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Peut-on "dire" un génocide ? (12 et fin)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 27 mai 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, France, Politique

Peut-on


Chaque homme est à préserver. Et chaque homme peut être amené à périr, y compris nous-mêmes, qui jouissons pourtant d’une situation extraordinairement privilégiée, eu égard à la dynamique mondiale des richesses. Car même si le monde qui est le nôtre nous fait vivre en osmose avec une certaine idée de la liberté, même si pour notre part nous vivons libres dans un pays libre, « la liberté consiste à savoir que la liberté est en péril ». Et « savoir ou avoir conscience », « c’est avoir du temps pour éviter et prévenir l’instant de l’inhumanité » (135).
Cet instant d’inhumanité peut arriver à tout moment, en tous lieux (136), et très soudainement. « Je sais (…) désormais, qu’un homme peut devenir d’une méchanceté inouïe très soudainement » (137). Ainsi, pendant le génocide de 1994, « les bébés sont souvent fracassés contre un rocher ou encore jetés vivants dans des latrines. Les mutilations sont monnaie courante, avec une préférence pour les seins et les pénis » (138). La brutalité ne s’arrête jamais au meurtre. « Sur certains lieux de massacre, on a retrouvé, en piles distinctes, différentes parties du corps méthodiquement découpées sur les cadavres, dont beaucoup d’enfants » (139).

"The tree of life" ou la nécessité du producteur (2)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 23 mai 2011. dans La une, Cinéma

Notre rédacteur Matthieu GOSZTOLA continue ici son analyse de "The tree of Life" de Terrence Malick qui a obtenu hier la "Palme d'Or" à Cannes. NDLR


Le panthéisme dans Le Nouveau Monde interdisait que la foi penche du côté de l’amertume ou du ressentiment puisque Dieu étant identifié à chaque chose (si chaque chose recèle la figure de Dieu – c’est le propre du panthéisme –, et si chaque chose est dispensatrice d’émerveillements, a contrario de la figure du Dieu paternaliste, du Dieu freudien en qui peuvent se cristalliser tous les sentiments et ressentiments, alors l’homme ne saurait éprouver de ressentiment envers cela même qui est, pour lui, source constante d’enchantement), et chaque chose (chaque chose vraiment embrassée du regard) étant communément touchée tout à la fois par la beauté mais aussi, dans le même temps, par la mort (ainsi en est-il du plan final de la Ligne rouge – qui semble résumer toute l’œuvre de Malick – où une plante née de nulle part, sur un galet, entourée par les flots, est promise à la mort autant qu’elle s’affirme comme la preuve du miracle comme quoi la vie peut s’inscrire, s’insuffler absolument partout),

The tree of life ou la nécessité du producteur ? (1)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 20 mai 2011. dans La une, Cinéma

The tree of life ou la nécessité du producteur ? (1)


Le dernier film de Terrence Malick est un film sur le sacré, et la façon dont le sacré s’inscrit en profondeur dans la nature, alors que cette dernière est tenaillée par la violence qui la pousse à vouloir toujours grandir au mépris de ce qui l’entoure, oubliant alors l’essentiel, d’ouvrir les yeux, simplement, et de prendre conscience de cette beauté qui l’entoure et qui la constitue en propre, immense, cette beauté dont l’amour (sans quoi « la vie passe comme un éclair » est-il dit dans The Tree of Life, ce qui demeure sans doute la plus belle phrase du film) est la déclinaison la plus sensible. Cette beauté qui est aussi bien le fait des planètes, de l’immensité de l’univers, des océans, de la réalité des éruptions volcaniques, que de la minuscule voûte plantaire d’un bébé.
Maintenant, si vous comptez aller voir le nouveau Malick qui sort cette semaine, ne lisez pas la suite (car j’y révèle, loin de ce résumé en guise de mise en bouche, des éléments de l’intrigue). Pourquoi ce film fait-il déjà (et fera-t-il) beaucoup parler de lui ? En quoi pose-t-il question, en quoi pose-t-il problème(s), interroge-t-il notre rapport au sacré et à nous-mêmes, dans cette posture dont nous ne pouvons, de fait, nous défaire, qui est celle de spectateur ?

