Ecrits

Au début fut la fin

Ecrit par Gérard Leyzieux le 21 avril 2017. dans La une, Ecrits

Au début fut la fin

Au début fut la fin

Dans cet entremêlement des oublis

La fin fut forme de son début

Roue du vent, courbure de l’horizon

Aller et retour tout au long du jour

Retour sans aller au fil de la nuit

Rondeur du ciel matin où bleu se teint de rouge

J’y suis mais j’y étais avant aussi

Place partagée des contributions du temps

Participer à ces figures d’une époque

Où une partie de toi s’inscrit dans le savoir du monde

Et dans le silence des années apparaît sa fin

Fin de la fin, en finir avec elle

Pour un nouveau début d’infinis objets

Creuser le vide de ces absences

Renouveler l’image de présences momentanées

Et sous l’afflux d’odeurs extérieures

Illustrer le quotidien de frémissements inconnus

Fugue éperdue des sonorités dépassées

Où ta mémoire regarde son avenir

Emplir les béances anciennement absorbées

Tremble le mystère des souvenirs engloutis

Bruit l’emprise de l’espace évanoui

Minuscule accord des corps enfuis

Une voix te traverse vers la reformulation

Dans laquelle le changement affiche sa couleur

Pour colorer la peur de ta fin

Mots sur image

Ecrit par Jean-François Joubert le 21 avril 2017. dans La une, Ecrits

Mots sur image

L’Hirondelle a quitté le toit d’étoiles, reste l’Automne qui procure la chute des cheveux des hêtres, des chênes, et déchaîne les avis et forces contraires, froid, écharpe, une note de plaisir s’échappe de ma gorge, rouge, je chante une mélodie de catacombe et tombe dans une mare sans canard… Depuis longtemps, je ne lis plus le journal, mais la vie est un livre ouvert, par chez-moi on y trouve de la poésie, la rue du bois d’amour, la rampe du merle-blanc, oiseau de pacotille, ma couette est ma brindille, alors le temps passe, bientôt le lourd manteau de neige, bientôt un rêve qui m’échappe, celui de montrer à l’enfance la chance d’être né, pas de classe, or du désordre élémentaire qui fait qu’une pâquerette empaquette une messe non dite en s’effeuillant sans surveillante, face au noroît ou aux suroîts les rois des vents, oh comme j’aimerais me rendre en Polynésie en famille au sextant, toi ma dame de nage et ton enfant sur une coquille de noix, Fou de Bassan ma particule élémentaire comment la taire, alors je me terre sous ton absence de sens, j’aime la Terre, et mon désir est de la voir y plonger mon âme, et y nager en compagnie d’animaux marins, et ouvrir une bouteille de champagne, pour te jeter un mot d’âme, mes amours…

The Persistence of Ignorance

Ecrit par Ricker Winsor le 15 avril 2017. dans La une, Ecrits

The Persistence of Ignorance

A young student asked me recently, « Mr. Winsor, do you think history is important ? » I said, « When I was growing up we heard that history is important to know so that we learn from the past and don’t repeat our mistakes. But now that I have lived seventy-two years I have to wonder about that. It seems to me we haven’t learned anything ; we keep repeating the same mistakes, so maybe history isn’t important. It is always subjective anyway, always written by the winners ».

The human community has been in trouble since the beginning and holds fast to that trouble despite a choking amount of information to help it out of that trouble and despite having the greatest tool to do that, the human brain itself. It has only been four generations since television was invented and spread around to almost every house. There was an expectation that this amazing invention would educate people and bring them out of ignorance. It hasn’t worked. Most people are lazy, it seems, and only want television to help them escape or have it tell them what they already believe and want to hear about issues. There seems to be no need to be challenged by new information, new ideas.

One of my friends is a doctor, an atheist, and an expert on evolution. He says, « The human brain is wired to be curious, to be seeking understanding, making discoveries. If that is not happening, there is something wrong with the wiring ». Based on what I said in the previous paragraph, it would seem there is a great deal wrong with « the wiring ». Either that, or evolution has screeched to a halt.

