Ceux qui vont voter ; ceux-là...

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 mars 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Ceux qui vont voter ; ceux-là...

Il vous est bien sûr arrivé – en riant, ou pas, en privé ou moins – d’oser ce : mais faut-il vraiment que le suffrage reste universel ?? Ce que d’autres résument – à peine le pli d’un sourire amer au coin de la bouche – par un tonitruant : il faut dissoudre le peuple…

Au cœur du malaise de la Campagne qui commence (officiellement, en fait depuis tellement longtemps en piste), est ce regard sur ceux qui s’apprêtent à voter demain ; vous aurez compris, ceux-là… et nous en face, sautant d’un pied inquiet sur l’autre douloureux, un blanc dans une main, un Macron dans l’autre.

Car, indéniablement, bien plus que les « dits », genre chanson de geste, multiples et caracolant, redondants, des Fillon, Le Pen – les deux bêtes noires de la pièce (ce que ça peut rabâcher, résumer, cette campagne ! un temps d’abstracts bien plus que d’analyses, le temps des tweets de Trump toquant à la porte…), bien plus que les personnes et leurs travers a-démocratiques épais comme camions, davantage même que le dessous plus qu’inquiétant de programmes que la foire actuelle empêche de lire à tête reposée, au-delà de tout ça, ce qui colore mes nuits blanches de cauchemars bien noirs, c’est – je vous le donne comme tels – la masse des gens qui vont voter pour « ça », qui en parlent, parfois énamourés, qui tracent, obstinés – foin des affaires-complots ! – vers ce qu’ils veulent être leur ligne d’arrivée. C’est le bruit de ces étranges légions en marche qui m’angoisse. Et le mot n’est pas trop fort, comme on dit des films horrifiques. Vous voyez, ces films où les visages se déforment sur fond de musique à vous scier les nerfs ; le petit chaperon rouge devient le loup, le chat (le chat !!) vire à la gueule du léopard… ça tient de ça, mes rêves actuels.

Parce que notre bon peuple valeureux, de nos livres d’histoire, de nos vies citoyennes et militantes, industrieux, manifestant au son du « tous ensemble » ; celui que, depuis la grande Révolution, on pose à gauche toute, celui qui a fait des kms à pieds pour aller voter la première fois, au suffrage universel masculin, en 48 l’éclairée, celui des barricades ici et là, des résistances plus souvent qu’à son tour, celui-là, m’sieur-dame, est sans doute parti sur la lune. A c’t’heure, la « candidate du peuple » est toute en dents de requin sous son drapeau bleu-marine.  L'autre soir, dans le débat TV où elle trônait, elle n'en pouvait plus de scander – moulin à prières à sa façon, ces – mais, le peuple a dit, mais le peuple ne veut pas, mais je défends le peuple qui... Le FN – celui du Nord, d’abord, qui chante « on est chez nous » pas seulement dans le remarquable film de Delvaux (à voir si ce n’est fait ; urgence citoyenne !) – a capté – dérouté serait le mot plus approprié – tout ce qui bougeait encore à gauche depuis des générations, dans les ruines du post industriel, post boulot, post dignité populaire. Il y a à présent un peuple qui marche au soleil et face découverte, à l’extrême droite, ni nazi, ni parfois même raciste, écœuré et déçu de tout, apeuré surtout pour le devenir de la nichée. Et c’est patent que pour nous, socialistes de crédo, Hollandais de raison, ce serait difficile de réciter en face de leurs colères la réalité des faits politiques d’un quinquennat, qui – ce n’est pas vrai ! – n’a aucunement préparé leurs tombes. Difficile, mais s’il y a demain dans la campagne, ou plus tard, à demeurer un militant, c’est – aussi – face à eux qu’il faudra tenter de se dresser, et c’est une litote que de penser que le vent sera fort. Quand je vous dis, cauchemar…

Mais – comme vous, sans doute – ceux-là, ça fait un p’tit bout qu’on les a repérés, analysés aussi. Dans notre serrage de gorge, on est – petite consolation – en terrain déjà connu (ce qui est de première importance dans toute guérilla). Par contre, la masse des autres…

