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Les corps impénétrables (nouvelle) 2ème partie

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 04 mai 2013. dans La une, Ecrits

Les corps impénétrables (nouvelle) 2ème partie

Il ne se souvenait pas de l’avoir invité ; les deux frères ne s’entendaient pas : ils se jalousaient pour des vétilles remontant à l’enfance. Et maintenant ce frère détesté se pavanait avec celle qui le faisait rêver les yeux ouverts. Elle portait la robe fleurie qu’ils avaient choisie ensemble, lors d’une après-midi en ville. Tous deux se regardèrent sans se saluer, comme si cela avait été superflu. « Vous vous connaissez déjà ? J’ai dû insister pour qu’elle m’accompagne. Elle ne sort plus de son atelier depuis qu’elle est peintre. Il faudra que tu voies son travail un de ces jours. C’est très intéressant ». Comment osait-il parler avec autant de familiarité de celle qu’il adorait !

Il la regarda comme pour la première fois. Jamais ils ne s’étaient rencontrés en présence de tiers. Elle lâcha le bras du frère, et lui sourit, un peu tremblante, un peu gênée. Le frère fut heureusement enlevé à leur impossible réunion par un envoyé du ciel. Et ils se retrouvèrent en tête-à-tête au milieu des invités, tous occupés à d’autres conversations. Lui se montra impavide. Presque impoli. Puis il la trouva réellement belle. Comme pour la première fois. Ils ne surent que dire. C’eût été de trop. Alors ils firent quelques pas en silence, onduleux et complices, hanche contre hanche, ou presque. Ils marchaient se frôlant l’un l’autre. Ils ne s’en rendaient même pas compte.

Comment eût-il pu en être autrement ? Tant de caresses échangées laissent en les corps des mouvements, aussitôt éveillés qu’ils sont en présence l’un de l’autre ; une danse les anime et les rapproche invinciblement. Leurs peaux se cherchent, s’attirent, leurs âmes aussi.

Ils s’éloignèrent sans hâte des convives, s’enfonçant dans le petit bois de la propriété.

« Je ne voulais pas venir, tu sais. Mais il a plus qu’insisté ». Lui ne répondit rien. « Je le connais depuis trois semaines. Je ne savais pas qu’il était ton frère ». Ces aveux lui paraissaient déplacés sans qu’il pût dire pourquoi.

Les corps impénétrables (nouvelle) 1ère partie

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 27 avril 2013. dans La une, Ecrits

Les corps impénétrables (nouvelle) 1ère partie

La pendaison de crémaillère, pour être chic, était très réussie. Ils avaient invité tous leurs amis, bien sûr ; mais lui avait saisi l’occasion d’organiser une party mondaine pour convier les notables de la ville. Il était une personnalité qui comptait, après tout, et l’achat de cette belle propriété le hissait encore un cran plus haut dans l’estime locale. Vue sur les montagnes, et ponton sur le lac, avec parc et dépendances, tennis, piscine, etc. Oui, il pouvait être fier, à ce moment de sa carrière, d’avoir pu s’offrir le bijou que décidément tout ce petit monde lui enviait.

Et pourtant. Ce n’était ni la chance, ni l’envie qui l’avait amené à acquérir La Rêveuse, cinq millions en cinq minutes. On pourrait même dire que c’était l’indifférence. Ici ou là : habiter n’avait plus d’importance pour lui. Sa femme avait voulu déménager. Le couple, fatigué depuis quelques années, demeurait couple malgré tout. Et au tournant de sa vie, il aurait tout autant pu décider de divorcer, comme d’acheter cette maison. Il l’acheta sans réfléchir ; ni par peur, ni par faiblesse, mais par négligence : il conclut l’achat, alors qu’il songeait ailleurs, donnant par cet acte un tour d’écrou à son mariage. Mais de cela non plus il n’eut pas conscience. Son esprit n’avait pas de place pour ces considérations bourgeoises. L’enjeu était ailleurs. Sa bourgeoisie : de façade. Cependant, et curieusement, il y tenait à son union matrimoniale ; c’était la parole donnée. Et il était homme fidèle à sa promesse.

Il avait des maîtresses, de temps en temps, « pour la baise, la chaleur d’un vagin autour de mon pénis ! ». Certaines se promenaient déjà dans le jardin, faussement égarées, un verre à la main, héroïnes diaphanes de romans de F. Scott Fitzgerald. Toutes incroyablement jolies, et discrètes. Adultère mondain oblige. Autour de lui, chacun y allait de son compliment : « Quelle chance extraordinaire vous avez, ta femme et toi, de vivre ici ! C’est le nid idéal ! Vous êtes vraiment bénis des dieux ! Je t’envie, mon vieux ! ».

Ombre et soleil

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 23 février 2013. dans La une, Ecrits

Ombre et soleil

« Mais déjà il tournait mon désir et vouloir,

tout comme roue également poussée,

l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles »*.

 

Trois gouttes perlent sur ses joues, dévalent en silence son chagrin de chair et jusqu’à ses lèvres pour y fondre en baiser. Pluie ou larmes, elles apaisent le feu de leur baume chaste. Elle est seule. Seule et amoureuse.

