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Tout autre chose que la nuit -3 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tout autre chose que la nuit -3 -

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère.  Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?

Il sentit les larmes affleurer dans sa nuit-jour hors-champs. L’obscurité avançait, sa mémoire lui volait de plus en plus de vie. Louis et… Catherine ? Christine ? Faustine Galène ?

Elle lui propose un jus de fruit, qu’il accepte avec dans le geste un quelque chose de neuf : l’attention qu’il lui porte. Elle pose le verre et la bouteille sur la table, se rassoit en changeant de chaise. Elle se place à côté de lui, verse le jus dans son verre à lui, puis dans le sien. Boit.

C’est lui qui prend son verre à elle, très doucement, pour le poser sans un bruit sur la nappe, une nappe en plastique avec des cerises. Il revoit les cerises, mais le nom de la fille, un nom en « ine » ça finit comme ça, il en est sûr « ine », mais avant, ça dit comment…

Sait plus. Mais il embrasse « ine » en lui attrapant le visage, en le tournant vers lui, il appuie, elle entrouvre ses lèvres tout de suite, splendide, pas besoin de forcer le passage, il a horreur de ça. Elle fait durer, durer, ils ne décollent plus, ananas, c’était un jus d’ananas dont leur palais ont gardé le goût, il se dit qu’après le sel, l’humus terrien, l’ananas, c’est bien pour un premier. Celui-ci sera suivi de beaucoup d’autres, passé la colère de Louis au sortir de l’hôpital. « Il y a des tas de filles, il faut que ce soit ma sœur ». À quoi Emmanuel répond « Oui, il faut. » Louis prouve une fois de plus qu’il est intelligent : il  se calme.

La femme pâle revient, il sent ses yeux sur lui, sa main sur son poignet, sur son front. Il n’arrive pas à cerner ce qu’elle fabrique, c’est une intermittence. Ça le rassure un peu, pas en totalité. Quand elle a fini de s’activer, il dit « Merci Justine » et l’entend rire doucement. « Isabelle » prononce-t-elle à son oreille, dans un murmure si doux qu’il en frissonne.

Tout autre chose que la nuit -2 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 20 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tout autre chose que la nuit -2 -

Il est bien, dans son premier été d’homme, Emmanuel. Quand la femme pâle revient, il entrouvre les yeux. Elle lui prend la main, le poignet, se penche un peu. Quand son visage est assez près, il la regarde, dit simplement : « Laissez-moi ».

Elle lui sourit : « OK », vérifie la perfusion, tripote quelque chose sur la table de chevet.  Elle sort, il n’a pas réalisé qu’il s’endort. Aucune importance, il est retourné là-bas.

Quand il se réveille le jour a baissé. Il a demandé les volets ouverts quelle que soit l’heure, même la nuit. Tant que l’obscurité est celle d’un vivant, aucune raison de s’en priver. Il sait aussi qu’il lui en reste, de cette nuit à venir. C’est à l’aube qu’on prend le Train pour Nulle part. La femme pâle vaque dans la maison, il entend son pas, des voix étouffées. Le mot qui lui vient à l’esprit, à peine un œil jeté au crépuscule dehors est « deuxième ». Deuxième quoi ?

Caprice de la mémoire, mais il ne dure pas. Deuxième-premier. Celui-ci non plus n’était pas banal. « Un premier baiser entre deux personnes consentante ne l’est jamais » lui dirait sa compagne, avec raison comme trop souvent, ce qui n’a pas peu contribué à leur tendre éloignement. « Deuxième ». Ça vient, pense-t-il et il s’entend sourire. Comme il s’entend dormir, attendre, penser. À certain stade de faiblesse, on ne se voit plus. Les gestes les plus légers se font bruit transparent. Celui du sourire est un froissement dans l’ombre.

Classe de troisième, collège… ?  Blanc. Aucune importance.

Ses quatorze années fraîches se râpent au premier rasoir, car il se rase, et n’en éprouve aucune fierté. Il gomme un duvet qui poussé aurait la grâce d’un poireau et l’efface pour éviter ça. Mais le reste de la peau est diaphane et le rasoir ne l’arrange pas.