 Another friend is an enemy of « left leaning liberals ». He is on what I would call « the rabid right », the alt right being the proper term ; not thinking, dangerous. But he is a loyal friend from childhood. I sent him a link to « The National Review » because it is a thoughtful, conservative « rag ». My friend is a CPA accountant, not a dummy. He wrote back, « I don’t read left-wing rags ». I said « The National Review is a conservative voice started by William F. Buckley ». He answered, « I know that. Never cared much for Buckley », by which I understood that he didn’t know that and didn’t bother to make two clicks on his I pad to find out about it, something that would have taken less than thirty seconds.

In researching this topic, I came across a thesis stating that our ideas are so deeply held as to be actually physical. Seeing new or opposing evidence just makes a person struggle harder to defend what he already believes. In other words, a considered good argument will have very little effect on changing a person’s thinking.

As we grow up and develop our personalities, a number of core ideas get bundled together and become an unassailable fortress against new information coming from the world. I suppose this makes things simpler. I came up with a phrase to help me explain this phenomenon : « Ignorant people want simple solutions to complex problems ». It provides them relief from what is otherwise a permanent condition of stress to make sense of a world that mostly does not make sense.

What will it take to change our thinking if we are totally invested in a set of ideas ? It won’t happen by argument ; that is clear. My own experience is that if I give myself a little distance from that bundle of ideas I carry with me, there is a chance I can accept another way of thinking about things. It is almost a spiritual technique of non-attachment or at least of loosening one’s grip on that attachment. Life is short ; we live in a mind-bogglingly immense universe that only seems to get bigger as our knowledge increases. How important can one’s political ideas actually be ? The humility that comes with this kind of thinking is liberating, actually pleasurable.

My atheist friend, the evolution expert, gets great peace from his acceptance of annihilation. « When you really understand evolution and DNA you don’t need religion ». About life after death he says, « They will never know how wrong they were (the believers). We become stardust, nothing more ».

La persistance de l’ignorance

le 15 avril 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

La persistance de l’ignorance

Un jeune étudiant m’a demandé récemment : « M. Winsor, pensez-vous que l’histoire soit importante ? ». « Quand j’étais petit, répondis-je, on nous disait qu’il est important de connaître l’histoire afin d’apprendre les leçons du passé et de ne pas répéter ses erreurs. Mais désormais, ayant vécu soixante-douze ans, cela ne laisse pas de me surprendre : il me semble que nous n’avons rien appris, que nous répétons les mêmes erreurs. Alors, peut-être bien que l’histoire n’a pas d’importance. De toute manière, elle est toujours subjective, vu que ce sont les vainqueurs qui l’écrivent ».

La communauté des humains est dans le pétrin depuis le début et se cramponne à ce pétrin malgré la quantité pharamineuse d’informations qui leur permettraient de se sortir du pétrin, et en dépit du plus fantastique des outils que nous ayons, pour ce faire : le cerveau humain lui-même. Cela fait seulement quatre générations que fut inventée la télévision et qu’elle s’est répandue presque dans tous les foyers. L’on escomptait bien que cette invention stupéfiante éduquerait les gens et les tirerait de leur ignorance. Cela n’a pas marché. La plupart des gens sont paresseux, semble-t-il, et recherchent uniquement dans la télévision un moyen d’évasion ou de s’entendre dire ce qu’ils veulent entendre, ce à quoi ils croient déjà. Nul besoin, à ce qu’il paraît, de nouvelles informations ou de nouvelles idées dérangeantes.

L’un de mes amis, médecin athée et expert en matière d’évolution affirme : « le cerveau humain est doté de connections destinées à le rendre curieux, désireux de comprendre et faire des découvertes. Si tel n’est pas le cas, il y a quelque chose qui cloche dans les connections ». En se basant sur ce j’ai dit au paragraphe précédent, il y a beaucoup de choses qui clochent dans les connections. Ou alors, l’évolution est comme une voiture qui s’arrête pile et dont les pneus crissent.

