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Les deux corps d’Emmanuel Macron

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mai 2018. dans France, La une, Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

Vivat Emmanuel Rex !

RDT / 68 - Que la fête finisse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 mai 2018. dans La une, Société

RDT / 68 - Que la fête finisse…

La fête. C’est, au fond, ce qui définit le mieux mai 68 ; un moment de défoulement, saturnales de printemps, monôme joyeux et jouissif, levée totale des inhibitions… en un mot et pour reprendre une expression de l’époque : « le pied ! ». Mais 68 clôt un cycle débuté beaucoup plus tôt.

 

Mai 68 dans le temps long

Toute guerre – en particulier mondiale – débouche sur une explosion festive, défoulement jubilatoire faisant suite à la peur de mourir. Ce fut le cas dans les années 20 – années dites « folles » ! – et, pour une brève période, en 1945, à la libération ; mais voilà, les réjouissances très vite prirent fin. La confrontation est-ouest imposa pour une décennie entière ce que l’on appela, en Italie, « gli anni di piombo », les années de plomb, hantées par le spectre d’une nouvelle conflagration, cette fois-ci atomique. Pourtant déjà des germes de ce qui sera 68 se firent jour : le film emblématique de ce temps, La fureur de vivre (1955) – titre original : A rebel without a cause – en dit long sur la frustration diffuse, informulée et radicalement apolitique d’une jeunesse en déshérence. Une absence de « cause » qui se retrouva également chez un Kerouac, On the road again (1957) et, d’une manière générale, dans la « beat generation », chère à notre ami Ricker Winsor : mal être de « jeunes » voulant les droits des adultes sans en avoir les devoirs et qui ne savaient pas trop quoi faire desdits droits… L’émergence de la musique rock ou du « yéyé » – que salua l’émission radiophonique Salut les copains ! (1959), suivie par la revue du même nom (1962) – annoncera l’ère des hippies et de Woodstock (1969).

 

Une « révolution » culturelle et non politique

Telle fut la grande erreur commise par à peu près tout le monde, à commencer par le pouvoir gaulliste. Les étudiants voulaient-ils le prendre, ce pouvoir ? Que nenni ! Une anecdote l’illustre, s’il en était besoin : le 10 mai, les potaches s’amusaient ; ils dépavaient les rues adjacentes à la Sorbonne, bouclée par la police et dont ils réclamaient la réouverture, pour ériger des barricades. Le recteur essaya de parlementer, s’enquérant de leurs intentions : « que se passerait-il si la Sorbonne rouvrait ? ». Réponse de Cohn-Bendit : « rien ! je fais venir trois orchestres et on danse toute la nuit ! ».

Ce que je sais sur l’art (suite)

le 12 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art (suite)

Le savoir-faire est nécessaire ; il y a des aspects techniques, mais le plus important – maintenant je le sais – c’est l’honnêteté, la sincérité, l’authenticité du sentiment, bref, des qualités de ce genre-là. Quand vous connaîtrez l’histoire de l’art, depuis la Vénus de Willendorf jusqu’à l’œuvre de Cy Twombly ou d’Horace Pippin ou de Pierre Bonnard ou de Joan Mitchell, vous saurez que c’est vrai.

Malheureusement, la plupart des gens ne connaissent pas du tout l’art et les vrais artistes en souffrent ; car on les compare à ces praticiens chatoyants qui remplissent les galeries dans le monde entier. C’est ainsi qu’une majorité d’artistes – même les plus talentueux – abandonnent, rendent leur tablier ou vendent leur fonds.

A peu près à la même époque que mon voyage pour aller voir Ansel et connaître enfin ce qu’est l’art de la photographie, je rencontrais Herman Cherry, un peintre abstrait de la première génération de l’école de New-York et ami de David Smith, le sculpteur, de Ruben Kadish, autre sculpteur, de Charles Pollock (également peintre, le frère de Jackson) et de bien d’autres. Il faisait partie de ce groupe dès le début et les connaissait tous. J’avais vingt-quatre ans au moment de ma rencontre avec Cherry ; il en avait cinquante neuf. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’une amie commune, Zena Voynow, une monteuse qui était la belle-sœur de Sergueï Eisenstein, le légendaire réalisateur russe, quelqu’un que vous étudiez forcément si vous étudiez le cinéma. Nous nous sommes rencontrés à East Hampton, l’endroit le plus important pour les artistes en dehors de New-York. Jackson Pollock avait là un studio, ainsi que Willem de Kooning dont j’ai fait la connaissance.

