Baudelaire à Mme Aupick, à Honfleur (1867)

Ecrit par Judith Louise Thibault le 20 septembre 2010. dans La une, Ecrits

Baudelaire à Mme Aupick, à Honfleur (1867)

 

 

 

Baudelaire à Madame Aupick,

à Honfleur (1867)

 

Chère Madame, vous souvient-il encore

des fenêtres vers le jardin où nous nous assoyions

observant le soleil des après-midi d’août

tendrement grimper le mur feuillu

comme s’il touchait de ses rayons

chaque objet sur sa voie: les longues

tiges des dahlias, les treillis

d’où les ronces entrelacées de jeunes roses pendaient,

la statue d’une nymphe à la coque vide

éclaboussant l’eau scintillante vers une mare

où d’indolentes carpes nageaient dans un calme ombreux

jusqu’à ce que la longue déclinaison du soleil brille

le long des ondulations que leurs luisantes nageoires causaient ?

Nos conversations avaient l’harmonie

de cette lumière croissante. Un tacite

accord émanait de choses simples.

 

Quand je me souviens de ces longs après-midi,

la façon dont la lumière du soleil touchait délicatement votre chevelure,

son infiniment tendre baiser

sur vos lèvres et vos joues et vos cils,

il me semble que nos conversations étaient

accompagnées de lumière, étaient lumineuses,

et que chaque mot que nous disions

s’incarnait sereinement dans tous

les objets sans voix qui autour de nous se dressaient -

les nappes de lin dans leurs sombres et scintillants

plis, le lustre lourd de l’argenterie,

les denses roses dans leur miroitement cristallin

le calme cramoisi du soleil couchant.

 

Si j’imagine l’éden ou un paradis

où la passion marie ses harmonies secrètes,

mon souvenir est celui de ces doux après-midi

où sans parler, ni besoin de parler,

tous deux nous admirions la lumière évanescente.

Ces moments furent les derniers que nous eûmes d’un tel

ordre fait de passion en toute lucidité,

d’innocence passionnée, de paix passionnée,

d’amour non régi par les tortionnaires.

 

 

version française de Judith Louise Thibault

Eric Ormsby, du recueil For a Modest God: New & Selected Poems

A propos de l'auteur

Judith Louise Thibault

Judith Louise Thibault

Judith Louise Thibault vit à Montréal, Québec. Elle s’intéresse à l’écriture depuis longtemps.

JLT aime travailler à des projets qui demandent du temps, du silence et qui mènent parfois à la prise de parole dans l’agora.

Après des études en littérature, la vie l’a conduite à enseigner le français langue seconde  au niveau collégial (jeunes de 17 à 20 ans) pendant 33 ans dans un cégep anglophone. Elle a adoré sa carrière d’enseignante.

JLT ne se destinait pas à la traduction mais son penchant pour la poésie et son amitié pour des collègues  qui enseignaient la littérature anglaise ont permis qu’elle découvre les huit poètes anglo-québécois de son anthologie : Eric Linn Ormsby, Peter van Toorn, David Solway, Stephanie Bolster, Michael Harris, Robyn Sarah, Norm Sibum et Carmine Starnino. Aux yeux de Judith Louise, leur approche poétique plus réaliste lui faisait regarder la vie et l’art avec des yeux nouveaux. Elle a aimé leurs poèmes et a désiré les traduire.

Son projet était de choisir et de traduire de huit à dix poèmes de chacun des poètes et qu’apparaisse tout au long de l’anthologie, leurs poèmes en page de gauche et sa traduction en français à droite.

Bref c’est ainsi que ces poètes se sont retrouvés dans Le Groupe des huit dont le titre, soit dit en passant, ne désigne pas un regroupement propre mais un assemblage rappelant le Groupe des sept, groupe célèbre de  peintres canadiens du début XXe siècle.

Il s’agit d’une première publication pour elle. En ce moment, elle se donne à un projet d’écriture qui la passionne, une fiction-essai.

À mentionner : ce livre a été publié en coédition d’une part au Québec (Éditions du Noroît 2008) et d’autre part en Belgique (Taillis Pré).

Commentaires (6)

  • Martine L

    Martine L

    21 septembre 2010 à 18:20 |
    Et, pour cause "qu'il ne fait pas Baudelaire, tout le temps "; je suis confuse ! trop rapide, et sans doute, pas assez cultivée, sur la littérature américaine ; je rends donc à CESAR /le poème est magnifique, et je maintiens l'illustration avec le Renoir!

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  • jocelyne

    jocelyne

    21 septembre 2010 à 15:16 |
    C'est un véritable enchantement de lire et relire Baudelaire.Votre élégante traduction donne à ce poème un éclat encore plus lumineux.

    Merci Madame.

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  • Martine L.P.

    Martine L.P.

    21 septembre 2010 à 12:51 |
    Bravo, pour la traduction! mais, racontez moi, pourquoi on en passe par de l'anglais ? En quelle langue a été écrit ce très beau poème? - qui, pardonnez à la néophyte que je suis, " ne fait pas Baudelaire, tout le temps" ; en le lisant, par contre, je vois - nettement - un tableau de Renoir ...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 septembre 2010 à 09:43 |
    Le traducteur que je suis salue le travail admirable que vous avez fait. Sur le fond, je m'interroge: Baudelaire a-t-il jamais pardonné à sa mère son remariage avec le général Aupick, lui qui criait, sue les barricades de 1848, "il faut aller fusiller le général Aupick!"?

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    21 septembre 2010 à 07:06 |
    N'est-ce pas un étonnant voyage, de Honfleur à Montréal ?
    Que vous nous ramenez là maintenant ?
    Sans parler Madame, ni besoin de parler.
    Elisabeth

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  • Leon-Marc Levy

    Leon-Marc Levy

    20 septembre 2010 à 19:49 |
    Votre traduction Judith est une authentique re-création tant elle est fine et inventive.
    Magnifique !

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