Peut-on "dire" un génocide ? (4)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 25 mars 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, Histoire

Peut-on

Pour se poser la question du voyeurisme supposément intrinsèquement constitutif de la photographie de guerre (47) (ainsi évidemment que du reportage filmé), il est nécessaire de se figurer un instant la dynamique regardant-regardé, avec au centre l’appareil photographique ou filmique, et de s’y arrêter (48). Il est nécessaire, en théorisant, de s’interroger sur la légitimité de cette dynamique (propre à ces situations extrêmes que seuls – quasiment – connaissent les reporters de guerre).
Ce qui me semble ici extrêmement problématique, c’est que le regard devenu vérité du regard par la preuve qu’il fabriquera (la photographie ou l’image animée) conforte autrui, même à son insu (la personne souffrante est d’emblée autrui, puisque l’appareil enregistreur fonde de facto cette distance : il trace une ligne infranchissable entre deux mondes, celui des vivants – qui reviendront intacts avec leurs images – et celui des presque-morts) dans le rôle que les circonstances lui font prendre, et en quelque sorte légitime ce rôle de souffrant, de mourant. Prendre une photo devient l’inverse d’une main tendue, laquelle a pour force première d’être cela même qui peut changer, même à un degré infinitésimal, la situation présente, la renverser.

Le photographe enferme autrui dans sa dynamique d’être souffrant, et rend comme inexorable cette position, par un double fait.
Tout d’abord, ce qui pousse le photographe à vouloir justement être photographe en appuyant sur le déclencheur à un instant donné (privilégiant celui-ci au mépris de tous les autres) est une tournure particulière (parce qu’il la juge telle) de la situation qu’il étudie en observateur et qui présentement (dans le présent du regard du photographe) fige l’autre sous une certaine attitude (laquelle amène le photographe à adopter un angle de vue particulier – au mépris de tous les autres). L’attitude que prend l’autre dans sa souffrance, et dans son délaissement (dans la façon qu’il a d’être délaissé), est une garantie donnée au photographe quant à la continuité de celle-ci (suffisante pour que de celle-ci il soit pris acte, suffisante pour que le photographe ait le temps, après avoir cadré, d’appuyer sur le déclencheur). En effet, un changement brusque de cette attitude serait vécu par le photographe, sans même que cela soit formulé en lui, comme une trahison.
Ensuite, la photo est l’inverse d’un instantané : « la photographie présente sans fin le présent qui fut ». « Sans fin la photo dit “il y a” » (49). C’est une éternisation partielle de la réalité apparente d’un moment de la vie d’un être. Cette formule montre bien, dans son antinomie, que cette valeur particulière d’éternisation qui est propre à toute photographie est un mensonge au double sens du terme. Mensonge parce que cette éternisation place, de fait, un moment dans une permanence telle que ce moment perd son statut de moment pour devenir un monde aux contours indéfinis en soi, et mensonge aussi (dans le cas précis du photoreportage de guerre cette fois) parce que la vérité de l’être qui est montrée est la souffrance, laquelle est en réalité extérieure à l’être, laquelle est une réalité extérieure à l’être, et l’a assailli comme une chose étrangère à lui-même (le reportage de guerre est ainsi l’exact inverse du travail d’enregistrement et d’approche que Depardon a pu entreprendre dans un asile), alors que de facto par la grâce ambigüe de l’éternisation propre à la photographie, l’être devient une personnification de sa souffrance ; de fait il n’a de sens même, dans cette dynamique du regard, que comme personnification de la souffrance. C’est le sens de la remarque de Chris Marker sur « les femmes de Saipan » qui se sont jetées dans le vide. « J’avais déjà vu ces images », confesse le cinéaste. « Au ralenti, on voit mieux cette femme qui se retourne, qui voit la caméra, est-ce qu’on est sûr qu’elle aurait sauté si au dernier moment elle n’avait pas compris qu’elle était vue ? » (50).
Le viseur de l’appareil photographique semble toujours être un écho du viseur de l’arme qui a une première fois frappé celui qui est ainsi pris en considération par un regard extérieur aimanté de fait (parce que c’est du reste sa fonction) par toutes les réalités de la souffrance. Il s’instaure entre le regardé et le regardant un rapport de force où le regardé est écrasé, réduit à son gémissement, à la plainte qu’il se doit de continuer à jouer, au rôle qu’il identifie justement à ce moment précis comme un rôle, comme une posture qu’on lui demande de tenir, de continuer de tenir…, comme son rôle (paradoxalement le rôle de sa vie puisque c’est celui qui le fait exister pleinement au regard d’autrui – au regard d’un autre qui soit pleinement autrui puisque le photoreporter est le plus souvent européen, tandis que le regardé, le plus souvent, ne l’est pas, et que l’un et l’autre ne sont parfois pas même amenés à pouvoir se parler –, qui le fait exister en tant que personne recevant l’aval d’un regard, recevant l’approbation d’une conscience s’attardant à ce point sur lui qu’elle veut garder des traces de ce qu’elle (ap)perçoit), celui qu’il tiendra jusqu’à la fin – c’est-à-dire jusqu’à la fin du regard (morcelé et répété ; infiniment – et de façon indéfinie – répété sur la trace qui est aussi la preuve : photographie ou fragment d’archive filmée).
