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RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 mai 2018. dans France, La une, Politique, Société

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Après avoir évoqué, dans un premier texte, les causes et les circonstances des événements de mai 68, nous allons tenter maintenant de comprendre comment l’image de cette agitation a été construite, colportée et transformée, vendue, dès son apparition. Il ne s’agit pas pour autant d’en énumérer les conséquences et de les commenter : mais les conséquences de mai 68, quantitativement et qualitativement considérables, à elles seules démentent le fait qu’il s’est agi seulement et principalement d’une insurrection étudiante. Un tel impact, politique, culturel, psycho-social ne peut pas être le seul résultat d’une fête de jeunes désœuvrés voulant juste s’amuser, choquer le bourgeois et dénoncer les austérités d’une vieille société paternaliste, réactionnaire, immobile. Cette vision simpliste a dès le début été entretenue, à la fois par l’Etat et les médias (à l’époque, les deux sont souvent les mêmes), par une très grande partie des forces politiques officielles et, bien sûr, par les entités syndicales.

« Les ouvriers, qui avaient naturellement – comme toujours et comme partout – d’excellents motifs de mécontentement, ont commencé la grève sauvage parce qu’ils ont senti la situation révolutionnaire créée par les nouvelles formes de sabotage dans l’Université, et les erreurs successives du gouvernement dans ses réactions. Ils étaient évidemment aussi indifférents que nous aux formes ou réformes de l’institution universitaire, mais certainement pas à la critique de la culture, du paysage et de la vie quotidienne du capitalisme avancé, critique qui s’étendit si vite à partir de la première déchirure de ce voile universitaire » (1). Naturellement, une fraction remarquable de la population étudiante, particulièrement sur Paris et sa région, fut partie prenante du mouvement contestataire et insurrectionnel, c’est indéniable, mais il n’en demeure pas moins que jamais il n’a été question d’un déferlement considérable. Des 150.000 étudiants de Paris, jamais plus de 20% d’entre eux n’ont été présents ensemble, en même temps, lors des manifestations les plus massives, et ce pourcentage chute grandement si l’on considère les échauffourées les plus ardentes. Par ailleurs le statut social de l’étudiant, futur agent de la bureaucratie, cadre à venir de la production, le mettait avant tout dans une posture davantage discursive, typique de la (petite)-bourgeoisie, que pratique et active, et sa vision anxieuse à l’égard de cette perspective détestable était du pain béni pour toutes les mouvances d’extrême-gauche qui cherchaient des clients, non pour réaliser la révolution concrète, mais pour la maintenir uniquement comme perspective afin de n’en pas risquer l’épreuve, laquelle viendrait à rendre inutile la place sociale qui est visée quand on poursuit des études supérieures. Souvent il a été benoîtement opposé les étudiants en rébellion contre la société dite de consommation (sic, comme si elle n’était que cela) et les ouvriers, « qui seraient encore avides d’y accéder ». « La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne. Tout le monde vit cette consommation des marchandises spectaculaires et réelles dans une pauvreté fondamentale, parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche. Les ouvriers aussi passent leur vie à consommer le spectacle, la passivité, le mensonge idéologique et marchand. Mais en outre ils ont moins d’illusions que personne sur les conditions concrètes que leur impose, sur ce que leur coûte, dans tous les moments de leur vie, la production de tout ceci. Pour cet ensemble de raisons, les étudiants, comme couche sociale elle aussi en crise, n’ont rien été d’autre, en mai 1968, que l’arrière-garde de tout le mouvement » (2).

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

En mai 68, l’expression artistique comme véhicule de la contestation et, d’une manière plus générale, du désir révolutionnaire, se trouve être à la jointure de deux lignées historiques jusque-là distantes, même si leur histoire sociale prend source, au cours du XIXe siècle, avec d’une part la « critique artiste » du capitalisme et, d’autre part, les différentes déclinaisons théoriques du marxisme. Ces dernières s’intéressent aux deux pôles essentiels qui articulent les modes de production modernes, à savoir l’aliénation et l’exploitation, et sont les plus entendues jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et la révolution bolchévique, avec une pointe insurrectionnelle lors de la Commune de Paris. Elles constituent un ensemble complexe et varié, avec ses socialismes à géométrie variable, ses anarchismes à plusieurs branches ou ses syndicalismes catégoriels. Quant à la critique artiste, elle concentre davantage son propos sur les conséquences de l’aliénation et de l’exploitation, en particulier la transformation du décorum social et de la vie quotidienne, transformation générée par la marchandisation totale de toutes les zones de la vie, produisant à la fois falsification et séparation. Cette critique spécifique est d’abord la plus discrète, au sens où elle n’est déployée que par un groupe restreint de théoriciens et praticiens. Son apparition, c’est-à-dire son premier effleurement historique, est contemporain de la monarchie de juillet, elle s’attaque avant tout à un état d’esprit, à une morale, à une ambiance, et annonce déjà les attaques contre l’utilitarisme, la médiocrité des goûts bourgeois, les notions de confort, de réussite sociale, de carriérisme. Dans la pratique, elle invente les formes comme la bohème, le dandysme, avec la création autonome comme cœur de l’existence humaine, préfigurant à cet égard la notion à venir et toute proche d’art pour l’art.

