Trump. Etonnés ? moi, non plus...

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 novembre 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Trump. Etonnés ? moi, non plus...

On sait  déjà qu'aux States, les sondages pédalent plus qu'à leur tour dans le maïs des grandes plaines. Il y a eu des précédents ; encore tout chaud notamment la présidentielle - Bush fils / Al Gore - en 2000, et visiblement cet immense territoire, ce continent – disent nos instituts de sondeurs européens, ne se prête guère aux pourcentages affinés, versus quasi scientifique, qui donneraient le résultat, pile juste avant la ligne d'arrivée. Plein de voix autorisées nous en rebattaient les oreilles depuis de longs mois, pourquoi aurait-il fallu que les tout derniers de ces sondages échappent à la règle ?  Alors, pourquoi ces cris de surprise effarée et pleurs suicidaires à notre matin-gueule de bois de certains, à leur nuit américaine, là-bas, dont les lampions annoncés se sont limités aux rues ( bien fréquentées) de N.Y, métropole éduquée XXL, multiculturelle depuis des lustres, ouverte aux vents de l'Atlantique et de la Mondialisation active, à prétention généreuse ; fanion d'une Amérique  se voulant résolument moderne,  qui parle au reste du monde bâti de la même chair : « notre » Amérique à nous.  Décidément, partout, le mot « représentation » campe ces temps-ci en haut de la liste... 

Sauf que d'autres Amériques, il en est plein – et, au final, davantage, au vu des résultats de cette présidentielle. Les États Unis ne sont pas toujours « un pays », mais généralement « des » pays. Ça ne date pas de ce sinistre 8 Novembre.

 Il faut avoir quitté la géante pomme de l'Est, Manhattan si petite, et le minuscule Greenwitch village de dessins animés, simplement avoir pris ces turnpikes qui n'en finissent pas de tracer l'immensité, avoir mangé un morceau – vraiment particulier - dans ces relais au bord de nulle part, au milieu des gens qui ne sont pas de N.Y, pas plus que de L.A ou de Frisco , pour ressentir qu'il existe un peuple américain en dehors de celui de nos imaginaires. Celui à qui Trump, cet étonnant spécimen du « populaire », a parlé, susurré - oreille,  cœur,  ego, et pourquoi pas, couilles,  dans chacun de  ses meetings.  Il faut avoir, même vite, mis le bout de l'orteil  dans ces terres de l'Amérique de tous les jours, une autre que celle des films, des livres et des chansons, fussent-elles celles du barde nobélisé. Avoir, sous un ciel blanc de chaleur plombée, par exemple, dans le bleu-rose étrangement layette de Miami, vu ces «  vieux et vieilles américains » de Floride, saturés d' héliotropisme dans leur parc-à personnes-âgées-apeurées, garantis sans émigrés, enfants, ni parfois, animaux.   Mauvais goût définitivement hors concours. Et que dire de tous ces vrais-faux Cow-boys des Grandes Plaines, plus blancs et racistes épais qu'on ne peut l'imaginer, territoires plus perdus que nos villages du Cantal, ceux qu'on voit si bien dans «  Brokeback mountain », ce film-chef d’œuvre qui dit Trump avant Trump... Étrange peuple, de notre point de vue, et différent, vivace ou plus assourdi depuis toujours ou presque, tout au long de l'Histoire américaine, depuis  1945, au bas mot. Petites classes moyennes agrippées à l'avoir, à cet américan dream du pionnier ayant posé son sac, d'une way of life, dessinée par la voiture, le réfrigérateur en attendant l'ordinateur. Ils ont cahoté  au rythme de la croissance généreuse,  et des inquiétudes des interventions ou des initiatives dans les guerres de ce qu'ils nomment en iliens qu'ils sont, le « rest » du monde, se sont trouvés immergés dans la crise des « Subprimes », ont chuté en 2001 avec les Tours... Comment de tels marqueurs auraient-ils pu s'effacer, ni même s'amoindrir – en vrai, ou via les TV et réseaux sociaux, dans la cacophonie actuelle des migrations, du terrorisme, menaces cauchemardesques d'invasions définitives... Tout le bruit de la victoire de Trump est là, mais était perceptible dans son raffut bien avant la nuit du 8 ; non ?