Ma première femme, Melynda, et moi, étions assis dans la véranda de maison de Zena et Andrew, quand de petites pommes sauvages dégringolèrent du toit et tombèrent sur la véranda. « C’est Cherry », dit Zena, et, en effet, c’était lui. Entre nous, ça a fait tilt tout de suite, en dépit du fait que, lorsqu’il nous amena chez lui pour nous montrer ses nouveaux tableaux, je dis innocemment : « ça ressemble à ce que fait Frank Stella ». Bien entendu, c’était la pire chose à dire à un artiste, puisque, comme je l’ai dit, les artistes s’évertuent à faire éclore leur individualité, la leur et pas celle de quelqu’un d’autre. Zena me dit très vite, en aparté : « ne dis jamais à un artiste qu’il ressemble à quelqu’un d’autre ». Je m’en suis souvenu.

Quand la vérité blesse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société

Quand la vérité blesse…

Opinion

 

Ilan Halimi, l’assassinat par Merah d’enfants d’une école juive, la tuerie de l’hypercasher, puis Sarah Halimi et Mireille Knoll… non ! Décidément, trop c’est trop ! L’embrasement – que dis-je ! – le déchaînement de l’antisémitisme en France nécessitait une réponse ; en vérité, une riposte. Mais de quel antisémitisme parlons-nous ? L’amalgame serait mensonge. Car il ne s’agit pas de l’antisémitisme en général, du vieil antisémitisme catholico-droitier qui renaît aujourd’hui dans des pays, d’ailleurs, sans Juif (Pologne, Hongrie). Non, l’antisémitisme qui tue actuellement est nouveau, il ne vient pas des mêmes groupes, il ne se réclame pas des mêmes références. Il se réclame du Livre.

La semaine dernière, paraissaient coup sur coup un livre et un manifeste : Le Nouvel antisémitisme en France, préfacé par Elisabeth de Fontenay, et un manifeste sur le sujet, paru dans Le Parisien, rédigé par Philippe Val, ancien patron de Charlie Hebdo et l’un des contributeurs de l’ouvrage susnommé. Le manifeste reçut 250 signatures prestigieuses. « Cette terreur se répand, lance-t-il en guise d’incipit. Les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10% des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50.000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau. Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale ». « Epuration ethnique », le mot cingle et choque la bien-pensance de gauche, qui, dans l’affaire, se sent morveuse.

Oui, désormais les Juifs ont peur, les Juifs partent. Laurent Joffrin, peu suspect d’islamophobie ou de dérive identitaire, précise : 60.000 alyoth (retours en Eretz Israël), soit – effectivement – 10% de Juifs franciliens. Oh, certes, il ne s’agit pas de ce qu’ont subi les Albanais du Kosovo, puis, après eux, des Serbes de ce territoire ; la réalité se fait plus sournoise, plus perfide ; ce sont les « sale juif » accumulés qui poussent parents et élèves à fuir les établissements scolaires publics, dans les quartiers dits « sensibles ». Ce sont les agressions, verbales ou physiques, qui vident certaines communes de leurs Juifs. Oui, épuration ethnique il y a bien.

Ce que je sais sur l’art

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art

Au fond, qu’est-ce qu’on fait donc ici, dans cette vie ? Pour beaucoup de gens, la réponse à cette question serait volontiers : « un pack de six canettes de bière et le foot ». Pour d’autres, c’est la famille, les petits-enfants et plus généralement, les autres. Etre un artiste, c’est ne pas se satisfaire de cette façon de voir doucereuse. Etre un artiste, c’est être un outsider regardant, tel le Tonio Kröger de Thomas Mann, un personnage dont l’adolescence forme le trait d’union avec soi. Tout le confort matériel et social, tout ça, ce n’est pas pour nous.