Ces deux approches critiques vont progressivement converger au cours du XXe siècle. D’un coté les formes théoriques et pratiques du marxisme auront surgi réellement, mais dans l’ébauche et dans l’échec, et le processus de désintégration stalinienne (le marqueur étant la Hongrie en 56) va finir de déshabiller Marx sauvagement travesti en même temps que les conduits médiatiques, en plein essor, vont permettre la pleine diffusion des productions culturelles. Par ailleurs, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’intellectualisation de la jeunesse fait un bond en avant, les facultés de sciences humaines et de lettres connaissent un large succès, elles permettent des jonctions inédites, des transversalités entre domaines d’études, car elles contiennent le lectorat des théories naissantes : Benjamin, Adorno, Lefebvre, Marcuse, les situationnistes et autres avant-gardes, permettent un déplacement des lignes, et même si la critique qu’ils ventilent demeure d’inspiration hegelo-marxienne, elle ne peut plus, face aux nouvelles conditions existantes, s’arrêter au simple décorticage, maintes fois resucé, de l’exploitation généralisée, elle progresse sur le terrain de la vie quotidienne où une multitude d’aliénations nouvelles est en train de s’installer.

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Le mois de mai 1968 est non seulement un événement, mais c’est aussi un avènement. La preuve en est que très souvent, dans les propos de ceux qui l’ont vécu, de près ou de loin, il est question d’un avant et d’un après. Ce qui peut cependant surprendre encore, malgré l’accumulation des documents, des témoignages et le recul historique, c’est que certaines représentations liées à ce printemps mouvementé sont toujours – car déjà à l’époque – le fruit de falsifications tenaces, d’illusions idéologiques coriaces et d’arrangements avec la réalité pourtant limpide de conditions parfaitement lisibles, puisque vécues, dès les années cinquante.

Beaucoup ont prétendu, et prétendent encore, sans peur du ridicule, que Mai 68 était imprévisible et inattendu, d’autant que c’est arrivé, disent-ils, à l’apogée d’une séquence socio-économique, appelée plus tard « les trente glorieuses », quand l’économie était en pleine possession de ses moyens, avec un chômage réduit, une production et une circulation optimales. Ce sont précisément ces conditions matérielles, dont la mise en place remonte au XIXe siècle, qui n’avaient pas pour autant altéré mais, bien au contraire, consolidé la société de classes, tout en maintenant les luttes révolutionnaires dans l’échec, qui vont produire dialectiquement leur critique et maintenir le motif révolutionnaire en tant que possibilité historique. Certains théoriciens, et particulièrement ceux qui tentaient de vérifier les éléments de critique sociale dans la pratique, avaient très tôt compris que les conditions étaient réunies pour qu’un tel mouvement, contestataire, insurrectionnel puis révolutionnaire, puisse surgir réellement, dans la vie quotidienne, et morceler l’ensemble des truquages du vieux monde. « L’histoire présente peu d’exemples d’un mouvement social de la profondeur de celui qui a éclaté en France au printemps de 1968 ; elle n’en présente aucun où tant de commentateurs se sont accordés pour dire que c’était imprévisible. Cette explosion a été une des moins imprévisibles de toutes. Il se trouve, tout simplement, que jamais la connaissance et la conscience historique d’une société n’avaient été si mystifiées » (1).

Les conditions matérielles, évoquées plus haut, avaient progressivement, depuis le sortir de la seconde guerre mondiale, évolué selon les modalités de la séparation, théorisée dès la fin des années 50 entre autres par les situationnistes et envisagée quelque temps avant par l’École de Francfort. Quant à Henri Lefebvre, référence notoire chez les étudiants de l’époque, connu par eux pour sa critique de la vie quotidienne et plus particulièrement pour son ouvrage La Proclamation de la Commune, il n’avait fait que reprendre bon nombre de thèses parues dans la revue Internationale Situationniste, ce qu’il reconnaîtra assez vite d’ailleurs.

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 décembre 2016. dans La une, Histoire, Linguistique

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

« Le dernier Carnaval (nous avions le cœur bien en joye) je donnai les Violons aux Dames de ma cotterie ; d’une maniere aussi galante que chose qui se fût passée de tout l’Hiver. Je commençai par un Souper-Collation, qui étoit un ambigu ; où il n’y avoit pas l’abondance des cadeaux ; mais tout y étoit excellent ; des viandes prises si à propos, qu’un quart-d’heure plutôt elles eussent été un peu dures ; un quart d’heure plus tard, elles auroient commencé à se passer : on n’en trouve point de même ailleurs ; & mon Mari & moi les avions fait apprêter devant nous ».