Une Amérique de petits blancs, humiliée par le ressenti d'un déclassement,  imminent, juste au bord, cœur de leurs peurs ( ceux qui sont déjà au fond du trou, largement abstentionnistes, n'ont pas forcément fait le gros des troupes Trumpiennes). De l'ordre d'un ressenti instinctif, aussi, la peur d'un déclin, celui de l'Empire américain dans le monde... Je ne sais pourquoi en apprenant les résultats, ce sont les images du Détroit  en ruine et en deuil de son industrie automobile, qui me sont venues à l'esprit. Celles du film «  Grand Torino » – Amérique-cinéma ! de Clint Eastwood, au passage,  partisan acharné de Trump. Il faut revoir cette œuvre remarquable pour lire l'Amérique de ce jour, entre déprise sociale, fin des espoirs, la pétoire à la main,  et repli ; l'autre grand mot du jour, sorte de victoire annoncée du protectionnisme, jalon si fréquent de l'Histoire des States . L'isolationnisme qui ne se mêle plus des problèmes du monde, ne sort plus de chez soi ; façon avec Trump de cultiver son jardin, fut-ce de manière nauséabonde. Une victoire en termes de refus divers, de rejets, plus – beaucoup plus, que de projets bien définis.

 Croire  ( je ne parlerais même pas de l'assez mauvaise candidate, si colorée élites, establishment et classicisme attendu,  qu'était Hillary  ) que l'électeur américain type, version 2016, puisse être quelqu'un d'autre que ce petit blanc et sa besace de vengeances recuites ou plus fraîches, relevait d'une certaine naïveté...

J'ai entendu que le PS français avait, aux petites heures, par un tweet de son premier secrétaire, averti du danger de voir ce terrible Tsunami dévaster nos côtes dans les jours à venir. Truisme... Le populisme du faux républicain (par ailleurs milliardaire, culture américaine oblige), se range dans la boîte désormais vaste comme le loft de l'engeance Trump à Manhattan, des extrême droites de par le monde. L'ancien monde - Amérique comprise - des industries aux prises avec la concurrence des nouveaux mondes ; voir le bras de fer annoncé USA/Chine, et des déserts oubliés des zones rurales hors prospérité.  Humiliations longtemps ravalées, qui éclatent, déceptions  en batterie de petits blancs dont la rancœur est à l’œuvre, partout en Europe, des clients d'Orban le hongrois à ceux de Le Pen  - la sinistre nôtre ayant été la première politique à féliciter Trump à l'heure du laitier.

Il fut tant de moments dans l'Histoire, où l'Amérique donnait l'heure. A nous, demain, d'entendre le glas de  cette pendule  du 8 Novembre 16. 

Est-ce pour autant de toute l'Amérique dont nous parlons, comme demain, de toute la France ou l'Europe ?  Une certaine Amérique, bien entendu, comme demain, une certaine France. A l'autre, aux autres, de vivre encore ! Vigilance peut encore aller l'amble avec espoir et résistance.

 Trump entre dans l'Histoire, alors, en bons citoyens, utilisons l'Histoire pour aménager l'avenir.

 

Le 9 Novembre 2016

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (6)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    18 novembre 2016 à 11:31 |
    Vous avez eu raison d'insister sur les CID américains (Centres d'Intérêts Communs), au sein desquels des personnes âgées (pensons par exemple à la Floride), crevant de trouille pour leurs avoir et même leurs vies, se barricadent dans des forteresses de l'entre-soi, face au terrorisme islamiste et aux "invasions barbares" des minorités ethniques - qui deviendront majoritaires par rapport aux WASP d'ici très peu de temps. "Vote de colère", nous disent aujourd'hui la plupart des grands médias, notamment en France (?) Bien sûr ; mais aussi (et vous le dîtes) vote réactionnaire "d'anti-valeurs", à la fois xénophobes, racistes, homophobes, sexistes, anti-avortement, etc - en liaison avec le mouvement qui se produisit depuis la "Moral Majority" reaganienne jusqu'au "Tea Party" des fondamentalistes évangéliques, soutiens inconditionnels de Bush fils ! Eh oui - et je sais que ce n'est pas "politiquement correct" de le dire -, il y a toujours eu dans l'Histoire un certain "peuple" qui n'est pas "populaire", mais "populiste", car prêt à suivre toutes les aventures des marchands du rejet de l'Autre et de la haine... ce "peuple" qui suivit les chars de tous les apprentis dictateurs "césaristes"... ! J'ajoute qu'à mon avis on ne peut rien comprendre à la "victoire" de Trump (avec, cela dit, plus d'un million de voix en moins que celles s'étant prononcées en faveur d'Hillary Clinton... !) sans deux points fondamentaux... D'abord, la dérégulation du capitalisme mondial depuis la "révolution (pardon, la réaction !) conservatrice" des Thatcher/Reagan depuis les années 1979-1980 ; ensuite, la volonté de revanche de l'Amérique blanche face à l'élection d'un président quasiment noir en la personne de Barack Obama...