Un autre ami est un ennemi des « progressistes ayant le cœur à gauche », en un mot, ce que j’appellerais un « réac », quelqu’un de la droite alternative pour être plus précis. Il ne pense pas, il est dangereux ; mais c’est un fidèle ami d’enfance. Je lui ai envoyé un lien à The National Review, parce que c’est un gentil pauvre type conservateur. Mon ami est un expert-comptable, pas un idiot. Il a répondu : « je ne lis pas les chiffons gauchistes ». Je répliquais : « The National Review est un organe conservateur, fondé par William F. Buckley ». « Je sais, rétorqua-t-il, j’en ai rien à cirer de Buckley » ; par quoi je comprenais qu’il n’en savait rien et qu’il ne s’était pas donné le mal de faire un double click sur sa tablette pour savoir de quoi il s’agissait, ce qui lui aurait pris moins de trente secondes.

En faisant des recherches, je suis tombé sur une thèse affirmant que nos idées sont si profondément ancrées en nous qu’elles ont, pour ainsi dire, un caractère physique. Se voir confronté à des données nouvelles ou contrariantes ne fait que nous inciter à défendre plus opiniâtrement ce que l’on croit déjà. En d’autres termes, ce que l’on considère comme un bon argument n’aura que très peu d’effets sur la manière de penser d’une personne et ne la changera pas.

H

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 15 avril 2017. dans La une, Ecrits

H

Vingt-trois, zéro deux. Les yeux de la daronne de quelqu’un et du hibou aux yeux bleus. Vingt-trois, zéro deux. Les yeux de H, habillé en noir et du hibou aux yeux bleus. Vingt-trois, zéro deux. Quelqu’un vit dans un carton, il respire, il n’a pas le droit de parler, il est en train de penser.

Vingt-trois, zéro deux. Mon hibou est assis dans mon propre canapé, en train d’improviser, en train de créer une image, en train de regarder mes yeux, il les trouve beaux, ça lui rappelle, ça lui rappelle, ça lui rappelle sa soif, son visage, son enfance, ça lui rappelle ses marches, son prénom, ça lui rappelle, ça lui rappelle une porte, ça lui rappelle la cuisine, ça lui rappelle un sourire, ça lui rappelle les yeux d’un ange, ça lui rappelle une tombe ou y a écrit « à Dieu mon ange ». Ça lui rappelle.

Vingt-trois, zéro deux. Un H qui brule les neurones, qui pèse des tonnes, qui dessine un Satan, qui dessine un bâton et des maudites fleurs de merde au jardin, juste pour ne pas dire que c’est beau. Un H qui brûle, H voudrait brûler le jardin, il voudrait brûler le carton, brûler l’air dans le carton, brûler ce qui est collé au crâne pour laisser vivre ce qui est à l’intérieur.

Vingt-trois, zéro deux. Mon hibou me regarde, parfois on passe une soirée tout entière à se regarder dans les yeux, sans rien dire, juste un sourire. H aime mon sourire, ça lui rappelle un hall de gare, ça lui rappelle une phrase de sa daronne « J’aurais dû te tuer, mais c’était trop tard ». H avait un cœur blanc.

Vingt-trois, zéro deux. Ça lui rappelle les frappes, ça lui rappelle le soleil rouge, ça lui rappelle le sang rouge, ça lui rappelle, ça lui rappelle des fleurs rouges, ils en avaient partout, ça lui rappelle ses larmes, elles en avaient partout. Ça lui rappelle.

Vingt-trois, zéro deux. Ça lui rappelle la réponse de sa question « Tu es un monstre ».

Vingt-trois, zéro deux. Ça lui rappelle la réponse de sa question « brûle tout ».