Saint Evremond, « Sir Politik Would-Be. Comédie à la manière des Anglois », 1662

 

Le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « cadeau » est le résultat d’une longue migration. C’est au début du XVe siècle que l’on voit apparaître le vocable, souvent sous la forme cadel, qui serait le dérivé de l’ancien provençal « capdel » : personnage placé en tête – capitaine, mot lui-même issu du latin capitellum (1). On considère que le terme provençal, repris donc par l’ancien français, désignait, par métaphore, la grande initiale ornementale (parce que souvent une figure de personnage) placée en tête d’un alinéa. Le cadeau fut donc d’abord et avant tout cette lettre capitale ornée, à la façon de la lettrine richement habillée, une ornementation de fantaisie, décorative. On lit par exemple, dans « Les Faictz et dictz » de Jean Molinet (1435-1507) :

F. tu as, entre plusseurs postilles,

Ton C. real noblement couronné,

Plaisans cadiaux, flourettes fort subtilles,

Textes, caïers, gloses de divers stilles

Sy que tu es livre bien fortuné (2).

Au XVIe siècle, Geoffroy Tory, dans son « Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) », que j’avais évoqué rapidement dans le texte « Une querelle & quelques figures mancelles », écrit : « Nous avons en notre usage commun de France plusieurs manières et façons de lettres. Nous avons cadeaux qui servent à être mis au commencement des Livres écrits à la main et au commencement des versets aussi écrits a la main… Les maîtres d’écriture les agencent et enrichissent de feuillages, de visages, d’oiseaux, et de mille belles choses à leur plaisir pour en faire leurs monstres ». Aussi, le cadeau – on trouve parfois « cadelure » (sic) – dispose ici d’une dimension gestuelle, le trait de plume qui enjolive la première lettre d’un paragraphe, et qui appartient à l’art d’écrire, comme nous l’indique l’Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle : « Grand trait de plume, dont les maîtres d’Ecriture embellissent les marges, & le haut & le bas des pages, & qu’ils font exécuter à leurs élèves pour leur donner de la fermeté & de la hardiesse dans la main », une définition en tout point identique à celle que donne Trévoux au même siècle, qui parle de « Grand trait de plume & fort hardi, que font les Maîtres Écrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges, & le haut & le bas des pages. Les Écoliers s’enhardissent la main à faire des cadeaux. On le dit aussi des figures qu’on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine ». Pourtant, le mot s’est vu prendre un autre chemin, traversant la Renaissance et arrivant aux Temps Modernes, puisque le même Trévoux nous précise par ailleurs qu’il « se dit figurément des choses qu’on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais. Si vous donnez un plein pouvoir à ce chicaneur d’agir à vos affaires, il vous fera de beaux cadeaux, c’est-à-dire, il vous mettra dans de grands embarras, il vous donnera de grands cahiers de frais. On dit aussi d’un Auteur, d’un Avocat, qui ont dit beaucoup de choses inutiles dans un ouvrage, dans un plaidoyer, qu’ils ont fait de beaux cadeaux ». Ce qui implique un troisième sens, encore tout jeune à l’époque mais qui est déjà suffisamment inscrit dans l’usage pour que Trévoux nous en informe : « Se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Donner un grand cadeau », et citant Molière : « Le mari, dans les cadeaux qu’on donne à sa femme, est toujours celui à qui il en coûte le plus ». Cette nouvelle dimension que le mot a conquise est déjà identifiée en 1694 dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française : « Repas, feste que l’on donne principalement à des Dames. Donner un grand cadeau ».

L’insurrection qui ne vient pas

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société

L’insurrection qui ne vient pas

« Il y a très loin de la velléité à la volonté,

de la volonté à la résolution,

de la résolution au choix des moyens,

du choix des moyens à l’application »

Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz

 

L’époque a repris le goût fade des pensées fanées, notre temps est enfin devenu visible, mais seulement visible, échappant au vécu, au vivant. Plusieurs règnes cohabitent, et avec eux, l’excellence de la pensée, de la manière et de la façon, se résume à produire de l’eau tiède, à ériger un magnifique consensus artificiel au cœur de forces que tout oppose. La phobie de la radicalité est devenue le principe d’un discours public qui s’oublie aussi vite qu’il a franchi le seuil d’un domicile où la survie exhale une infecte odeur de cadavre.