Le regardé devient un porte-parole, plus encore qu’un témoin, de la souffrance qui l’assaille alors même que tout son être lutte contre cette souffrance, tout son être crie qu’il ne veut pas être confondu avec sa souffrance, tout son être cherche à faire de cette souffrance une chose à ce point étrangère qu’elle finira par se détacher de lui. En créant l’amalgame entre souffrance et souffrant, le regard nie la lutte (qui est continue et continûment, peut-on penser, au fur et à mesure, exacerbation d’elle-même) entre les deux, lutte faite de refus, de toute une palette de refus (car il y a une multitude de refus), laquelle lutte est constitutive de l’être (pris en flagrant délit d’être dans son halo de souffrance), et qui lui donne tout son sens en tant qu’être, puisque un être est d’abord et avant tout un être-qui-veut-perdurer (avant même d’être un étant. L’étant ici n’est pas une notion Heideggérienne, pas plus que l’être-qui-veut-perdurer se confond entièrement avec le da-sein. L’étant tel que je le pose ici est ce qui surnage de l’être après qu’il a chu de sa temporalité, c’est-à-dire ce qui reste après que l’être a chu de la perception qu’il a de lui-même. C’est un être débarrassé de toute notion d’articulation de sens. C’est un être qui s’ignore en tant qu’être, ce qui ne signifie évidemment pas qu’il se trouve dans un en-deçà de l’être. L’étant est ainsi un être qui n’est aucunement conscience de son être. Il y a un point d’origine de l’être, ici désigné par l’étant, qui ne peut s’approcher que par aveuglements successifs, que par tâtonnements théoriques dans le vide de l’informulé. L’être-qui-veut-perdurer est quant à lui l’être qui se pense, qui se réfléchit en tant qu’être aussi bien dans une conscience propre au sujet que dans une instinctivité propre à l’espèce. Aussi définis-je ici l’être, et ce de façon sommaire, comme vivant dans une dynamique perpétuelle entre les deux instances qui le constituent, comme étant cette dynamique : à savoir l’étant et l’être-qui-veut-perdurer).
Le regard nie ainsi l’espoir (c’est-à-dire la vraisemblance de la réalité quant à soi que la pulsion de vie de l’être-qui-veut-perdurer – quitte à faire ici un pléonasme – cherche à faire se cristalliser), et la continuité de l’être, laquelle est salvatrice de l’étant (qui de fait ne s’inscrit pas dans une dynamique temporelle, qui est le noyau d’être sur quoi le temps n’a pas de prise réelle, l’étant étant par définition asocial, pas même inscrit dans une socialité avec lui-même ; or, la socialité n’est finalement qu’un rapport exprimé et développé de soi au temps), l’inscrivant dans une dynamique intime et insécable avec l’être-qui-veut-perdurer, et donc constituant l’être en tant qu’être. Puisque toute continuité est continuité dans le temps, la continuité de l’être ne fait de la souffrance qu’un épiphénomène, par le fait même qu’elle est continuité et donc constamment tendue vers son futur indéfini (quand bien même elle ne se vérifierait pas en tant que continuité mais s’arrêterait brusquement par la mort de l’être). Le regard nie la continuité de l’être qui constamment se tend – quand une situation de souffrance l’assaille de toutes parts – vers un ailleurs du ressenti qui soit, sinon plénitude (l’optimisme de l’être agit à des degrés divers suivant les individus), du moins arrangements intimes et constants avec ce qui fait mal. Cette blessure causée par le regard extérieur dans sa performativité (son langage de regard est ce qui advient, devient ce qui est) est aggravée par cette autre blessure formée suite à la destruction de la distance entre le regardant et le regardé, laquelle destruction s’opère par l’intrusion d’un regard qui s’attarde d’une part (le cadrage suppose ce temps pris par la photographe) et d’autre part par la trace à venir de ce regard qui s’attarde (ce que dit implicitement tout dispositif de regard qui fait appel au tiers réifié qu’est l’appareil enregistreur – c’est bien, de par sa valeur, de par son autorité à faire advenir ce qui advient, un tiers et non le redoublement de la présence du photographe), façon cette fois réelle, matérialisée, qu’a le regard de s’attarder infiniment. À ceci s’ajoute la proximité obligatoire du photographe, qui devient ainsi physiquement en situation de porter secours à l’être qu’il photographie et qui ne le fait pas (même si, dans nombre de cas, les photographes agissent juste avant que les secours n’arrivent, sachant qu’ils arriveront), proximité rendue obligatoire par l’adage bien connu de Capa (51), laquelle alors nie la moindre distance, devenant, plus qu’un écho, une continuité de la blessure originelle conçue par le génocidaire, car la distance, c’est cela même qui a été annihilé chez la victime par le tortionnaire, par l’acte de torture, ou la blessure, ou même l’humiliation, ou même le mot, qui a alors, toujours, valeur d’insulte (l’insulte étant ce qui est propre à briser l’orgueil en soi, l’orgueil c’est-à-dire une certaine sacralisation, et donc une certaine tenue d’un moi que par ailleurs l’être perçoit, dans l’énoncé de l’intime en soi, comme étant, par la temporalité, les zigzags de la vie personnelle, éparpillé). La brisure de la distance est cela même par quoi la victime est brisée, c’est-à-dire sera infiniment celui/celle qui se dérobera à lui-même/elle-même.