Elle est minable en maths, s’en fout. Il y a en elle une liberté dansante qui l’attire, aussi parce qu’elle est redoublante, plus âgée, métisse, et qu’elle le regarde avec une sorte de voracité. Elle a des lèvres charnues, presque trop. Parfois le traverse l’idée que l’embrasser doit être accompagné de rebond, comme tomber tête première sur un édredon. Son regard, bizarrement, prend la lumière de la bouche, pas le contraire. Il y a une avidité dans les contours… s’emparer de ses lèvres doit relever de la dévoration. Il a une faim de jeune homme, une faim d’adolescent subjugué, une faim de toutes les diablesses. Cette Fille à la Bouche dont il a oublié le nom, elle le brûle de sa peau dorée, de ses dents immaculées, de ses yeux bruns clairs qui  ne regardent pas mais mangent la vie autour, sans mâcher.

Il y eut un genre de raout bruxellois, voyage de fin d’année en Belgique, d’ailleurs, c’était Bruges et non Bruxelles, voilà que des choses lui reviennent. Ce parc avec des arbres étranges, dont deux ou trois au tronc énormes, et entièrement creux. Les copains rentrent, sortent, s’abritent dessous, parfois seuls, parfois à deux. Il repère le plus large, le plus incurvé aussi. Il la cherche du regard, elle n’est jamais loin, s’il était plus sûr de lui il dirait qu’elle le colle, mais n’ose pas y penser ce qui signifie qu’il ne pense qu’à ça. Deux filles de sa classe, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, d’où ça lui vient, ça, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, sortent de l’arbre creux en riant comme des baleines, il les entend dire qu’on peut se faire sa piaule, là-dedans.

Tout va très vite. Elle est juste à côté de lui, il prend sa main et court en trois enjambées, elle ne retire pas sa main et tous les deux s’engouffrent sous le toit d’écorces. A l’intérieur git une odeur de terre, d’humidité, la délicatesse d’un pourrissement. Le bois les contient comme une cane serre ses petits, un oiseau de bois sans aile qui les enrobe d’un murmure, les branches dehors s’agitent, ça a quelque chose de marin, ce bruit de feuillée qui vire, un chant d’été moussu d’écume ; Peut-être le premier-premier, un peu du sel de son écho aux abords du deuxième-premier…

Qui n’a pas lieu. Enfin, pas comme il l’attendait. 

 

TOUT AUTRE CHOSE QUE LA NUIT - 1 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 13 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Une écriture magnifique en 3 épisodes, de notre amie rédacrice, Joëlle Petillot. Comme un cadeau en cette rentrée littéraire...

TOUT AUTRE CHOSE QUE LA NUIT - 1 -

Il rêvait éveillé pour profiter de la vie comme on la distille. Parfois la femme pâle ouvrait la porte, jetait un coup d’œil : il fermait les yeux, contrôlant sa respiration. Il savourait plusieurs chances : avoir eu une vie acceptable, s’acheminer vers la sortie sous son toit et sans souffrance majeure, faire semblant de dormir comme à huit ans, quand une mère angoissée – pléonasme – au point de le garder à la maison avec 37° 7 de température, venait dans sa chambre toutes les heures afin de déposer sur le front de son Prince un baiser transparent comme sa propre conscience.

Le présent étréci relevait de la même imposture : je ne dors pas vraiment, laisse-moi rêver.

La femme pâle n’était pas maternelle, on la payait pour s’occuper de lui. Mais il aimait son visage. Elle sortait de la chambre comme on s’envole, s’évaporant dans un parfum de sauge, une odeur miellée de tisane proche de celle de l’oubli. Après quoi il reprenait les berges paresseuses du fleuve-mémoire, sans s’épargner les grands trous de vase douce, les herbes masquant le fond, les rides de l’eau, les reflets. Il s’installait dedans malgré des peurs fugaces, en homme sûr de ses pas qui ne s’en laisse pas conter. Il perdait parfois des choses, mais lui ne se perdait jamais.