Un mouvement immobile

Je me suis aperçu qu’assis, j’avais probablement davantage de facultés de nuisance que ce mouvement qui, croit-il peut-être, nuit debout. Inopérante, sauf à nourrir les chaînes d’information continue et l’espoir débile de crétins désœuvrés, cette petite agitation n’est finalement que l’expression d’une aliénation découvrant le désastre de sa forclusion. Une loi, qui dans son appellation circulaire est la « loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », aussi défavorable aux droits (sic) des travailleurs, aurait à mon sens au moins deux avantages, si elle était correctement appréhendée par les intéressés : elle devrait leur permettre, tout d’abord, de renoncer à travailler dans des conditions de plus en plus pénibles et aléatoires et pourrait contribuer, indirectement, in fine, à l’abolition du salariat. Car enfin, vous voulez combattre le capitalisme dans sa forme primaire, ainsi que toutes les détestables adaptations utiles à son développement qu’il fait adapter et adopter par les gouvernements ? Commencez donc, en toute logique, par ne le pas servir de l’intérieur, renoncez au salariat. Vous voulez défendre la citadelle qui protège vos droits au salaire, alors qu’il vous serait bien plus utile de la fuir. Sur ce point, crucial, « nuit debout » – et tout mouvement assimilé – ne peut être qualifié, comme on l’entend dire autant dans la rue, les bistrots et les médias, de révolutionnaire. Bien au contraire. S’opposer à une loi qui démonte les acquis sociaux peut être considéré comme légitime, mais à la navrante condition première de ne rien vouloir voir des conditions à la base aliénantes que ces acquis sociaux maquillent si mal. Historiquement, il était certain, et d’aucuns l’avaient prévu il y a bien longtemps déjà, que les modèles de protection sociale et ses annexes fiscales, ainsi que le code du travail, ne pouvaient demeurer en l’état devant le violent besoin de la société spectaculaire-marchande de prolétariser tous les secteurs de production, en particulier dans le tertiaire où un gros volume d’emplois ne sert à rien du tout. Aussi, sans faire de généralité simplificatrice, dans ce mouvement appelé « nuit debout », retrouve-t-on fréquemment le profil du petit-bourgeois inquiet, précarisé ou en voie de précarisation, accédant de ce fait à l’expérience prolétarienne. Ruffin, le réalisateur de « Merci patron » et instigateur du mouvement, via le collectif « Convergence des luttes », assume d’ailleurs pleinement le fait d’incarner cette petite bourgeoisie, si facilement indignée. L’indignation, ça gâche l’imagination et ça ne fait de l’action qu’une vulgaire hypothèse.

Une rencontre

Ecrit par Johann Lefebvre le 16 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Une rencontre

Le soleil n’était plus qu’une vague tache lumineuse derrière un voile gris. Dans les rues assombries de la ville, les feuilles mortes, poussées par le vent, avaient formé des congères aux couleurs ocre & or. Je refermai la fenêtre & j’achevai de m’habiller. J’avais un rendez-vous. Avec une femme que je n’avais jamais vue, pas même en photographie. C’était une entrevue prévue depuis longue date, j’avais eu mille fois l’occasion de l’imaginer, jusqu’à la forme de ses mollets. Et la qualité de ses souliers, me disais-je en laçant les miens. Je vérifiai l’heure ; j’avais encore du temps devant moi avant de partir. J’allumai un cigare au brûleur de la gazinière après avoir vainement cherché mon briquet. J’étais quasiment certain qu’elle était brune. Nina Desprit.

Par contre, je connaissais sa voix, douce & posée. Elle articulait les mots avec une précision déroutante, avec un vocabulaire riche & toujours adéquat, ses phrases étaient fluides, elle ne marquait jamais les temps d’hésitation, quand elle en avait, par des euh… intempestifs qu’on entend si souvent dans la bouche de bon nombre de personnes. Il y avait une note d’antique dans son expression. A tel point que durant nos conservations téléphoniques, qui m’obligeaient à sortir la belle rhétorique, je m’attendais à tout moment à ce qu’elle passât au grec ou au latin. J’avais adapté mon langage à cette espèce de rigueur janséniste. Sa voix avait une couleur métallique, peut-être était-ce dû au fait qu’elle était transportée par une paire de fils de cuivre. Par contre, Nina décalait bizarrement certains accents toniques & les fins de ses phrases avaient un scintillement plus grave. Avait-elle des origines étrangères ?