Un artiste doit trouver sa voie, mu par le désir de faire écho, de la meilleure manière possible, à son vécu. Comme le disait mon maître et ami Henry Callahan, il s’agit de partager « ce que je sens et ai toujours su ». C’est ce qui vous pousse à faire quelque chose, à dire quelque chose, à créer quelque chose qui exprime en profondeur qui vous êtes et comment vous ressentez ce mystère qu’est la vie. Fondamentalement, l’artiste est quelqu’un qui produit quelque chose ; mais pour que ce quelque chose puisse être qualifié d’art, il doit posséder des qualités spéciales. Le savoir-faire est important ; mais, à mes yeux, d’autres valeurs comptent davantage.

Dans l’œuvre la meilleure, il y a cette espèce d’intention passionnée, le désir de capter – par quelque substrat que ce soit – une émotion. J’ai débuté comme photographe et les grands photographes sont capables de ça. Cartier Bresson, Danny Lyon et Henry Callahan étaient mes héros. Je les connaissais tous. Mais pour moi, le simple contact direct avec une plume en roseau dessinant avec de l’encre d’Inde sur du papier – ou encore avec de la peinture à l’huile sur une toile – m’apportait de plus grandes satisfactions. De fait, c’est ce que je n’ai cessé de faire depuis plus de quarante ans maintenant.

Comment tout cela s’est-il produit ? Pourquoi cela s’est-il produit ? L’oracle d’apollon à Delphes dit : « Gnôthi seauton, connais toi toi-même ». C’est un objectif difficile à atteindre, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais curieusement, depuis mon plus jeune âge, l’idée m’a fortement attiré. Quand le jeune Holden Caulfield de « Paradis dans un champ de seigle », au beau milieu de la peur et du chaos de l’adolescence, se met en quête de « se trouver lui-même », je me reconnus en lui.

Le monde prospère dans lequel j’ai grandi, après la deuxième guerre mondiale, ne me satisfaisait pas ; et il me semblait qu’il en allait de même pour les adultes que je connaissais. Cela ne résolvait certes pas nos problèmes familiaux, comme je l’ai décrit en long et en large dans mon livre, Le Tableau de Ma Vie.

Netflix et Kantorowicz

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 avril 2018. dans La une, Média/Web

Netflix et Kantorowicz

Titre curieux, à n’en pas douter. Quoi de commun, en effet, entre une chaine câblée américaine et le grandissime historien d’origine allemande ?

Il s’agit, en fait, de la série The Crown, diffusée exclusivement sur Netflix, qui se veut une biographie de la reine d’Angleterre actuelle. En réalité, rien que ce titre révèle l’intention des auteurs, tous britanniques : le personnage principal du feuilleton n’est pas Elisabeth Windsor, mais l’institution qu’elle incarne ; non point les petites histoires d’une femme (bien qu’elles y figurent aussi), mais un véritable cours de philosophie politique de la monarchie… une application pratique de la théorie d’Ernst Kantorowicz !

Le fil rouge de tous les épisodes peut se résumer dans le combat intérieur qui se déroule entre l’être humain couronné et la Couronne, essence même de sa royauté. Ainsi la reine Mary (femme de roi Georges V) met en garde sa petite-fille : « J’ai vu la chute de trois grandes monarchies du fait de l’inaptitude des souverains à séparer leur devoir de leur complaisance envers eux-mêmes. Tu dois faire ton deuil à la fois de ton père (NB. Georges VI, qui vient de mourir) et de quelqu’un d’autre : Elisabeth ; car, à présent, Elisabeth Regina la remplace. Les deux Elisabeth seront souvent en conflit, mais c’est la Couronne qui doit l’emporter, toujours la Couronne ».

En entendant ces mots, je ne pus m’empêcher de songer à cette ligne de Jean de Pange (Le roi très chrétien, paru en 1949) : « Le roi meurt en tant qu’individu et renaît en tant qu’âme commune de son peuple », le monarque figurant la tête d’une personnalité corporative – « a mystical corporation » écrit Kantorowicz – dont ses sujets forment les membres. Transposition séculière du Corpus mysticum christique d’origine paulinienne. Ainsi le juriste anglais, Jean de Salisbury (XIIème siècle) s’amuse-t-il à décliner la « corporéité » monarchique : tout en haut le souverain, la tête ; un peu plus bas, le cœur, le sénat ou le conseil royal ; puis les yeux, les oreilles et la langue du roi : ses représentants dans les  provinces ; ses mains sont les soldats, son ventre les fermiers généraux et ses pieds les paysans. Organicité, coalescence de parties constituant un tout insécable : la Couronne.