Dispensé de la faim par sa perfusion, l’œil tourné vers la fenêtre où les arbres dessinaient de solides arabesques au crayon de leurs branches nues, Emmanuel Sabran remontait le temps mais pas n’importe lequel : celui des premiers baisers ; les plus lointains, ceux d’avant une épouse encore à ses côtés. La paresse de se quitter laissait entre eux un peu d’amour et pas de guerre : pas si mal après des années accolés. Au cœur de son présent indéfini il fouaillait les souvenirs, cherchant un brouillon d’adulte inconnu depuis un temps si extensible qu’il peinait à le circonscrire. Fil délicieux, frénétique, du début à peine poilu à la quarantaine mûre comme un coing de novembre. Précoce en bien des domaines, Emmanuel avait été tardif pour deux choses : le mariage et la paternité. Alors, dans le silence de sa chambre trop blanche il distillait ce fleuve à l’envers du monde et de lui-même : non pas le passé en soi, mais ce passé-là.

Premier premier, premier de tous.

Bretagne, vacances d’été, treize ans à peine. Il joue à nager vers le ponton avec une amie retrouvée tous les ans à pareille période, fille d’amis de ses parents. Elle est un peu plus âgée, va sur ses quinze et revêt à ses yeux une importance nouvelle : son haut de maillot d’ordinaire inutile s’est fait contenant à rayures de deux sphères sans timidité qui s’agitent quand elle nage. Emmanuel sait ouvrir les yeux sous l’eau, talent dont il se garde bien d’évoquer l’existence, ce qui lui permet, à marée haute, quand ils peuvent enfin nager du bord vers le ponton, de brasser coulé en prenant sa respiration avec une régularité de métronome.  Donc de regarder par en-dessous les seins de l’amie, puisqu’elle en a enfin, et il doit lutter contre l’idée absurde qu’ils ont poussé en une seule nuit. A travers le trouble de l’eau, dont le sel lui pique les yeux mais qu’importe, il voit son corps à elle nager en ondulant, et le flou de la réverbération fait de sa chair blanche un ivoire vivant dont le lissé imaginé un instant sous sa main le fait rater une respiration. Il boit la tasse et se retient de tousser, en vain. Passé cette embardée aquatique, il reprend sa brasse, remet sa tête sous l’eau. Bénit la Manche dont la température en Juillet s’élève à 18 ° maximum… L’érection ne se pointera pas, d’autant que le ponton est presque là, qu’en deux enjambées sur la petite échelle ils vont se retrouver dessus, que le jeu est de ne pas s’asseoir. Car le ponton oscille, il faut un pied sûr pour ne pas tomber. Un pied d’enfant du pays, de marin terre-neuvas. La marée monte, l’eau bouge. Il faut écarter un peu les jambes, les pieds sur le bois tiède à ravir, se planter solidement et anticiper un peu le balancement. L’un et l’autre le font sans même y penser, depuis le temps. Il sait qu’elle a nagé avec le caillou dans la main, ce qui est une gageure. Une fois, il avait essayé de brasser les poings fermés, et s’était vu agiter les jambes comme un fou pour ne pas avancer, ou si peu. Sans parler d’une sensation étrange à la limite du désagréable. Pas de doute, elle est douée.

La besace d’ombre

Ecrit par Joëlle Petillot le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

La besace d’ombre

Revenir est aussi un voyage.

Au bras un sac alourdi de la netteté des toits d’ailleurs, des villes d’ailleurs, des murs, des maisons, des voix, des gens d’ailleurs. Pour bien dégager le regard, il faut s’absorber soi-même, devenir son propre avaloir. Gober des yeux à tous les vents.

Pour mieux garder en regardant.

Se souvenir, c’est reprendre la route.

Qu’ai-je donc celé dans cette besace d’ombre, qui surgit en relief, en parfums, en échos ?

De ces sentiers me reste quelle écume ?