Je veux parler des troupes qui, fi des vents mauvais, applaudissent Monsieur (mot nécessaire ? je ne suis plus si sûre) François Fillon. L’homme qu’on croyait… l’homme qui est… et c’est une série qui n’a pas affiché le mot fin. On les a vus se lever quasi comme un seul homme, écrasant au passage, dans un vacarme de grue qui tombe, ce pauvre Juppé. Ayant trouvé leur champion – bruit des lices plutôt non courtoises, hampes brandies ici, des valeurs chrétiennes affichées comme non négociables et sorties de l’intime (« conviction » du dit champion), là, d’un anti-islam bruyant et peu habile, là encore, de ces valeurs dites familiales des tenants de la manif pour tous, brassant de vieilles banderoles anti avortement, anti gay ou pas loin, anti GPA, anti gauche Taubirienne. Anti les autres, ce peuple-là, qui n’a de populaire que la masse et les slogans hostiles. Saupoudré, l’agit propre, d’un libéralisme déchaîné – haro sur la fonction publique honnie ; tout à l’égout, même en un premier temps, des fondations de la Secu… Lors, vint, on le sait, la tempête sur le candidat des « hautes valeurs morales ». Mais les troupes n’ont pas posé les armes – quoi qu’en disent quelques sondages, car cette Droite bien à droite ne lâchera pas le porte-programme (peu importe le bonhomme) de cette alternance si convoitée. – Ah ça ira ! Ça passera ! c’est eux que j’entends défiler en fin de cauchemar sur le matin. Sortis, ceux-là, de ténèbres plus que conservatrices, qu’on n’imaginait pas encore possiblement actives ; du déchet nucléaire, en quelque sorte. Ces votes-là sont encore fumants – dites-le vous bien, et la menace demeure grande ; ce n’est pas le « post factuel » cher à Jean-François Vincent qui me contredira…

Drôle d’époque à l’évidence. Passionnante, à en croire certains, grimpés sur leur rocher, les pieds au sec. Maniant nos nerfs et fouaillant nos raisonnements, nourrie au fantasme et aux peurs de jeux vidéo, laissant loin sur la rive les fondamentaux, la connaissance au profit de croyances bien archaïques, entre plats terriblement sans vent aucun (ça, ce serait plutôt…) et raz-de-marée en gestation ; la grosse vague approchant des côtes où ça se baigne encore. Quelle traversée que cette Campagne, quels rafiots improbables ; quel spectacle pour ceux qui nous suivent, et à chaque jour, suffit son affaire, son scandale, sa peine. A peine commencée, la chosette !

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (4)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    31 mars 2017 à 07:09 |
    Daniel Cohn-Bendit avait déclaré il n'y a pas si longtemps : "Il faut arrêter de dire que le "peuple" a toujours raison !", et il avait pointé là quelque chose d'essentiel dans la situation actuelle - en France en particulier, mais aussi en Europe en général. "La masse des gens qui vont voter pour ça", dîtes-vous... Oui, "ça", quasiment au sens freudien, car ceux qui parlent, pour le FN, uniquement d'un "vote de colère", se trompent de plus en plus. C'était assez vrai à l'époque de Jean-Marie Le Pen, avec sa démarche uniquement protestataire, qui n'envisageait qu'une augmentation narcissique et jouissive de sa capacité de nuisance... Or, progressivement, avec Marine Le Pen, depuis son contrôle sur le FN en 2011, il en va tout autrement : elle veut gouverner, a prétendu "dédiaboliser" le parti frontiste, tout en continuant de libérer en sous-main des forces terrifiantes pour nos libertés démocratiques ! Maintenant, Marine Le Pen est entourée des anciens du GUD, de nervis pour dire vrai, et Marion Maréchal Le Pen de ses amis du BLOC IDENTITAIRE, extrémistes parmi les plus radicaux... J'ajoute que le vote de protestation est devenu de plus en plus d'adhésion aux thèmes simplistes du FN et qu'à la colère s'est largement substituée (ou ajoutée, selon les cas) l'expression d'un vote xénophobe, raciste, homophobe, voire sexiste, etc... Que du beau monde, en somme, avec cette "populace", qui a toujours existé à travers l'histoire, prête à s'arrimer aux chars de tous les apprentis dictateurs ! Pour ce qui concerne François Fillon, il est évident que la menace est également très grande, avec ce "Doctor François and Mister Fillon" qui, le "jour", était apparu comme une sorte de "premier communiant" ou de "gendre idéal" pour "Dames au chapeau vert", et la "nuit", comme un voyou pur et simple n'hésitant pas à radicaliser au maximum le reste de son électorat (qui exige coûte que coûte l'alternance et son programme réactionnaire) en s'en prenant à la justice de son pays - lui, le candidat à la magistrature suprême -, aux médias pris dans leur ensemble (façon Donald Trump !) et au désormais célèbre "cabinet noir" organisé contre lui par l'Exécutif hollandais... Rires... !! jaunes...