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  • Alexis Brunet

    Alexis Brunet

    12 novembre 2016 à 19:09 |
    Très bien écrit et ça me semble -malheureusement- une bonne analyse. D'accord néanmoins avec Monsieur Vincent sur le score très serré du résultat.

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  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    12 novembre 2016 à 13:43 |
    Parfaite et brillante analyse du phénomène mais qui n’explique pas la surprise. La mienne en tout cas, je le confesse honteusement. Ce que vous avez vu en quelques heures d’un bref séjour et qui explique parfaitement le résultat à savoir une large minorité d’électeurs et une large majorité de grands électeurs, pourquoi les médias et les politologues du monde entier ne l’ont-ils pas vu ? Passerait encore s’ils avaient eu pour Mme Clinton les yeux de Rodrigue pour Chimène ? Mais on la disait détestée cette dame dont on découvre qu’elle était la plus mauvaise candidate possible pour succéder au flamboyant Obama et dont on souligne à l’envie l’accumulation des fautes de campagne qu’elle aurait commises. Sommes nous à ce point aveuglés par les sondages que nous ayons tenu comme certaine la victoire de Mme Clinton annoncée pourtant comme serrée ? L’énigme vaut d’être élucidée au moment où on nous annonce comme pratiquement certain un duel Juppé Le Pen au second tour de nos présidentielles.

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    • Martine L

      Martine L

      12 novembre 2016 à 16:27 |
      D'après ce que disent nos ( excellentissimes, forcément) instituts de sondage, les prévisions électorales seraient difficiles à ajuster aux USA – territoire immense, donc panels incomplets, mais aussi mécanismes institutionnels trop imbriqués. Ce ne serait du reste pas la 1ère fois. Il se dit que les sondages ont été très parcellaires, indigents, largement insuffisants dans certaines foules d'électeurs Trumpiens sortis d'habitudes abstentionnistes, par ailleurs. Il s'agirait de ces gens, peu éduqués, hors système social, difficiles à attraper. S'ajouterait – et, ça c'est aussi nous ! un vote caché, sinon honteux pour ce Trump, présenté comme politiquement incorrect. Si l'on ajoute, la différence entre le vote populaire ( Clinton gagne de plus de 250000 bulletins et, en France, ce serait elle la présidente) et le vote par grands électeurs qui adoube le «  diable roux sorti de sa boîte » ; soit en fait la moitié de l'électorat contre l'autre, avec encore une bonne masse d'abstentions notamment chez les jeunes, on voit qu'il était peut-être difficile de lire un résultat net. Pour autant, sachant, répétons-le, que ce n'est pas là, une première, ne faudrait-il pas revoir des éléments institutionnels, afférant à tout ça ?

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        12 novembre 2016 à 16:47 |
        N'oublions quand même pas qu'avec un écart de seulement 1% (48% pour Trump contre 47% pour Clinton), on est dans la marge incompressible d'approximation. La différence en terme de grands électeurs (290 contre 228) tient uniquement au caractère indirect du suffrage universel aux Etats-Unis. Objectivement le résultat fut très, très serré.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 novembre 2016 à 13:05 |
    Belle évocation ! On dirait presque du Faulkner !

    Sur le fond, les premières études de sociologie électorale font apparaître que

    1)- ce sont pas seulement les « petits blancs », mais les blancs en général, y compris les riches blancs, qui constituent la masse des électeurs de Trump, agacés par le multiculturalisme et inquiets de la montée en puissance – et de la concurrence - de la « diversité » non blanche (en particulier des asiatiques et des hispaniques).

    2)- le « melting pot » est mort. Les communautés ethniques, politiques, religieuses, géographiques ne se parlent plus et restent cloisonnées sans communiquer avec les autres.

    Bref le lien social, paraît-il, disparaît. La fin du modèle anglo-saxon d’intégration

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