Vingt-trois, zéro deux. Ça lui rappelle sa fatigue.

H, s’assoit, il a faim, je vais lui faire à manger.

H, Haine, Hibou, J’aime la Haine.

Modernité

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 avril 2017. dans Philosophie, La une, Ecrits

Modernité

À la suite de ma chronique sur Zweig (RDT 18 mars), un jeune lecteur de mes amis, trentenaire, diplômé d’études universitaires artistiques, artiste lui-même, me demandait par quelle nouvelle ou quel roman il pourrait accéder à cet auteur. La Confusion des sentiments me parut être le récit qui abordait des thématiques actuelles telles que l’homosexualité, les rapports enseignants/enseignés ou la place de la femme dans le couple, susceptibles de retenir son attention en particulier en l’incitant à mesurer l’évolution des mœurs au cours du dernier siècle. Le livre lui tomba des mains au bout de cinq pages.

Ce jeune ami m’expliqua que, pour lui, ce texte était représentatif d’une tendance littéraire, et plus généralement créatrice, insupportablement datée. Serait en cause, à ses yeux, le rôle du créateur, de l’auteur en l’occurrence, qui se place à l’extérieur de sa création ce qui lui permet de s’instituer comme commentateur, voire comme juge du monde qui l’entoure. Au contraire de cette tradition surannée, pour lui, l’artiste moderne est à ce point impliqué dans sa création qu’il ne saurait prétendre à aucun recul, à aucune réflexivité de nature à orienter son œuvre, à lui donner sens de façon immédiate et encore moins immanente. On voit bien qu’un roman de Zola, pour prendre l’exemple le plus flagrant – mais on pourrait citer aussi bien Madame Bovary qu’il a également été contraint d’étudier en classe – est une œuvre qui porte en soi la critique sociale qui est d’abord celle de l’auteur « à la ville ». Un roman moderne idéal doit être au contraire un exposé de faits objectifs livrés au lecteur sans que la subjectivité de l’auteur puisse l’influencer. Soit exactement l’opposé, lui ai-je fait remarquer, de la démarche proustienne qui consiste à exalter la subjectivité de l’auteur au point d’en faire le véritable sujet du récit.

La poésie contemporaine, plus encore que les installations des plasticiens, répond bien à cette exigence. Il me semble que c’est en Amérique, et pas seulement du Nord, que l’on trouve des romans qui s’approchent le plus de cette modernité. Nos romanciers français sont encore trop nombrilistes. Je pense aussi à ces metteurs en scène de théâtre ou d’opéra qui transposent dans un tout autre contexte géographique, historique voire idéologique l’œuvre dont ils se saisissent. Le danger est que ces créations ou ces interprétations suscitent de la part de la critique, désarmée par leur abstraction conceptuelle, une demande d’explications à laquelle les auteurs, les créateurs, se prêtent souvent avec une complaisance suspecte. Or à un artiste à qui je dois demander ce qu’il a voulu dire, quel témoignage il apporte, j’ai envie d’abord de reprocher de ne pas l’avoir dit d’emblée dans sa création même.

Mon jeune ami m’oppose qu’il n’a pas l’intention de témoigner quoi que ce soit par son œuvre, que c’est à moi d’y mettre ce que je veux, qu’il n’est là que pour susciter des réactions, des interrogations, des interprétations et en tout cas pas pour les imposer.

La démarche est assez séduisante mais je crains que cette attitude rigoriste ne s’accompagne inévitablement d’une platitude dans l’expression. Je reviens à la création littéraire. En effet, qu’est-ce que le style d’un auteur sinon la façon qu’il a de marquer de son empreinte, donc de sa personnalité et donc de sa subjectivité le récit dont la seule neutralité imposée doit lui garantir d’être lisible par le plus grand nombre. Certes, encore faut-il que le plus grand nombre ait reçu l’instruction qui lui donne accès à la lecture et à la compréhension du message qu’elle porte.