Le jurisconsulte italien Baldus de Ubaldis (Baldo degli Ubaldi) distinguera, au XIIIème siècle, la Corona visibilis, celle qui se voit, de la Corona invisibilis, celle qui ne se voit pas, la plus importante, car cette dernière ne périt pas : elle n’a pas de fin ; « Domus in aeternum permanebat », la maison royale demeurera pour l’éternité. Winston Churchill, son premier ministre, prévient d’ailleurs la jeune reine à propos des journalistes : « Les médias peuvent bien vous regarder ; mais qu’ils ne voient que ce qu’il y a d’éternel ». Cette éternité se confondant, en réalité, avec celle du Christ lui-même. Kantorowicz précise : « Le Christ se glisse dans l’espace vide laissé entre deux règnes, en qualité d’interrex, assurant de la sorte, à travers sa propre éternité, la continuité du royaume ».

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2018. dans France, La une, Politique, Littérature

Recension du livre de Pascale Tournier, Le vieux monde est de retour, enquête sur les nouveaux conservateurs, Stock, 2018

Les jeunes « néo-cons » français seraient-ils une avant-garde ?

Pascale Tournier est une journaliste àLa Vie, mais son travail – très professionnel – pourrait être l’œuvre d’un universitaire ; j’avais déjà évoqué, dans une précédente chronique, le mouvement « dextrogyre » des idées et le néo-conservatisme qu’à la fois il draine et il préfigure. L’ouvrage de Pascale en décrit la traduction dans les faits, avec un panorama tant de ses acteurs que des doctrines qu’ils promeuvent.

Le point de départ de ce renouveau droitier fut la Manif pour tous, en juin 2013. La loi Taubira effraie, que dis-je, épouvante la bien-pensance catholique ; Ludivine de la Rochère, une transfuge de la fondation pro-vie Jérôme Lejeune, aidée de Béatrice Bourges (proche du syndicat d’étudiants d’extrême droite d’Assas, le GUD, et de l’Action Française) organisent le mouvement et programment les démonstrations dans la rue. Ce ne sont en rien des nouvelles venues dans l’arène médiatique ; mais la jeunesse va suivre.

Cette jeunesse a ses mentors intellectuels : des anciens « gauchistes » passés à droite : Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jean-Claude Michéa (dont je ferai prochainement la recension du livre, Notre ennemi le capital, devenu presque un classique), sans parler du géographe Christophe Guilluy, qui brosse une sociologie de la France en déshérence qui vote Le Pen.

Parmi les « jeunes pousses » de cette intelligentsia « néo-con », citons Bérénice Levet, professeur (sorry ! pas de « seure », je ne pratique pas l’écriture dite « inclusive ») à Polytechnique, Eugénie Bastié, journaliste au Figaroet surtout Alexandre Devecchio, journaliste également, au très droitier Figarovoxet fondateur de la revue L’incorrect, laquelle a pris pour devise « un nouveau média pour rassembler les droites ».

Leurs idées ? Tout d’abord le légitimisme, selon la célèbre typologie de René Rémond ; « leur matrice idéologique, écrit Tournier, repose sur l’ordre naturel, l’enracinement dans la tradition, l’institution de la famille, le primat du collectif sur l’individu, la dénonciation de l’abstraction et de l’universalisme révolutionnaire ». La nature donc, base et justification du combat contre le mariage gay et la théorie du genre, mais – plus profondément encore – la limite. « La limite, déclare Bérénice Levet, est une caractéristique de l’humanité, les limites nous fondent ; nous ne les fondons pas ». Le néo-conservatisme rassure, protège de l’hubrisdu progressisme et de sa démesure. Il convient par conséquent de se limiter (et limiter les autres). D’ailleurs, vient de se créer un tout nouveau magazine, qui a tiré d’une encyclique du pape François son intitulé… Limite Limitese définissant comme « la revue de l’écologie intégrale ».