Peut-on "dire" un génocide ? (11)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 20 mai 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, France

Peut-on

 

Exit donc le devoir de mémoire, il n’y a qu’un devoir qui soit : celui d’une pensée éthique historique au présent. Soyons assurés que tout se joue au présent. À quoi a-t-il servi jusqu’à présent, ce devoir de mémoire ? À quoi ont-elles servi, les commémorations de la Shoah, cette sensibilisation du collectif passant par l’éducation, par la répétition, par une uniformisation salvatrice à un certain point quand il s’agit d’impondérables historiques de la pensée ? Tout le sens sur quoi s’est construit le devoir de mémoire qui a été instauré après la Shoah a été nié, nié dans sa globalité, par le fait même que le génocide au Rwanda ait pu avoir lieu dans une indifférence absolument totale. Pourquoi ne pas avoir (ré)agi ? Est-ce parce que, comme l’a déclaré l'ancien ministre Alain Peyrefitte à l’Assemblée nationale pendant ce génocide (132), « ce sont des Noirs, nous sommes des Blancs » ? (« Voilà pourquoi il ne faut pas intervenir », a-t-il aussitôt ajouté).

Peut-on "dire" un génocide ? (10)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 06 mai 2011. dans Monde, La une, Média/Web, Histoire

Peut-on

Mais raconter pour un rescapé (car les rescapés continuent de témoigner, le silence ne vient pas briser cet élan qui pourtant n’a de l’élan que l’idée), ce n’est pas seulement accepter la défaite dans le langage d’une monstration tangible de l’horreur, c’est d’abord dire qu’on ne peut raconter. Le corps même de la parole du témoignage, c’est un corps qui se dérobe, qui flanche, qui est pris soudain d’une grande faiblesse. Pourquoi les rescapés échouent-ils à raconter ce qu’ils doivent raconter ? Simon Srebnik professe ainsi : « On ne peut pas raconter ça. Personne ne peut se représenter ce qui s’est passé. Impossible » (116). Et Duras de résumer cette pensée qui a valeur de consensus (lorsque l’on prend en considération l’ensemble des pensées théoriques issues du mouvement réflexif prenant à partie la réalité pensée, imaginée d’un génocide) : « Impossible de parler de Hiroshima. Tout ce qu’on peut faire c’est de parler de l’impossibilité de parler de Hiroshima » (117).
Tout d’abord, cette difficulté (ou impossibilité) qu’il y a à rendre l’horreur soluble dans la langue (remarque que j’ai par ailleurs nuancée) pour qu’en se servant de cette dernière, quelque chose de l’horreur soit montré, est due au fait qu’il y a un inédit de l’horreur (cet inédit n’est en rien destitué de son statut d’inédit lorsque les témoignages se font légion –

Peut-on "dire" un génocide ? (9)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 29 avril 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, Média/Web

Peut-on

L’insistance avec laquelle la victime d’un génocide a été niée, de toutes les façons possibles (jusque par les différents dénis), fait que la vie après les massacres n’est en rien une survie même, mais uniquement, pour beaucoup, une immense fatigue, qui n’autorise plus le moindre geste du quotidien (quand on a été traversé par l’horreur du non-sens définitif – qu’est un génocide (112) – plus déstructurant pour la conscience que l’horreur avec son cortège d’atrocités, comment trouver ensuite le moindre sens au quotidien de la vie ?).
Face au déni, qui est la continuation de la logique génocidaire (par le déni de l’acte puis de la responsabilité, on atteint le rescapé en la chair vive de sa mémoire et de sa pensée), le rescapé prend la parole, ce qui est une façon de renverser le déni, de prendre le pas sur celui-ci. Face au silence du déni, la prise de parole circonstanciée du rescapé fait exister le déni du génocidaire en tant que déni (et non plus en tant que silence), c’est-à-dire en tant qu’occultation de l’événement et en tant qu’argument (pensé comme tel) en faveur de la possibilité pour l’événement de n’avoir pas eu lieu. Et cette prise de parole fait exister le déni dans toute son intensité et sa gravité, en disant quelque chose de l’événement, c’est-à-dire de l’horreur qui y est inéluctablement rattachée.

Peut-on "dire" un génocide ? (8)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 22 avril 2011. dans Racisme, xénophobie, Monde, La une, Politique, Société, Histoire

Peut-on

Ainsi, comme nous venons de le voir, les tueurs parlent, convoquent la parole, font advenir le sens en érigeant comme tel le non-sens frénétique et à valeur de monde, le non-sens déferlant à travers tout le cortège de leurs affirmations («  Une affirmation, comme le rappelle Nietzsche, agi[ssant] avec plus de force qu’un argument, du moins sur la majorité des gens ; car l’argument éveille la méfiance » (93)), dont certaines même ont été, et c’est du reste leur finalité logique, érigées en commandements.
Pour ce faire est-il nécessaire qu’ils soient les seuls exécutants de la parole. Pour ce faire est-il nécessaire qu’il n’y ait pas compétition dans la parole (il faut qu’il y ait un consensus dans la parole et que toute parole se confonde avec ce consensus). Aussi les victimes doivent-elle rester invariablement muettes. Les victimes sont les personnes à qui d’abord on retire la parole. Silence obligé (une victime, au cours de tout processus – pas nécessairement génocidaire – la définissant comme victime, si elle prend la parole, si elle prend sa parole – c’est-à-dire si elle affirme son existence dans la parole, si elle fait autre chose que supplier, supplier étant une façon de taire sa parole dans la parole, de faire avorter sa parole dans chacune de ses paroles –, risque le pire, mais peut-on parler de pire ?, y a-t-il une échelle dans l’appréciation de l’horreur ?), puis silence par éventration du souffle, par la mort.