Libéré de cette contrainte, l’auteur échappe à toute critique de forme comme de fond, toute production artistique étant a priori recevable. Il n’est plus soumis qu’à l’obligation d’assurer la promotion de son œuvre dans les médias si on lui en offre l’opportunité. Et ces médias, même les moins qualifiés pour le faire, peuvent se donner à bon compte l’alibi culturel de tendre le micro au plasticien, à l’écrivain, au cinéaste, au chorégraphe dont la dernière création fait sensation. Puisqu’il serait inconvenant de demander à un créateur ce qu’il a voulu dire, point n’est besoin au réalisateur de l’interview d’avoir une réponse personnelle à la question. Si bien que le risque que fait peser cette conception de la création est la surenchère dans l’étonnant, l’inédit, l’abstrus et l’abscons. Il faut faire le « buzz » pour être remarqué et il faut être remarqué pour exister. Peu importent les moyens.

Les trois lumières… Une fiction qui recoupe tant de réalités… #migrants

Ecrit par Sabine Aussenac le 01 avril 2017. dans La une, Ecrits

Texte écrit à l’été 2015 pour le Prix Hans Bernhard Schiff… Le thème était : « Tout ce qui nous a animés a disparu ».

Les trois lumières… Une fiction qui recoupe tant de réalités… #migrants

Trois lumières. Trois lumières avaient guidé leurs pas depuis des millénaires : car les habitants de Lalesh, « le levain », au cœur de la vallée de Ninive, racontaient fièrement qu’ils vivaient au centre du monde, dans ce creuset où s’embrassaient la vieille Europe, l’Asie millénaire et les effluves du golfe arabo-persique. Et ils accueillaient les pèlerins yézidis avec une immense bienveillance, les guidant vers la grotte sacrée sise au fond du temple, vers ce lieu saint où il convient de se laver à l’eau lustrale de la source avant de jeter un tissu sur la roche et d’allumer la torche de vie.

Oui, les Yézidis aimaient à se dire les gardiens de ces frontières de sable et de roche, en leur pays sans nation, eux, le peuple sans terre, passagers de ce Kurdistan irakien, absorbeurs des lumières des grandes civilisations qui certes avaient produit l’Histoire, mais au prix de tant de déboires que, somme toute, ils préféraient rester ce peuple du secret, à l’image de leur temple enfoui dans la montagne…

Salim et Adi, assis dans la grande tente de la Croix-Rouge, fixaient les trois lumières des lampes torches d’un regard vide de toute expression. Les deux frères, âgés de dix et quatorze ans, avaient sombré dans le mutisme depuis plusieurs semaines. Ils regardaient les lueurs aveuglantes des plafonniers, mais ne voyaient que la nuit. Cette nuit de terreur innommable qui durait depuis que les hommes de ce pseudo-État avaient détruit tout ce en quoi ils croyaient depuis leur enfance.

Là où régnait la douceur des mains maternelles, en ce pays de l’enfance, demeurait à présent l’aspérité des sabres qui avaient décapité leur père, leurs oncles, leur grand-père et tous les hommes du hameau proche de celui de Lalesh. Là où s’élevaient les mélopées des femmes lavant les tissus chatoyants au lavoir, hurlaient dans leurs mémoires les vociférations et les insultes de ces barbares sanguinaires qui s’étaient amusés à noyer tous les nouveau-nés du village dans l’innocence de la fontaine. Là où brillaient les lampes du savoir transmis de génération en génération par une culture millénaire, ne balbutiait plus que le souffle opaque du vent, ce vent qui n’avait pas réussi à couvrir les plaintes et les cris des jeunes filles souillées à même la terre par les hordes incultes.