Perdu dans mes pensées, je me retrouvai sur le perron sans vraiment m’en apercevoir, en train de verrouiller ma porte. A peine avais-je posé le pied sur le trottoir qu’une averse fraîche, inclinée par le vent en rafales, vint à envahir la ville avec ses rideaux liquides. J’attrapai la navette qui venait de l’aéroport en direction du centre-ville & qui passait au bas de chez moi, m’engouffrai à l’intérieur & me laissai tomber sur le premier siège venu. C’est alors que je découvris, assise face à moi, une femme splendide d’environ quarante ans, les cheveux très noirs, la peau pâle, les sourcils épais, en train de lire un petit livre relié plein cuir. Elle ne leva pas les yeux quand je m’assis. Comme elle rétracta ses jambes qu’elle avait étendues de toute leur longueur, un très discret pardon, murmuré, s’échappa de ses lèvres rondes & rouges lorsque je pris place en face d’elle en faisant grincer la moleskine. Elle ne quitta pas des yeux l’ouvrage qu’elle tenait incliné, sa main gauche sous le premier plat ; & les extrémités de ses doigts, qu’elle avait courts, appuyées sur le dos, dissimulaient la pièce de titre. C’était un volume fort épais mais petit. De sa main droite elle tournait délicatement les pages, sans bruit. Sa lecture semblait profonde, consciencieuse, mais assez rapide ; de très faibles & subreptices mouvements de lèvres indiquaient que tous les mots lus parvenaient jusqu’à sa bouche qui les articulait en silence. Elle se tenait bien droit, seule sa tête balançait légèrement avec les soubresauts du bus. Ses vêtements, pour la saison, & par un jour aussi humide que ce lundi pluvieux de novembre, me paraissaient bien légers. Sous un grand gilet gris foncé réalisé au crochet, elle avait une robe noire, en crêpe de soie, avec des perles, assez courte. Une délicate brillance sur ses jambes révélait le port de bas de soie. Ses escarpins étaient d’un genre très particulier, avec une bride autour de la cheville. Nous passâmes la gare, puis la préfecture, & l’hôtel de ville, devant lequel une manifestation était en train de se disperser. Quelques petits groupes, apparemment plus en fête qu’en colère, quittant la place avec leurs banderoles enroulées, gênaient la circulation & nous dûmes patienter cinq bonnes minutes pour pouvoir continuer notre route. Je me demandais où pouvait donc se rendre cette femme, qui n’avait pas quitté son livre des yeux un seul instant, même quand notre déplacement avait été ralenti sur la place de la mairie. Était-ce dans son tempérament d’être parfaitement indifférente à son environnement, imperturbable dès lors que l’agitation autour d’elle ne la concernait pas, ou était-ce ce livre qui la captivait tant & qui l’avait placée dans un univers clos où seule la délicate musique des mots résonnait en elle comme une envoûtante mélodie déroulant sa partition sur le rythme intime de son cœur ?

Ange & neige

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Ange & neige

« L’aube hivernale verdit à la fenêtre,

et je ne me souviens pas

de ce que j’ai crié… »

Vladimir Nabokov, « Le mot »

 

le vent avait pris le chemin du corridor emportant avec lui quelques flocons de neige et prenait ensuite la direction des étages bondissant par les escaliers tournoyant sur chaque palier pour se répandre dans toutes les pièces sifflant sous les portes vrombissant dans les conduits des cheminées s’immisçant dans toutes les fissures les interstices les trous les creux les brèches les fentes qu’il pouvait emprunter pour secouer l’ensemble de la bâtisse la gaver de froid la pétrifier l’endormir peu à peu dans cette nuit parfaitement glaciale

On ne trouvait pas les rêves ; on était jeté dans l’abysse du sommeil pour en être trop vite extirpé par un bruit plus fort que les autres, un craquement, un courant d’air plus violent ; les rêves ne pouvaient pas nous happer. Sous les couvertures, la température des corps entretenue par l’étuve textile permettait de se sentir en situation confortable, mais la tempête qui faisait rage animait tout ce qui aurait dû être au repos et silencieux. Parfois, une flamme renaissait de la braise, sous l’effet d’une bourrasque, lançant sur les murs une lueur orangée qui découpait le mobilier en ombres mouvantes, puis finissait par disparaître jusqu’au prochain renfort d’air ou à la faveur du déplacement d’un caillou de charbon. Puis tout s’arrêta. Net. Plus un bruit. Le silence cotonneux d’une averse de neige se vautra sur le monde. Cette saison est détestable, pensa Stella Nova en attrapant un gros oreiller pour le caler entre ses cuisses bouillantes. Elle pensa à l’été, à ses lumières, à ce crépuscule pétillant, cette écume de nuit avant la vague noire et le velours stellaire, quand s’endorment des têtes encore toutes chaudes du soleil d’été qui s’en va au plus tard du soir.