Peut-on "dire" un génocide ? (7)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 15 avril 2011. dans Racisme, xénophobie, Monde, La une, Politique, Histoire

Peut-on

Partie précédente

Alors je dois dire la violence, laquelle ne « consiste pas tant à blesser et à anéantir » (80) (rendant ainsi notamment noir fragmentaire « la belle lumière de la santé » (81)) « qu’à interrompre la continuité » (82) des êtres, laquelle consiste à accomplir ou faire accomplir des actes qui sont à même de « détruire toute possibilité d’acte » (83) : la finalité de la violence est l’absence de violence, de toute possibilité de violence (c’est-à-dire, intrinsèquement, de rébellion) pour le sujet victime.
En effet, la torture « n’est pas réductible au catalogue des violences et agressions physiques et psychologiques. Celles-ci ne sont que les moyens et les instruments d’un système lucide et bien articulé qui tend à détruire les croyances de la victime, à la dépouiller, en tant que sujet, de la relation à soi-même, à ses idéaux, à sa mémoire » (84). Tout rescapé est un Ulysse, « sans autre Ithaque qu’intérieure » (85), mais une Ithaque qui soit à ce point intérieure qu’il ne la retrouvera sans doute jamais. Et quand il revient, on ne l’attend pas, on ne le reconnaît pas. Quand il revient, c’est « avec les vêtements d’un autre, le nom d’un autre » (86). Alors, quand il revient, il ne peut que chuchoter, en pleurs : « Si tu me regardes, incrédule et dis : Tu n’es pas lui, je te montrerai des signes et tu me croiras » (87).

Peut-on "dire" un génocide ? (6)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08 avril 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, France, Histoire

Peut-on

Lire la partie précédente


Mais dans quelle mesure la parole du rescapé, qui est entrelacée à l’écoute de l’auditeur, laquelle est davantage parole que la parole du rescapé, car cette écoute est parole intimant à la parole d’être parole, dans quelle mesure cette parole du rescapé (parce qu’elle n’est jamais – pour nous qui ne l’avons pas recueillie – qu’une seule trace) peut-elle être rapprochée de l’image ? Dans quelle mesure est-elle signe ?
Tout d’abord, me semble-t-il, il est utile de rappeler (tant ce qui est manifeste est souvent ce qui chemine invisiblement) que le « raconter » du témoignage suppose évidemment une prise d’écoute, laquelle est tout à la fois une captation de la parole et l’élan de cette dernière. L’écoute n’est en effet pas passive, comme nous l’avons déjà souligné, puisqu’elle fait advenir la parole et qu’elle la fait également advenir au présent dans le futur indéfini, c’est une écoute qui est ainsi génératrice du présent de la parole, à l’infini – un infini évidemment indéterminé.

Peut-on "dire" un génocide ? (5)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 01 avril 2011. dans Monde, La une, Média/Web, Histoire

Peut-on

Suite de l'étude (lire la partie 4)


Mais ce dispositif de regard est nécessaire, me direz-vous, nécessaire car c’est le seul possible. C’est le seul qui soit à même de susciter des images, et les images sont indispensables pour montrer l’horreur, et possiblement faire réagir (que les images ne fassent pas réagir dans telle ou telle situation ne signifie évidemment pas que c’est et ce sera toujours le cas).
Mais à quoi bon montrer la violence, à quoi bon montrer l’horreur ? Nous détournons les yeux à chaque instant. Rien ne nous « intéresse à l’origine en chaque chose que son rapport avec nous quant au plaisir et à la douleur » (52), et nous sommes uniquement soucieux de bonheur (53), de ce bonheur qui « hante la civilisation moderne » avec une « force idéologique » (54) telle que nous ne saurions la mesurer. Et quand nous sommes intéressés par la douleur, c’est uniquement parce qu’elle renvoie à la nôtre (55). « L’homme ne veut pas regarder la douleur de l’autre, à moins que cela soit la sienne. Il ne veut plus rien voir. Il ne voit plus le monde » (56).

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