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Une légende alsacienne

Ecrit par Yasmina Mahdi le 10 décembre 2016. dans La une, Littérature

Une légende alsacienne

à propos de La Fée aux larmes de Jean-Yves Masson, éd. La Coopérative, en librairie depuis le 21 octobre 2016, 14 €



« Cette Souris, ma fille, est une fée méchante et puissante ; moi-même, je suis le génie Prudent, et puisque tu as délivré mon ennemie, je puis te révéler ce que je devais te cacher jusqu’à l’âge de quinze ans ».
La Petite Souris grise, Comtesse de Ségur



Présentons d’abord brièvement l’auteur, Jean-Yves Masson, ancien élève de l’ENS d’Ulm, poète, critique, professeur de littérature comparée à la Sorbonne (Paris IV), traducteur (récompensé par le 11è Prix Lémanique de la traduction) qui, en 2015, fonde la toute nouvelle maison d’édition La Coopérative. Mais c’est en lisant La Fée aux larmes, au titre mélancolique, que l’on découvre les talents multiples de l’auteur (faisant fi des modes) avec ce conte, et précisons-le, non exclusivement réservé aux enfants, à la fois fable et objet fantastique. L’on aborde l’univers de J.-Y. Masson dans un climat d’affliction – climat dans lequel baignent souvent les contes de Perrault, des frères Grimm, etc. – nourri des ingrédients fictionnels de l’épargne pauvre, de la maladie et de la menace de la mort, du poids du labeur ingrat. Sauf qu’il s’agit ici de l’histoire inverse de celle du Petit Poucet : l’enfant unique y meurt. Au cœur d’une tradition, dans un pays froid, la Grande Forêt (la Forêt-Noire ?), des situations s’opposent : celles du monde paysan, humble mais honnête face aux fastes de la Cour magique des fées et des lutins, des êtres éternels. Notons l’emploi qui devient rare du subjonctif imparfait…
C’est l’amour, renouvelé, revécu deux fois, qui ouvre ce conte, l’amour constant, et qui donne ainsi aux protagonistes de La Fée aux larmes la chance de devenir l’objet d’une grande faveur, et d’en jouir. Le possible et l’impossible coexistent, le contingent et le merveilleux. Et n’oublions pas que le chêne se déracine et que le roseau plie. La cohabitation de plusieurs occurrences forme le fruit de l’énigme du conte, avec l’apparition du lilliputien, lutin immortel, devant l’homme ordinaire et mortel, le paysan, des fées telles trois Parques qui vont œuvrer à la destinée des démunis. Le masculin cède alors élégamment le pas au féminin, le récit se fait par le truchement de la jeune fille, déesse de beauté. La Fée aux larmes s’appuie sur un ancien registre littéraire mais reste une création à part entière. L’emploi de jolis mots (aux consonances mélodieuses) contribue à la préciosité du texte : layette, langes de soie, voile de rose, le don des larmes, ma chère, un théorbe aux deux manches, la pierre enchantée, etc. Soulignons aussi la graphie délicate de certaines consonnes, propre aux éditions La Coopérative.
Au cours de ces aventures imaginaires, l’on peut compter trois phases, la triade étant une constante, ainsi que le trio : la première, la phase des difficultés existentielles, la seconde, celle de la quête, la troisième, celle de l’accomplissement de la prophétie ; les phases de la vie en quelque sorte. L’on pourrait y lire, à rebours, les moments douloureux de l’écrivain solitaire, puis la joie de la publication, enfin la peur de l’oubli et de l’indifférence du monde. Un événement surhumain surgit et terrifie car hors de portée, conjoncture qui amène la discorde, la rivalité, le duel. Une distorsion se produit alors, dévoilant un ordre ancien, une norme perdue (celle de l’honneur par exemple), prétexte pour délivrer une morale esthétique.