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    • Martine L

      Martine L

      31 mars 2017 à 09:43 |
      C'est bien pour cela que j'ai écrit cette chronique à composante cauchemardesque. C'est trop souvent qu'on néglige « ceux qui votent », comme s'il n'y avait que les programmes, les candidats et – parfois encore les partis, faisant fi des véritables acteurs du suffrage universel : les électeurs ; une masse de décisions, volontés, réflexions cul par dessus tête, parfois ; une foule qui n'entend plus – mais alors plus du tout, se laisser commander, conseiller, diriger par quelques aristocrates d'une politique devenue pourtant de plus en plus professionnalisée. De vastes classes en rupture scolaire et sociétale que ces « acteurs politiques  » de demain matin. Gare ! C'est aussi ce qui nourrit mon impression que rien n'est complètement joué dans l'élection qui vient. Quant à votre appellation «  populace », que je ne reprends pas ; relisez ma réponse au commentaire de JFV.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 mars 2017 à 14:03 |
    Je pense et j’ai toujours pensé que le peuple est dangereux. Contrairement à ce que proclamait le philosophie des Lumières, l’homme – par conséquent le peuple, cet aggrégat d’êtres humains – n’est pas foncièrement bon (ni d’ailleurs foncièrement mauvais non plus, tout juste versatile, envieux et surtout radicalement égoïste) : il peut – au gré de ses affects (cf.Spinoza) – se faire haineux, raciste, misogyne, homophobe ou désespérément beauf ; en mot, détestable…assoiffé du sang bleu répandu, friands de corps décapités, et de têtes fichées sur des piques comme autant de trophées sans-culottistes, au moment de la « grande » révolution ; vichyste – donc collabo - dans son écrasante majorité, maréchaliste (jusqu’à ce que le vent tourne) et tranquillement antisémite, lors de la révolution « nationale », ce même « brave » peuple cultive désormais - déguisée en islamophobie - la haine de l’arabe ou du noir .
    Alors c’est donc « ça » - cette masse : « massa peccati » disait saint Augustin - incontrôlée et incontrôlable ; oui c’est bien « ça » qui ose, sans vergogne, s’ériger en souverain juge du bien public et en fondement ultime de toute légitimité institutionnelle !?!
    Il n’existe – malheureusement - en droit, et ce depuis l’antiquité, que deux sources possibles à la légitimité politique : Dieu et le peuple. Le premier étant éliminé, reste, par défaut, le second. Mais il convient canaliser celui-ci, de filtrer ses pulsions fantasques, de poser des gardes-fous à ses folies potentielles et potentiellement homicides ; d’où l’impérieuse nécessité de la représentation, seule manière rendre le peuple sinon sage, du moins plus inoffensif. Un peuple souverain, soit ! Mais – à l’instar de certains chiens - solidement muselé par la loi, et fermement tenu en laisse par les jurisconsultes…de telle sorte qu’il ne puisse mordre.

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    • Martine L

      Martine L

      25 mars 2017 à 16:09 |
      Vos formules sont mordantes et probablement illégitimes. On peut se méfier de ce trop de populaire, qui tourne au populisme actuellement, qui nous « gave » disent les jeunes par leur foire bruyante, pleurante , désordonnée ; on peut. Pour autant – et c'est dans doute ce qui nous différencie, et vous allez reconnaître là, ce qui vous agace en moi ; je serais quant à moi, dans une autre logique de raisonnement : le peuple ( « les », évidemment) s'égare sciemment ou non dans des voies faciles à trouver et à comprendre, donc à défendre. Or, tout ça ne naissant pas de nulle part, les questions, le pourquoi sont plus importants que l'état des lieux ; les programmes, leur mise en œuvre, le manque constant de pédagogie ont leur immense responsabilité, la façon dont le monde est véhiculé par l'écran médiatique aussi, et – ah, le prof qui bouge encore en moi ! le travail de « fabrication » du jeune citoyen est passé où ?? vous voyez, je suis là, incorrigible.
      Mais, il y a un de ces camps, de ces « peuples » si peu populaire, qui n'est pas compris dans l'équation de mon commentaire, ni du vôtre ; les Fillonnistes, tous mis bout à bout ; ceux-là, c'est autre chose et là, j'ai beau chercher, je ne vois que désir de revanche, jusqu'au-boutisme, chasse à la « divine surprise » de cet autre temps honni. Ceux-là, je les redoute et les repousse déjà. De ceux-là, je cauchemarde.

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