NOTES :


(47) Pas de toute photographie. Il faut nuancer, même si toute photographie est bien, à un certain niveau, voyeurisme. Beaucoup d’entreprises photographiques contemporaines comme celles de Sophie Calle ou de Sarah Moon me semblent nées notamment d’une volonté d’annihiler ce voyeurisme lequel fonde par ailleurs, de facto, toute entreprise qui soit une entreprise de regard. Beaucoup d’entreprises photographiques contemporaines me semblent être la résultante de la tension constante entre voyeurisme de fait et tentative d’annihilation, ou du moins de brisure, de celui-ci. Et c’est de cette tension que peut naître la beauté, laquelle tient autant à l’image proprement dite (c’est-à-dire au regard, à la sensibilité et à l’intelligence de l’auteur – de l’autre) qu’à l’implication plus ou moins en surface de notre sensibilité (du même) qui œuvre à travers notre regard et notre intelligence.

(48) Remarquons que cette dynamique ne se vérifie évidemment pas lorsque le reporter photographie des corps sans vie, situation au cours de laquelle le voyeurisme perdure.
(49) Jean-Christophe Bailly, op. cit., p. 72.
(50) Chris Marker, Level Five, film.
(51) « If your pictures aren’t good enough, you’re not close enough » (« Si tes photos ne sont pas assez bonnes, c’est que tu n’étais pas assez près »). Aussi la seule attitude possible face au traumatisé est-elle l’attitude que prend celui qui s’apprête à recueillir son témoignage. De par son écoute, il se place au-dessous de la parole du traumatisé. C’est seulement en hissant, par son écoute, la parole de l’autre, et déjà sa possibilité de parole au-dessus de lui (car le cueilleur de paroles est alors tout entier écoute) que la souffrance dite, articulée, ne sera pas une souffrance répétée (c’est-à-dire un seul écho de la souffrance première).

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Matthieu Gosztola

Matthieu Gosztola

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Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 mars 2011 à 22:47 |
    Les dictatures nazie et soviétique jouaient sur l’occultation : la visibilité du crime leur paraissait intenable. Le silence profite toujours aux génocidaires. Le voyeurisme des supplices infligés a, à l’opposé, quelque chose d’obscène ; mais où est la bonne mesure ? Comment rendre, avec délicatesse et humanité, la lutte de « l’être-qui-veut-perdurer » ? Par l’écriture peut-être, sûrement pas par l’image.

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    25 mars 2011 à 16:13 |
    C'est tout à fait intéressant. Le "portrait" fixé de la mort en route contre l'appel de la victime regroupant énergie et désir pour s'échapper du présent.

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