Trois gouttes d’huile lente tracent le long de sa cuisse un sillon moiré qui se perd en mourant. Le corps qu’on n’embrasse plus se souvient de l’étreinte, et n’en peut plus de se souvenir ; la peau son parfum, la force sa grâce, un homme.

L’amour s’était fait corps et âme un jour pour toujours. Il l’avait investie, elle tout entière, chez lui à demeure. Elle, abandonnée – à lui, cependant ensemble présent et absent, ne pouvait plus ni le donner ni le recevoir. Condamnée à l’amour seul, à l’amour seule. Voluptueuse délaissée. Nul espoir, nul repos.

Il faudrait imaginer un nouveau cercle de l’Enfer pour décrire son existence. Le Cercle des voluptueux, malmenés, harcelés – avec ses tempêtes et ses trahisons, Tristan même au milieu de ces damnés – ne saurait lui correspondre vraiment ; elle, que l’amour ne laissait pas, n’en connaissait pas les fautes, juste le corps balayé pétri par l’ouragan. Oui, il serait, ce Cercle bis, à elle consacré, son corps élevé au désir fourrageant l’âme ébahie. Interdit de caresses, de baisers, d’enlacer et d’être enlacée. Pour l’éternité, ne pouvoir s’abandonner à personne, car l’amour lui-même ne le permettait pas ! Seule en cage, son corps en cris. Et nul homme pour la sauver.

Dans les bras d'un homme

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 05 janvier 2013. dans Ecrits, La une, Actualité

Dans les bras d'un homme

Ce sapin de Noël était le premier de sa nouvelle vie. Jusque-là, l’arbre sacré des forêts s’était adapté à toutes les époques de son existence, depuis l’enfance jusqu’à la solitude ; en passant par le couple et la famille, changeant de format et d’apprêt selon les circonstances. Mais cette année voyait chez elle l’avènement à l’envers d’un petit sapin aux couleurs d’enfance et d’abandon, rose et blanc. Il lui plaisait, comme il était rassurant ; accueillant son retour en image vivante de ce qui n’était plus, mais de ce qui avait été durant tant de belles années et au plus haut : la douceur, la joie, le partage, le don. Cette mélancolie.

Cependant, ce soir-là, sans que rien ne le laissât présager, à peine rentrée chez elle, dans cette grande maison délaissée, elle sentit une montée de larmes irrépressible et s’effondra en pleurs au simple souvenir d’une boule de Noël, très ancienne. Elle était d’un vert extraordinaire, chargée en pigments émeraude comme une eau dense, mais vibrante incandescence, intense joyau factice ; au-dessus, comme s’il avait neigé, une tombée floconneuse d’un rose pourpre la coiffait d’une coulée de gemmes virant au glacé.

Le beau désenchantement (2)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 15 décembre 2012. dans La une, Ecrits

Le beau désenchantement (2)

A Saint-Germain-des-Prés, elle entra dans un petit hôtel de charme qu’elle connaissait bien : ils y étaient venus ensemble. Elle s’arrêtait là quelquefois l’après-midi, pour boire un thé dans le canapé en face de la cheminée allumée. Dans cette atmosphère rubigineuse des tissus et des lampes, cette bulle intime parfumée au feu de bois, refuge à l’effervescence parisienne, elle l’avait attendu si souvent. Mais ce soir, elle était venue pour elle, rien que pour elle-même. Etonnamment après l’appel manqué de B., elle ne songeait pas à lui, mais à changer sa façon de vivre sa vie.

Quelques couples et un petit groupe de touristes occupaient les différents coins du salon ; lorsqu’elle se laissa tomber dans le grand canapé, elle se sentit à la fois protégée et seule au monde, mais avec cette douce musique lointaine des voix feutrées qui s’entrelacent entre les rires à voix basse et les craquements de sarments dans l’âtre. Elle habitait son secret, cet hôtel où elle lui avait avoué qu’elle le désirait.

Le beau désenchantement (1)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 08 décembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Le beau désenchantement (1)

« Apprends-moi ! » l’avait-il implorée avec son regard désarmé, cet homme qui semblait l’aimer, comme si c’était la première fois. L’amour cueille l’âme à son enfance, à chaque fois. Ce n’est pas que l’on recommence à zéro mais, amnésique, à la pureté.

Sur son canapé, en odalisque sage, on dirait qu’elle attend quelqu’un, ou son souvenir. Celui de cet après-midi de printemps où ils avaient fait l’amour pour la première fois. « Qu’est-ce qui nous arrive ? » avait-il murmuré. Elle, le savait déjà, si lui l’ignorait toujours.

Et aujourd’hui, figé sous la cendre, au plus beau de son histoire, leur amour ne savait mourir pour n’avoir pas assez vécu. Paupières mi-closes, elle se convainquait qu’il n’avait sans doute même pas éclos en lui. Éclos, oui, en son cœur, mais étouffé dans sa tête. Et c’était la tête, chez lui, qui commandait.

Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 17 novembre 2012. dans Ecrits, Souvenirs, La une, Actualité, Notre monde

Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Je poussai la porte, l’appartement était vide. Vidé plutôt, comme on dirait d’un gibier de chasse à courre. J’avais passé des jours à choisir : garder, donner, jeter.

Tes affaires, tes vêtements, les choses que tu avais conservées de moi et que j’ignorais, tout ton univers devait passer entre mes mains, comme eau qui coule.

J’ai traversé ce moment, et je n’avais pas imaginé pouvoir le faire. Jusqu’à ce matin où, dans le temps suspendu, j’avais attendu le camion des compagnons d’Emmaüs qui allaient emporter les meubles, les habits tricotés par toi, la vaisselle, les peluches (les miennes), les petits objets simples de ton quotidien, bien rangés, les mouches de plumes que confectionnait papa pour la pêche, et son matériel ; sur ta table de chevet, il y avait une petite Tour Eiffel sur laquelle tu avais accroché un angelot doré, je l’ai prise sur mon cœur… L’appartement baignait dans une forme d’éternité, figé comme un musée bientôt disparu. Je n’ai jamais été autant dans le présent. Quand j’ai vu arriver le camion, j’ai su que tout était terminé.

Nocturne Safari (2)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 02 juin 2012. dans La une, Ecrits

Nocturne Safari (2)

A une distance qui marquait la frontière tacite, qui sépare et délimite un territoire d’un autre, Théo s’éveilla d’un bond aussitôt réfréné, en alarme. Elle venait de pénétrer dans son champ de perception. Il ne la voyait pas, mais il la sentait à sa manière de chasseur.

Alors instinctivement, presque sans bouger, il saisit son fusil. L’expérience du bush avait aiguisé chez lui un sens sauvage. Mais cette fois, la sensation se doublait d’une appréhension séduisante, d’une volupté inconnue. Un embrasement, son cœur qui se met à battre la chamade, le bouleversait comme dans la foule quand émerge, une fraction de seconde, le visage adoré.

Théo savait cette odeur effrayante en même temps que doucereuse qui annonce la présence d’un fauve. Le frisson gagne la nature entière, soumise enfin. Cette présence enveloppait déjà Théo d’une toile imperceptible qui l’incluait à un autre univers. L’odeur de sa propre peau lui devenait différente.

Il avait traversé sa vie. Il se réveillait ailleurs dans la brousse, la même brousse cependant, où il s’était assoupi avec tant d’inconscience – n’avait-il pu résister à la lassitude soudaine qui l’avait jeté au pied d’un acacia vert ? Il avait fermé ses paupières et un autre univers s’était ouvert devant lui. Des milliards de soleils lointains piqués au noir insondable d’un ciel toujours nuit, il avait écouté ce silence immense comme un respire immobile. Il avait tendu l’oreille, à l’affût du prochain indice de la présence, à quelques mètres de lui.

Nocturne Safari (nouvelle) (1)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 26 mai 2012. dans La une, Ecrits

Nocturne Safari (nouvelle) (1)

 

La brousse après la saison des pluies, si verte, aux herbes hautes si douces sous le vent, montre une apparence trompeuse de nature idéale : Eden sur Terre. Tout y paraît paix et beauté. Le monde au premier jour de la création. Ici rien n’a changé depuis l’origine des temps ; immuable image de la vie avant l’homme et sans lui. Ce silence et ce calme : nul signe n’avertit d’un quelconque danger. Pourtant, cachées par la végétation tendre, les bêtes guettent. L’occasion, le moment propice. Partout, à tout instant, la violence et la cruauté sont prêtes à éclater.

Théo, le chasseur, avait auprès de lui un Massaï qui possédait pour uniques armes un bouclier et un javelot. Avant de s’enfoncer dans ce paysage sans trace d’homme, aux mille traces d’animaux, au langage inouï, musique envoûtante d’une nature faussement tranquille mais de tous les risques, ils s’engagèrent sur une piste qui peu à peu se rétrécissait en se perdant dans les broussailles de la savane. Le soleil descendait.

Reste !

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 31 mars 2012. dans La une, Ecrits

Reste !

Le lit défait, son odeur à lui sur ses draps à elle ; ce parfum qui la surprendrait plus tard, dans la nuit, quand il serait parti et que seule elle se retournerait en dormant à peine, le nez dans l’oreiller, s’éveillant un peu en s’enivrant de l’effluve fugace et reconnaissable entre toutes de sa peau. C’était une fin d’après-midi de juin, ils avaient ouvert la fenêtre et les rideaux pour laisser entrer un peu de soleil. Enlacés nus, dans les bras l’un de l’autre, lovés ensemble.

– Ce qui est extraordinaire avec toi, c’est que tu aimes les hommes, lui dit-il doucement. Tu les aimes vraiment. C’est si rare, en fait, une femme qui aime les hommes comme ils sont. Tu es la seule femme que j’aie rencontré qui nous aime, tout simplement.

Ce n’était pas la première fois qu’un homme lui disait cela. Et c’était vrai.

– J’ai eu beaucoup de chance, répondit-elle.

– J’ai envie de te faire un enfant.

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