Une plage africaine, en Gambie, dont le sable soudain tremble sous les pas : c’est qu’arrive un troupeau en file nonchalante. Certaines vaches trempent leurs sabots juste au bord ; et nos visions européennes s’étonnent devant ces incongrues cornues longeant la mer, circonscrites de deux bergers les suivant du même pas. En main une badine dont ils ne se servent guère. Pieds nus, le short transparent d’usure, le port altier ils marchent, sombres d’yeux et de peau, une indifférence paisible les isolant du monde comme une crème indice 50 peut ou devrait protéger des rayons. Leur pauvreté se fait indiscernable, parce qu’ils sont beaux.

Une nuit plus loin sur cette même plage, j’ai vu le sable mouillé onduler de milliers de petits crabes que les carapaces brodaient de points mouvants. La lune grosse de lumière les irisait comme des gemmes, et ils dansaient. Bal d’étoiles, mais au sol.

Il y eut un ciel d’une pureté de verre, le verre bleu que certains souffleurs obtiennent encore à Murano… Mais ce bleu dont je parle habite en Crète, inondant de turquoise les eaux, les portes, les volets, les barrières. Je revois dans ce bleu deux papillons énormes dans un vol gracieux et lourd qui ne retirait rien à leur agilité. Un couple, à terre, les dirigeait au moyen de ficelles en poussant des cris de joie enfantine. Le vent réglait pour eux un ballet quasi parfait. Ces cerfs-volants crétois portant haut les rêves m’ont marquée tout autant que la mer à Élafonissi, les ruines à Kourion, à Paphos. J’aime par-dessus tout ce pays si vivant, cette Crète accolée qui raconte encore de tous ses rochers, de ses pierres lasses, une histoire plus vieille que nous. Bue par moi jusqu’à la moindre goutte. Depuis, le repartir ne vient jamais sans les cerfs-volants : ma mémoire est le premier lieu où ils volent, à jamais.

Elle compte aussi, cette besace d’ombre, une ruelle de Kyoto lavée de pluie, boa de pavés luisants foulés par une gracieuse en kimono. Un parapluie fonctionnel contraste avec un pas orné de danseuse. Elle ne marche pas, elle glisse sur ce qui semble un chemin de givre tant la pluie vernisse le sol en rendant un petit bruit mat. Soudain, l’averse s’arrête. La porcelaine en marche s’arrête aussi, ferme le parapluie, révélant un chignon blond sur une nuque dont l’opalescence n’a rien d’asiatique. Sa main émerge de la manche large du vêtement, elle place à son oreille coquillage un smartphone et brame quelques mots en une langue que j’identifie comme du russe. C’est donc une de ces touristes, habillée « locale » dans une échoppe prévue à cet effet pour la photo de vacances. Je verrai ainsi un groupe de musulmanes avec foulard ET kimono arrêté devant les plats en résine d’un restaurant.

La petite fille de cinq ans à Arashiyama, mangeant avec application une glace au chocolat pour ne pas salir le kimono. Sa grande sœur, en jean et t-shirt mange la même chose et n’a pas une tache. La petite, drapée de rose avec des impressions violettes, un nœud jaune du plus bel effet à la taille, est tout aussi immaculée. Sauf la figure : tombée dans une flaque de Milka fondu. Mais la barre du sourire, les deux yeux rieurs étirés expriment un bonheur complet. Moucheté de chocolat, certes : mais complet.

J’y trouve aussi le Maroc, dans ma résiliente cassette. Premier voyage de toute ma vie dont me reste intact, avec une netteté horlogère, le goût des premières cornes de gazelles, leur croustillant subtil, leur goût d’amande, de raisin, leur croûte transparente, tendre et rigide à la fois.

Cette carte postale à l’envers pourrait durer mille pages. Un voyage se doit après avoir été d’être encore, immobile cette fois : reste juste à choisir un cœur de rêverie. Dans la besace se tient haut l’idée qu’un paysage peut être une rencontre, un poème une note de vent dans des bambous, un choc esthétique un drap qui sèche entre deux branches, une enfant qui passe, une porte en bois, un bateau…

J’aurai su un peu le monde au-delà de ma porte, et ce n’est pas fini.

Pas besoin de mot de passe pour que s’ouvre la besace d’ombre.

