que c’est d’être tenu par l’actualité éditoriale de m’y replonger, d’en goûter les virulences et les partager.

Donc, parfois, je vais me montrer grossier, je vais dire des horreurs, me montrer approximatif, et je ne m’en excuserai même pas, saloperie de fils d’ouvrier que je suis qui a oublié de s’essuyer les pieds en entrant dans la grande maison littéraire. Ce ne sera pas du snobisme, une posture, c’est vraiment que lorsque je lis Eugénie Grandet encore plus que tant d’autres ouvrages que j’adore (ceux de Flaubert, ceux de Maupassant, ceux de Gary, ceux de mon cher Schwob ou encore ceux de Proust), je me fous de tout bagage intellectuel (tout en admettant que oui, j’ai appris à lire entre les lignes un jour, et que c’est une chance incroyable – renier ce que l’on sait, ce qu’on appris, dire qu’on est un lecteur « naturel », c’est un tel mensonge, c’est pitoyable) : je ressens, je prends mon pied, c’est tout. Et oui, on peut prendre son pied en lisant Balzac en 2016, et après aussi (pour autant que Monsanto nous prête vie), et c’est de ça que je voudrais m’expliquer.

C’est qui, Balzac, au fond ? C’est un type qui ricane (on pourrait gloser sur l’humour souvent présent dans son œuvre, par petites touches féroces), un type qui hait son époque et lui a taillé un costard d’enfer. Et son époque, je sais, c’est banal de le dire, c’est la nôtre ; il faudra bien l’admettre un jour, rien de nouveau dans l’infâme et l’abject ne s’est créé depuis belle lurette. Ah si, et qu’on me pardonne si j’ai l’air d’en sourire, parce que ce n’est vraiment pas le cas, il y a eu Hitler, Staline et Mao, qui ont fait fort, très fort, et ont donné au vingtième siècle ses lettres d’ignoblesse. Mais, sans relativiser ou diminuer en rien leurs méfaits (quel euphémisme…), des couvertures contaminées données aux Indiens par de braves missionnaires aux colonnes infernales lancées sur la Vendée, les siècles précédents avaient déjà bien donné l’exemple, sans parler de la charmante tradition des pogroms et autres procès de sorcières, perfectionnée à outrance par tous les –ismes des cent dernières années. Aujourd’hui, nous vivons en démocratie, nous n’avons plus de vilains dictateurs à craindre ; tout ce que nous avons à craindre, et qui nous assassine de belle façon, toutes confessions et toutes couleurs de peau confondues c’est l’ulta-libéralisme. Là aussi, à lire Balzac, rien de nouveau sous le soleil. L’avarice du père Grandet, cette étroitesse d’esprit qui tue le beau à petit feu au profit de la lésine, il a aujourd’hui définitivement vaincu : le profit est roi, et tant pis pour l’acidification des océans et la mort programmée du dernier éléphant, du dernier tigre, de la dernière abeille – et du dernier humain (mais ce n’est peut-être pas le plus triste, quand on y pense vraiment). C’est de ça qu’il est question dans Eugénie Grandet : de la façon dont l’argent étouffe la vie, l’étrangle, lui fait rendre son ultime souffle.