« Si vous le dites » Le savoir a-t-il une saveur ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 avril 2018. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Le savoir a-t-il une saveur ?

Question apparemment insolite à poser, si ce n’est en raison de la racine – identique – des deux mots, sapere, qui signifie tout aussi bien « avoir du goût » que « être intelligent ».

Bernard de Clairvaux, dans ses Sermons sur le Cantique des Cantiques, s’en amuse même (sermon 85, paragraphe 8) : « peut-être la sagesse (sapientia) dérive-t-elle de la saveur (sapor) ; car lorsqu’on y ajoute la vertu, tel un condiment (condimentum), le goût (sapidam) s’en trouve relevé, contrairement à un mets insipide (insulsa) et amer (aspera) ».

La Bible d’ailleurs fourmille de ces rapprochements entre la bouche et l’intellect. Exemple Job 12, 11 : « l’oreille ne met-elle pas à l’épreuve les mots, tout comme le palais goûte (hébreu ita’am) la nourriture ? ».

Ta’am, en effet, évoque indifféremment la recherche théologique et la dégustation (cf. le ta’amei ha mitzvot du Guide des égarés (3,31) de Moïse Maïmonide : « le ‘pourquoi’ des commandements »). La « sapidité » d’un concept déterminant son intelligibilité.

Mieux, le psaume (33, 9) n’hésite pas à proclamer : « goûtez (ta’amu) et voyez comme le Seigneur est bon ! ». L’hébreu tov=bon, étant traduit dans la Vulgate par suavis : suave ! Tout se passe comme si le Bon ou le Beau, perçu par les sens, corroborait le Bien purement éthique (cf. en grec, l’équivalence, notamment chez Platon, entre καλός, la beauté etγαθς, la bonté).

Quant à la connaissance, elle participe en soi d’une expérience autant sensorielle que cognitive, stricto sensu. Quand Adam « connut » – hébreu yada – Eve (Gen 4,1), il s’agit à la fois d’un dépucelage et d’une leçon de chose.

Bref, ne gâtons pas les agapes de nos fêtes religieuses. Savourons, en toute intellectualité, l’agneau du dimanche de Pâques comme celui du Seder de Pessah… tout en méditant le – très épicurien ! – précepte d’Isaïe 22, 13 : « mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! »

Osez la sagesse !

Corruption, corruption, et alors ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 avril 2018. dans Ecrits, La une, Politique

Corruption, corruption, et alors ?

Sarkozy mis en examen pour corruption passive, financement illicite de sa campagne électorale et détournements de fonds publics libyens (les 5 millions d’euros remis en espèces, dans des valises, par le sulfureux Ziad Takieddine) ; Chirac – un autre ex-président – condamné à deux ans de prison avec sursis, en 2011, là encore pour détournement de fonds publics et abus de confiance ; et je ne cite là que les actuels ou futurs repris de justice présidentiels… quid de tant d’autres, connus ou moins connus ?!

La corruption, dont on découvre seulement depuis quelques années l’ampleur et la diffusion, demeure un vice qui infecte l’ensemble du corps social, les puissants comme les humbles, la droite comme la gauche ; l’opinion outrée (ou faisant semblant de l’être) en appelant alors, et de façon répétée, à un improbable chevalier blanc dont l’incorruptibilité à toute épreuve serait censée laver enfin la société de l’opprobre pesant sur chacun – ou presque ! – de ses membres…

Nemo auditur quam suam propriam turpitudinem allegans dit l’adage romain : personne n’écoute celui qui invoque sa propre turpitude. C’est pourtant ce que beaucoup – pour ne pas dire tous – pourraient invoquer. Oh, certes ! A des niveaux mesquins, voire minables. Deux exemples proches de moi. Un ami de mon grand-père paternel, vénérable chanoine, traducteur des lettres de Saint Basile aux Belles-Lettres, désirait ardemment la Légion d’Honneur pour ce fait d’armes philologique. Il le fit savoir à mon père, son ophtalmologiste, qui lui-même en parla à ma mère, magistrat et protégée du premier président de la Cour de Cassation de l’époque (années 60), qui lui-même avait ses entrées dans les milieux gouvernementaux gaullistes. Le révérend père obtint finalement la distinction tant désirée. Péché véniel, dira-t-on ? Cela ne lèse, ni ne dérange personne ? Bien sûr ! Mais le paradigme corrupteur avait opéré ici aussi, comme toujours souterrain et quasi omniprésent.