l’été se font entendre les derniers échos des cris d’enfants répondant à leurs parents qui clament le couvre-feu par les fenêtres et les jardins. Certains restent accrochés dans les clôtures, d’autres remontent par les champs situés par derrière le haut du bourg – ils étaient plus bas, sur les bords de la rivière à patienter après la perche, en compagnie des vaches qui viennent s’abreuver. Démonter les lignes, rassembler les cannes, des nuages de moustiques les accompagnent jusqu’à la route, ils suivent le talus. Derrière eux, à l’horizon, des lambeaux de nuages s’enflamment ; comme tous les jours c’est la fin d’un monde. C’est le petit qui a les poissons, il est fier, il a un sourire qui lui découpe en croissant le bas du visage, ses dents scintillent dans le soir. Le lendemain, on prépare le pain de perche. Le petit est allé chercher les œufs chez madame Gisèle, une très vieille dame avec de la moustache, qui porte la même blouse tous les jours de l’année, qui vit seule depuis un temps bien supérieur à leur âge. Elle aussi est le souvenir d’un monde disparu, un souvenir qui parle,

REFLETS DES ARTS Petite visite de Valéry

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS  Petite visite de Valéry

À l'origine j'avais envisagé de faire une présentation du symbolisme, dans sa dimension aussi bien littéraire que plastique, en passant par son étrangeté théâtrale, mais je me suis aperçu que revenait sans cesse, plus que d’habitude, un personnage, ou simplement sa dense présence, à chaque fois me détournant du propos premier par de fortes tentations digressives, par des rebonds et des correspondances plus ou moins amples. Paul Valéry, sur qui je m’étais déjà appuyé dans cette chronique à l'occasion d'un texte consacré à Degas, est l'une des plus grandes curiosités littéraire de ces 150 dernières années.

Né un siècle avant moi, « dans un port de moyenne importance, établi au fond d'un golfe » (Sète, que l'on écrivait encore Cette à l'époque), il entre dans l'expérience littéraire à l'adolescence en écrivant des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre. Très vite, influencé par quelques lectures ― Poe via Baudelaire, Rimbaud, Huysmans, Mallarmé ―, il perçoit le pouvoir de l'esprit, capable de faire apparaître l'être à la force de l'idée, ce qui lui donnera, tout au long de sa vie, cette image de l'écrivain hyper cérébral, capable de prendre de considérables distances avec les émotions. A seize ans (in « Solitude ») :

 

Car mon esprit, avec un Art toujours nouveau,

Sait s'illusionner ― quand un désir l'irrite.

L'hallucination merveilleuse l'habite,

Et je jouis sans fin de mon propre Cerveau...

 

Toute la vie de l'auteur, d'abord poète, est balisée de nœuds critiques liés aux émotions, à l'intimité, mais qui sont évacués de l'écriture en tant qu'éléments narratifs. Très sensible justement, angoissé bien plus qu’anxieux, il se bat avec les émotions et les sentiments, les dévient de leurs circuits habituels, par l’art de la sublimation littéraire, strictement intellectualisée, par des mécanismes de défenses comme la conversion somatique (la douleur physique). Valéry relègue tout à l'abri de l'Idée et de ce fait s'inscrit dans le mouvement qui a son âge, le symbolisme. Aussi, la nuit d'orage à Gênes, en octobre 1892, dite "Nuit de Gênes" et durant laquelle l'écrivain a vécu une grave crise existentielle, est analysée par lui non seulement de nombreuses années après (1934) mais semble avoir été enveloppée dans une bulle symbolique qui lui donne une charge probablement bien plus importante qu'elle n'a été réellement : Valéry décrit cette nuit comme une rupture, une renaissance décisive qui aurait éclairé une multitude de choix, dont celui de renoncer à une carrière littéraire, alors que ce choix, très probablement, si l'on en croit ses échanges épistolaires, le travaillait depuis plus d'un an, et se dessinait déjà dans son intérêt pour les mathématiques. Il écrit : « Il s’agissait d’immoler toutes mes premières idées ou idoles, et de rompre avec un moi qui ne savait pas pouvoir ce qu'il voulait ; ni vouloir ce qu'il pouvait. (1) » Il est utile de préciser aussi que sa rencontre avec Mallarmé, qui remonte à l'automne 1889, chargée d'émotion, est colorée d'une espèce de déception que Valéry ne dévoile pas, une déception davantage à l'endroit de l'homme Mallarmé qu'à l'écrivain, homme sûrement un peu hautain vis-à-vis de ses thuriféraires et disciples ; déception première, pourtant, qui n’empêchera pas les deux hommes de se lier d’amitié. Valéry veut s'éloigner de l'écriture, mais ne renonce en fait que d'abord à la poésie (à laquelle il reviendra pendant la première guerre mondiale) et produit quand même, entrant dans la carrière si je puis dire, les deux excellents ouvrages que sont « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1895) et « La Soirée avec monsieur Teste », l’année suivante. S’il véhicule lui-même une image assez austère et sèche, solitaire, assez fixe ― comme son habitude dès l’aurore de noircir ses Carnets -, il n’en demeure pas moins un être sociable et visible que l’on croise dans les salons et aux spectacles. Il participe, à l’époque où il travaille pour Havas en tant que secrétaire d’Édouard Lebey, à la campagne anti-Dreyfus, demeurant très modéré au milieu de quelques sévères antisémites auxquels il ne peut être naturellement assimilé, mais quitte très vite toutes les arènes politiques et, hormis dans l’entre-deux-guerres ― après avoir eu des positions très critiques à l’égard du pacifisme durant la Grande Guerre ― où il prend place au sein du Comité National Français de Coopération Intellectuelle créée par la SdN, destiné à faire passer la nécessité de la paix par la parole des intellectuels, Valéry restera toujours à distance, encore la distance, des engagements militants, au sens strictement politique, ou de fortes émotions sont susceptibles de parasiter la sphère cérébrale…