Un infirmier souleva la bâche de toile et sourit aux jeunes garçons ; il s’adressa à eux en anglais, car il savait qu’ils ne parlaient pas un mot de français, et leur expliqua qu’ils allaient être transférés de Calais au Luxembourg, dans un foyer qu’il nomma « Lily Unden ». L’homme parlait lentement, tentant de fixer l’attention des jeunes gens ; il leur dit qu’ils retrouveraient des gens de leur peuple dans ce foyer, qu’ils se sentiraient moins seuls. Il leur dit aussi que ce foyer était tout neuf et portait le nom d’une femme qui avait été arrêtée pendant la deuxième guerre mondiale et torturée à Ravensbrück. Elle avait été résistante. En entendant ce mot, Salim, l’aîné des garçons, tressaillit. Il se souvenait de cet homme, un très vieux juif, qui leur avait rendu visite au hameau ; c’était un ancien professeur qui faisait des recherches sur leur religion, et Salim se remémora les récits au sujet de ces enfants brûlés, de ces femmes torturées, de ces vieillards exterminés. Il releva la tête et parla, pour la première fois, s’adressant à l’infirmier dans un anglais hésitant :

– Daesh is like Hitler. We have to resist.

Salim et Adi ne revirent jamais leur mère ni leurs sœurs. Ils apprirent, de longs mois plus tard, par une cousine ayant réussi à s’échapper, que les trois fillettes de six, huit et douze ans avaient été violées pendant plusieurs semaines avant d’être décapitées. Ils ne purent jamais savoir ce qui était advenu de leur mère adorée. Souvent, les deux adolescents plongeaient dans la souffrance sans nom de ceux qui ont perdu jusqu’à leur ombre, orphelins même du soleil. Mais lors de leur séjour au foyer Lily Unden, juste avant leur départ pour une nouvelle vie, ils eurent la chance de prendre quelques cours d’histoire européenne tout en apprenant des rudiments de français. Et un soir, dans la petite chambre lumineuse que les deux frères partageaient, en observant les hirondelles tournoyer dans le ciel d’azur qui ressemblait tant à celui qui surplombait leur ancienne vie, Adi dit à son aîné, le dardant de ses yeux de braise qui semblaient briller à nouveau de l’incandescence de l’enfance :

– L’Europe, l’Asie, la Perse : trois civilisations. Le Luxembourg, la Lorraine, la Sarre : trois régions.

Le sceau de campagne retourné

Ecrit par Stéphanie Michineau le 01 avril 2017. dans La une, Ecrits

Le sceau de campagne retourné

Le vil capitaine regardait au loin la montagne se détériorer.

Il se souvient de sa jeunesse ; dans sa jeunesse on le trouvait (trop) efféminé. Puis les femmes

tambour battant

sont entrées dans son ennuyeuse vie ; dans le dessein souverain de l’égayer.

 

Avec leur odeur d’étable, emplissant l’espace, et laissant son souverain

cerveau en friche tout retourné de ravissement

un beau matin, sans crier « gare », elles désertèrent le campement à la queue leu leu,

toutes, en file indienne

et son cerveau se mit en fonction de nouveau.

 

Au loin la vallée verte redevint une montagne bleue. Le vil capitaine aimerait bien fumer, mais il n’en a plus envie, le vif cap’taine aimerait bien boire, mais il a bu hier, il aimerait bien dormir, mais il est réveillé pour toujours par les vrilles de la vigne qui veillent ind/héter-mimée.