Autre cas : moi-même. Lauréat du bac en 77, j’avais pris pour option facultative à l’oral le corse, histoire de glaner quelques points supplémentaires (manœuvre bien inutile : j’eus la mention Très Bien y compris sans cet apport). Bref, mon grand-père m’avait rédigé un petit texte en corse. Le jour de l’oral, ma mère alla trouver l’examinateur en pleine salle d’examen. Serrement de mains, « pace e salute, va bene ? ». Vint « l’épreuve » proprement dite. Je lis le topo grand-paternel. L’homme, professeur d’italien (comme beaucoup de Corses officiant dans  l’Education Nationale) me posa une question en corse. Rien compris ! Est-ce l’émotion ? Je répondis d’une petite voix : « yes ! ». « Ne vous en faites pas, continua l’examinateur, cette fois-ci en français, l’Angleterre est également une île, vous savez. Entre insulaires, on se comprend. Je vous mets 16 ».

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 mars 2018. dans France, La une, Politique, Société

Un attentat de trop ou le retour de l’héroïque sacrifice…

Le mouvement « dextrogyre », ce décalage des idées vers la droite, tel que décrit par l’universitaire québécois Guillaume Bernard, a-t-il franchi un nouveau palier ? L’éloge funèbre d’Emmanuel Macron, dans la cour des Invalides, devant la dépouille de d’Arnaud Beltrame est révélateur. En phase avec la vague – légitime – d’admiration qui submerge l’opinion, il n’hésita pas à déclarer : « votre sacrifice, Arnaud Beltrame, nous oblige, il nous élève (…) accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat, telle est la transcendance qui le porte ». Mort, transcendance, sacrifice, constellation insolite dans notre société individualiste, consumériste et post-soixantuitarde…

Rien que le mot sacri-fice en dit long : sacer-facere, ce qui « rend » sacré, ce qui fait passer de l’ici-bas à l’au-delà, du côté des dieux ; ou plus exactement ce qui fait rentrer dans l’espace du temple, le fanum : le sacrifié ayant cessé d’être un pro-fane (litt. qui se tient devant le sanctuaire sans pouvoir y pénétrer) pour accéder à un statut divin. Le sacrificium passe par le sang versé. La victime se transformant en héros, ces demi-dieux – hemi-theoi – auxquels l’on rend un culte sur leurs tombeaux dans l’espoir d’un bienfait ou d’une guérison.

Toutefois, ces héros ne sont pas seulement des personnages mythologiques. Sur un mont qui surplombe les Thermopyles, Simonide de Céos a gravé sur une pierre patinée par les siècles un hommage bimillénaire aux quelques 300 spartiates, hoplites de Léonidas, qui offrirent leur vie pour assurer la victoire des Grecs sur les Perses de Xerxès : « passant, va dire à Sparte que nous sommes tous morts ici pour obéir à ses lois ». Ce qui caractérise ainsi le héros/le sacrificiel, c’est ce rapport spécial à la mort : mépris total, mieux, une anticipation du trépas ; il a par avance et de son plein gré quitté le monde des vivants auquel, en retour, il fait don d’une puissance surnaturelle.

Cependant, pareille « théologie » héroïque servit aussi de justification à toutes sortes d’exactions – croisades, guerres – ou d’idéologies mortifères y compris l’idéologie nazie. Les soldats tombés au combat étaient censés avoir péri pour « die Grösse und den Bestand von Volk, Führer und Reich », pour la grandeur et la pérennité du peuple, du Führer et du Reich. D’ailleurs, l’extrême-droite de l’Allemagne actuelle a repris ces thèmes. Le groupe de rock Varg, par exemple – le loup, dans les légendes germaniques – exalte le Heldentod, la mort du héros, dans la strophe suivante :

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