Juste des mots de passage.

Pas un geste

Ecrit par Joëlle Petillot le 22 octobre 2016. dans La une, Ecrits

Pas un geste

Ça a commencé un lundi, tard le soir. Je suis rentrée chez moi, comme toujours après le travail, en marchant vite parce qu’il faisait froid. Le chat est venu tout de suite frotter son poil sur mon pantalon. Je voyais son joli museau ouvert-fermé, ouvert-fermé. C’est ce que j’appelle le ballet du museau. Quand je pose la main sur mon petit ami, que je parcours son dos souple en signe de retrouvaille, je sens une vibration étrange sur ma paume. J’appelle cela le petit bonjour. Le grand bonjour consiste en un nœud gracieux de virages tricotés entre mes deux jambes, avec un arrêt-frottement-de-la-joue répété, puis une fuite rapide dans une autre pièce. Ensuite, il revient, et de nouveau, ballet-du-museau ; il a faim. A ceci j’offre la danse de mes mains, il les regarde de ses yeux d’émeraudes, et s’agite car il connaît le signe : Manger-pour-toi.

Il s’assoit, sans perdre une miette de la porte de placard qui s’ouvre, le paquet blanc et orange qui déverse dans sa gamelle bleue la pluie de croquettes attendue, puis se précipite quand je pose mon présent à terre.

C’est venu quand je l’observais en train de se régaler, la tête enfoncée jusqu’aux moustaches dans sa nourriture. Un craquement étrange dans mon oreille, qui m’a fait sursauter. Ce fut si bref que j’ai douté l’avoir vraiment ressenti ; et puis c’est revenu, un peu plus longuement, cette fois. J’ai porté ma main à l’oreille, par réflexe, et par peur de la douleur. J’ai eu si souvent mal, petite.

Craquements de nouveau, lointains et répétés. Je me suis éloignée pour aller dans le salon. J’ai allumé la télé, sans sous-titre, juste pour les images. Je regarde des gens se mouvoir, des paysages.

Je me repose les mains.

J’enseigne la langue des signes à des entendants, dans une école pour adultes. Je me mets souvent en colère après eux, ils m’agacent. Ces gens s’encombrent de leur corps, ils sont raides, coincés, et je sais qu’ils parlent dans mon dos. Certains d’entre eux m’émeuvent, pourtant, désireux qu’ils sont d’entrer dans le monde du silence. C’est vrai que ça les bouscule, d’être obligé d’agiter les mains devant un groupe, d’être seuls et privés de langue.

Les sourds parlent beaucoup, avec leur visage, leurs mains, ils occupent l’espace en le striant de gestes, bavards, bavards, étrangers si semblables. La privation d’oreilles ne se voit pas.

Ce soir-là, je me reposais les mains en regardant des images sans sous-titres. Soudain, tout a explosé.

Dégage

Ecrit par Joëlle Petillot le 12 mars 2016. dans La une, Ecrits

Dégage

Il m’a dit : « barre-toi ».

J’ai tracé, obéissante, avec un fin pinceau de soie, une ligne diagonale à l’encre de chine, depuis la racine des cheveux jusqu’au dessus du pied.

Ainsi rayée des choses, j’ai marché. Plus personne ne me voyait,

Pas même moi.

Il m’a dit : « casse-toi ».

Je suis tombée au sol, tous mes éclats tintant en fines brisures répandues jusque sous les meubles, loin dans la poussière et l’obscurité.

Il n’a rien fait pour me balayer, mais en foulant les morceaux ses pieds se sont couverts d’entailles fines, très profondes.

Vous qui blessez sans états d’âme, méfiez-vous des bords coupants aux plaies que vous infligez. Un jour ou l’autre, ils passeront à votre propre peau, et c’est vous qui saignerez.

Il m’a dit : « tire-toi ».

J’ai allongé mes bras, mes jambes, à l’infini. Je suis devenue poulpe.

J’ai tentaculé sa tête, son corps, j’ai serré pour qu’il comprenne. C’était bon, son souffle ralenti, sa peur.