Lourdes, l’autre miracle

Ecrit par Lilou le 25 mars 2017. dans La une, Ecrits

Lourdes, l’autre miracle

Quelques pas au hasard de chemins de traverse quadrillant le Sud-Ouest m’ont conduit ces jours derniers à Lourdes plantée depuis la nuit des temps au milieu de la Bigorre sous le regard fraternel du Pic du Midi. On y raconte bien des légendes à Lourdes. La moins épique, probablement, fut celle qui amena de vieux peuples colériques à se soumettre à Crassus, lieutenant de devoir de Jules César. Soumis, conquis, vaincus et concassés, ce fût-là et certainement pour la dernière fois que des Lourdais vivraient sans Lourdes. Des centaines de lunes plus tard, en 1858 exactement, c’est à une autre colère légendaire qu’eurent à faire face trois jeunes filles lourdaises. Pensez-donc ! Parties ramasser du bois mort le long du Gave furibard de ses flots de février, l’une d’elles aperçut sous la grotte de Massabielle un beau visage blanc cintré de bleu lui déclarant sans autre échappatoire qu’elle était « l’immaculée conception ». Ursule, la mère supérieure très tôt informée de la lumineuse rencontre, en avala sa cornette et toutes les perles de son chapelet, fermoir compris raconte-ton encore sous la basilique les jours de grand vent quand le vin de messe coule davantage qu’à l’ordinaire ! Peu importe finalement, 15 apparitions et 160 ans plus tard, la vie de Bernadette Soubirous reste célébrée dans le monde entier, et la sainte femme bercée de la si sainte apparition reste un mythe plus vivant que jamais. La colère ne sert donc pas à grand-chose, quand bien même divine elle serait…

Mais ce n’est pas vers la grotte éclairée que mes pérégrinations me conduisirent. Presque par accident, par confusion de route plutôt, ma voiture s’arrêta au pied du stade de Rugby, l’autre basilique de Lourdes, plus païenne que jamais dans ses habits bleu et rouge et dont on distingue de toutes les bordées aux alentours les poteaux de sa terre promise. Stade Antoine Beguere, c’est écrit dessus ! On y entre avec les pas comptés de celui qui vient voir un ami alité et que d’aucuns, la perfidie en bandoulière, anticipent comme étant parvenu au soir de sa vie. Nul chapelet ou crucifix n’y accueille le pèlerin égaré. Dans ce stade, le bois mort de Bernadette a la forme ovale du ballon de rugby et ses stalles contiennent près de 3000 places assises. On dit même que le 13 mars 1955, le stade avait tellement enflé que 20.000 fidèles lourdais et montois rivalisèrent de cantiques de bienheureux pour se recueillir auprès des 2 équipes en tête du championnat de France de rugby. Il y eut dans ce monument beaucoup de rivalité sportive, sans aucun doute. Il y eut surtout beaucoup de cœur à afficher urbi et orbi, la supériorité d’un terroir sur un autre… Je n’ai aucun doute là-dessus non plus, le vent de Bigorre et des Landes souffle en effet toujours ces curieux messages nous venant du fond des âges. C’était ainsi, et ce le sera toujours dans d’autres milliers de lunes.

Le stade est aussi vide que la grotte de Massabielle la veille de la première apparition. Tout y est pourtant en place, et si l’on tend l’oreille du côté du romantisme le plus assumé et surtout dans les pages d’histoire de ce jeu, on croit pourtant percevoir la ferveur en forme de clameurs vieilles de plus de 60 ans pour s’enthousiasmer des exploits de l’un des plus prestigieux clubs de rugby de France et de Navarre. Je ne jurerai d’ailleurs pas ne pas les avoir entendues, moi qui, cherchant l’air du temps glorieux du FCL, entrepris de traverser le terrain hanté par ses plus fameux exploits. Ma pélerinade commence par les quelques pas qui amènent au seul angle mort du stade, la sortie de ses vestiaires à l’ombre maintenant muette d’une foule si souvent heureuse. On sent dès la sortie de cet escalier bétonné de vieux les maints tumultes qui continuent d’y vivre dans le secret des souvenirs, on le sait, ça ne s’explique pas. C’est là que ça a débuté y aurait même pensé Louis Ferdinand de passage dans le coin avant de se raviser et d’écrire le Voyage au bout de la nuit en commençant autrement avec ça a débuté comme ça. Vingt mètres plus loin – il faut traverser la piste d’athlétisme – on se retrouve sur la ligne de touche, puis sur le rectangle vert qui pour de si nombreuses équipes mesura bien plus que 100 mètres sur 50.