Le nom des livres

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 décembre 2015. dans La une, Littérature

Le nom des livres

L’éternité c’est sans temps, le rêve, mieux que cent ans de solitude. Quoi ? l’éternité. Les premiers hommes dans la Lune, que d’aucuns ont pris pour un chapitre de l’histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, d’autres pour la réalisation des recherches par la lumière naturelle, n’ont finalement prolongé que le voyage en Orient des hommes illustres et, durant la vingt-cinquième heure qui a suivi les mille et une nuits, ont pensé à la condition humaine et auraient voulu, durant les nuits d’octobre et les chasses de novembre, vivre les japoneries d’automne, ou, sous la lumière d’août, découvrir les palmiers sauvages et les feuilles d’herbe au-dessous du volcan, le lys dans la vallée, le blé en herbe, le dahlia noir au cœur des ténèbres, les fleurs du mal. L’été finit sous les tilleuls dans les beaux quartiers.

Mais le meilleur des mondes ne se trouve jamais nulle part, même écrit sur la porte, même si un coup de dés jamais n’abolira le hasard ; que ce soient le monde du silence, le rivage des Syrtes, l’île au trésor, la montagne magique, le jardin des plantes, le bleu du ciel, espèces d’espaces… Nous en pressentons l’existence avec un pas vers la mer, en attendant Godot sous de tristes tropiques, nous en ramassons les particules élémentaires dans le désert des Tartares ou lors d’un voyage au bout de la nuit. C’est beau une ville la nuit, c’est comme la promesse de l’aube… Le roi dort dans les caves du Vatican depuis 1793. Le meilleur des mondes, nous en trouvons quelques traces dans le travail et l’usure, dans le fond du problème, tant la beauté tôt vouée à se défaire déchire la chair et le sang, nous en recueillons les échos dans de nombreux documents : dans le journal d’un fou écrit peu de temps après la métamorphose des dieux, 1984, inspiré par la muse du département et avant le grand sommeil qui contamina l’être et le néant ; évidemment dans les entretiens sur la pluralité des mondes et les carnets du sous-sol, lesquels ont confirmé l’existence des vrayes et des fausses idées contre ce qu’enseigne l’auteur de la recherche de la vérité à propos de la société du spectacle ; dans les annales où, tacite, la gloire de l’Empire est exprimée par le silence et la joie, nous rappelant que la puissance des ténèbres se loge souvent derrière la baignoire, poussière du temps, à condition, bien entendu, qu’il n’y ait pas un cheval dans la salle de bains ; dans la Loi aussi, simplement, écrite par les grandes familles en mal d’amour pour que l’ordre du contrat social remplace les feux de la colère, l’état sauvage et les carnets du bon dieu ; et dans les confessions de l’âme enchantée, les chroniques martiennes.

Le meilleur des mondes est comme le petit matin ou le bel été, c’est comme être à l’ombre des jeunes filles en fleurs ou sur l’herbe rouge, ou si vous préférez comme un portrait de groupe avec dame, bref c’est avoir la vie devant soi comme un drôle de jeu. Cet idéal nous guide tous vers les clefs de la mort mais par les grands chemins, nous incite à bourlinguer sur la route comme Don Quichotte, à oser les paradis artificiels où les dames galantes nous invitent à la promenade au phare, rue de la sardine, jusqu’à en oublier le nom de la rose. Nous sommes avides de cette liberté, une vie, l’insoutenable légèreté de l’être et puis nous rencontrons l’amour monstre : c’est soit une saison en enfer, soit la bohème galante, guerre et paix, mais ce sont toujours les mots qui l’emportent sur l’écume des jours et la nuit des temps, avec leurs histoires extraordinaires, contes de la folie ordinaire. L’amour est la divine comédie, le festin nu de l’éducation sentimentale, l’interprétation des rêves ; amants et fils en connaissent un rayon sur les liaisons dangereuses avec les belles endormies faisant miroiter non seulement de grandes espérances pour des vies minuscules perdues dans le labyrinthe de la solitude mais aussi l’éclat fatal qu’ont les bijoux indiscrets pour le joueur de triangle. « Oh… » Le sentiment tragique de la vie nous mène parfois à la confusion des sentiments – la liberté ou l’amour – mais il reste l’apanage de l’homme révolté, obligé à la conjuration des imbéciles, dont le métier de vivre et le gai savoir sont sans cesse attaqués à rebours par les racines du mal, le joueur d’échecs et mon chien stupide, plus rarement par le loup des steppes.

