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1960, la guerre des Manifestes

Ecrit par Farid Namane le 12 décembre 2015. dans La une, Histoire

Du Manifeste des 121 (1) au Manifeste des intellectuels français (2)

1960, la guerre des Manifestes

« La guerre d’Algérie n’appartient pas tout entière à la presse, mais des épisodes particuliers, comme le problème des tortures ou le récit des négociations, lui demeurent spécialement attachés » (3),Pierre Nora.

En 1960, deux ans avant la fin de la guerre d’indépendance algérienne on voit en France une mobilisation sans précédant dans le milieu intellectuel qui commençait à intervenir et à pendre position publiquement vis-à-vis de la « guerre d’Algérie ». Certains intellectuels n’ont pas attendu l’année 1960 pour prendre position, comme Pierre Vidal-Naquet qui dénonça la torture après la « mort » de Maurice Audin en 1957. Henri Alleg aussi, de son côté, dénonça la torture qu’il a subie pour avoir été soupçonné d’aide au FLN ; son livre La Question (1958) a suscité une vive polémique et fut saisi après sa publication. Dans ce climat, certains ont vu dans le retour du Général De Gaulle au pouvoir une aubaine pour la réconciliation et la paix en Algérie ; cela n’avait pas été le cas puisque ce dernier ne répondait pas aux exigences et aux revendications du peuple algérien. Face à la recrudescence de la violence et des massacres, notamment suite à l’affaiblissement de l’ALN après l’installation des lignes Morice et Challe en 1959, la guerre a atteint son dernier virage et la France a tout fait pour précipiter la défaite de l’ALN, surtout avec l’enrôlement d’un nombre en nette recrudescence de jeunes soldats de la métropole venus renforcer l’armée française en Algérie. C’était dans tout ce climat qu’un groupe d’intellectuels français a pris la parole, dans Le Manifeste des 121, pour dénoncer les horreurs de la guerre, leur soutien au FLN mais aussi revendiquer « le droit à l’insoumission » pour les jeunes français appelés à rejoindre l’armée en Algérie. Quel est donc le contenu de ce Manifeste et pourquoi a-t-il suscité autant de polémique dans le milieu intellectuel français ?

Le droit à l’insoumission

Rédigé par Maurice Blanchot et Dionys Mascolo, Le Manifeste des 121 a pour titre « Déclaration sur le droit à l’insoumission durant la guerre d’Algérie »(4)et fut publié le 6 septembre 1960, et fut aussitôt censuré. Parmi les principales thèses défendues, on retient le soutien direct et déclaré au peuple algérien qui aspire à sa libération ainsi que la justification du « droit » à la désobéissance militaire pour les soldats français. Pour ces intellectuels, la « guerre d’Algérie » est une guerre juste qui a pour but l’indépendance d’un peuple tandis que la France ou le territoire français n’est à aucun moment menacé : « Pour les algériens, la lutte poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y’a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée de surcroît de racisme. Il y’a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste ». Ce Manifeste a eu le « mérite » de relancer le débat intellectuel concernant la « guerre d’Algérie », ce qui se faisait avant mais à travers quelques livres rares et censurés ou à travers des lettres privées entres écrivains. Les décisions des signataires ont poussé les partisans de l’Algérie française à prendre position et à répondre, notamment pour dénoncer les déclarations qu’on peut lire dans le Manifeste des 121 notamment cet extrait : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment que leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». Ce Manifeste avait relancé le débat entre, d’un côté la gauche et l’extrême-gauche qui étaient « pour » l’indépendance de l’Algérie, et de l’autre les partisans de l’Algérie française et le maintien de l’armée en Algérie ainsi que la poursuite des combats.