Abri Sadi Carnot

Ecrit par Jean-François Joubert le 25 mars 2017. dans La une, Ecrits

Abri Sadi Carnot

Qui est cet homme qui un jour d’explosion, et pas de rire, va passer une nuit d’enfer dans sa ville de Brest le 7 Août 1944, quand l’abri fait pour protéger les gens de la ville sous les bombes alliées, la ville brûle. Un début de réponse ?

Le commandant se trouvait là, près de l’escalier, entre la rue de Siam et l’abri Sadi Carnot, il se souvenait de ce vaisseau fantôme qui hantait les marins, du Sud au nord de nos questions. La mer est source de mystère en son fond, mais aussi dans le ciel, orange orage, clair de plume. Pierrot le mousse, il était ce jeune garçon qui poussait le balai sur le pont d’ébène du capitaine, il avait vu la légende du hollandais volant, avait ri des mouettes et des goélands, de l’albatros, et du petit gris du Gabon qui hurlait « ta gueule sale con », c’était son surnom au petit. Il ne digérait pas cette période, où on le laissait faire le ménage, lui qui comprenait l’orientation, la déclinaison, les lieues, les éphémérides, toute la navigation astronomique et le fameux sextant, le bel enfant avait une cervelle, des méninges et on le laissait dans un hamac au fond de la cale du bord, sale et puant. Tous les soirs, il sortait humer l’écume, la pipe des marins, le rhum, et les jeux de cartes, et lui savait que la Terre était un œuf de dinosaure, un truc gigantesque et que seul le scorbut pouvait nuire à l’homme au regard vaillant, à l’allure droite et saine, qui jamais ne saigne du cœur, il savait que la lune reflétait le soleil et que jamais elle ne l’épouserait sinon nous serions cimetière.

Nuage, poussières, l’odeur de chair, l’explosion, conflagration, embrasement, le mal de crâne, et la rue morte, déserte, reste l’escalier, l’abri Sadi Carnot vient de sauter, oups, une étincelle et plus rien, plus de fleurs, disparue la Bétoine de mademoiselle Rose, son lotissement de chèvrefeuille, envoyé promené le Lotier corniculé, aplati le millepertuis, et j’en passe de peur que l’odeur pestilentielle de la viande se recommande, le commandant avait eu le nez fin, il s’était évaporé comme un soupçon d’alcool dans l’azote, envolé tel un macareux qui cherche son nid, prit la poudre d’escampette sur le chemin des alouettes quand d’autres connurent le grand virage, pire qu’un naufrage l’implosion d’une ville, le débarquement nous sommes le sept août 1944, les forces alliées veulent reprendre leur droit, le port, le château, la ville de Brest. Restent un saule pleureur et deux trois sapins, mais plus de corps tant la tempête, le vent des âmes, pleure sur leur silhouette, le ciel est pourpre c’est chouette se dit ma mère qui regarde cette misère en compagnie de son regard d’enfant de Lampaul-Plouarzel, le feu d’artifice est géant. Comment a-t-il fait pour survivre à la nausée, sans pleurer ? Tout simplement marche par marche, il sentait derrière lui le souffle de la mort, à ses trousses, la frayeur d’être balayé comme une simple poussière, alors il montait ces marches, pas une à une mais quatre à quatre avant de finir en haut, sauvé, et muet. L’escalier, le commandant est à bout de souffle, il se met dos au mur de peur d’une balle qui traîne d’un chambardement loufoque, et plus des phoques, ni des génois, il s’adosse à l’église Saint-Louis, pas encore en brique rouge, sang, mais lui teinté de vermillon, il crie à Dieu sa colère : « Qui es-tu pour laisser l’injustice sur notre terre ! ». Un cri si fort que les morts ressuscitèrent, un instant avant de trouver le grand couloir et la lumière du chemin, la longue voie de la béatitude.

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