Les mots et les choses encombrent le monde de l’homme mais ne sont pas encore des illusions perdues sur les cimes du désespoir. L’espoir, loin de la foule déchaînée – les figurants de la mort et les voleurs de beauté – et de la fausseté des vertus humaines, est poussé par les voix intérieures, les contemplations, sur la voie royale, ravivé parfois par la lettre d’une inconnue, belle du seigneur, qui est la douceur de vivre, dont les paroles transparentes et le bestiaire sentimental ne sont que les choses de la vie. Le reste est silence.

Les espaces d’induction

Ecrit par Johann Lefebvre le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits

Les espaces d’induction

« Aujourd’hui, ce qui demeure d’aventuriers avance masqué, caché. Y compris dans la lumière universelle du Spectacle où leur présence ne peut se déceler que selon le principe de la lettre volée d’Edgar Poe. Point ne leur est besoin de vagabonder à travers l’espace puisque résister et subvertir n’exige plus qu’une clandestinité active où déserter revient à ne manquer de rien »

Cécile Guilbert, Sans entraves et sans temps morts II

 

Je pense à celui qui est lié à l’eau glacée, comme un seul animal, et qui voit partout en images et dans la rue qu’il est loin d’être le seul – mais ne pas pleurer dans la ville où il est enfermé. Il se sent périssable avec beaucoup d’enthousiasme, de joie. Il constate cet écart monstrueux entre les étoiles et son visage, soupirant, il se voudrait paisible avec plaisir. Sa bouche est plus digne que ses yeux où la fin de l’espoir brille mate depuis qu’il a cessé de s’abreuver avec d’autres se rassemblant pour ingurgiter des boissons froides, de la bière tiède, attablés sur un trottoir sale, occupés à soûler leurs ombres.

J’ai été de ceux-là, noyé dans l’écume bleue, mais aujourd’hui cette nuit ce matin ce soir et maintenant je me nourris d’encre et de papier assemblés sous forme de livres pour retrouver une autre version de la fièvre et le cœur battant que d’aucuns regrettaient d’avoir perdus, comme expliqué au tout début de « La glace sans tain ». Voici en ce moment doux ce que j’absorbe – j’ai même constaté dans le rétroviseur de l’été indien, quand les jours nés meurent plus tôt, que les bouquins s’alignent davantage –, voici les volumes de maîtres dispersés, lorsqu’ils sont au repos, sur le bois, le velours, le cuir, même par terre. C’est plein de monde chez moi, ils sont bavards s’ils s’ouvrent sous la lumière et si je prends la précaution de chausser les binocles x2. Je ne peux pas tout noter, je suis débordé, ou je n’ai pas ce qu’il faut à cet instant T du big bang pour faire une copie de l’énergie E ; mais j’ai un carnet aux aguets et un crayon bien taillé aux toilettes – ce qui révolterait Miller qui préférait les bois pour lire. Mais en ces temps à chier, on pourrait nous rappeler à l’ordre si nous nous entêtons à confectionner nos plaisirs littéraires et nos connaissances livresques dans les cabinets, les autorités informant la population que des terroristes y sont régulièrement trouvés à lire et apprendre un livre par cœur, infâmes lecteurs capables de toucher leurs cibles. Des décisions en découlent, complexes, pouvant contenir la réponse plus tard. Et il ne s’agit pas toujours du livre qu’on croit. Et lire ailleurs, dehors, dans la forêt comme Henry, ne présage rien de fondamentalement moins obscur ; lire c’est de toute façon dangereux, surtout le roman, comme nous l’apprenons avec stupeur et amusement sous la plume cassée de Philippe-Louis Gérard. Mais Moïse lui-même n’en a-t-il pas eu une certaine connaissance ? Changer son image ? Pour lire chaque buisson où la voix n’est pas stockée après effondrement de l’image visuelle. Gérard, porte-parole énergétique pour la prévention contre la passion dangereuse qu’est la lecture : « Les égarements de la raison », c’est écrit en 1774, déclament des accusations portées contre l’immoralité dans la critique de la connaissance religieuse dont les meilleurs véhicules sont les ouvrages de belle fiction, esprits de l’anti-matière et du nouveau style, livres encourageant le divorce entre le lecteur et la Vérité par la vicieuse manipulation qu’exerce sur lui l’Imagination, amante vorace. Mauvaise réalité ! Fantaisie !

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