Ecrits

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Je me souviens.

Du sourire de ma petite Zineb quand elle courait le soir de l’Aïd, les bras chargés de plats débordant de gâteaux à la semoule et au miel. De la joie édentée de notre grand-mère au regard tendre, et des youyous sur la place, quand l’allégresse chantait à réveiller le Prophète. Des chants de Oum Kalthoum qui s’élevaient vers les étoiles comme autant de joyaux.

Je me souviens.

Du bureau de mon père, des livres qui dansaient sur les murs, du tapis où se réunissaient ses amis les poètes et les peintres, de ma mère aux cheveux de jais, une cigarette à la main, qui lisait ses propres poésies, avant de venir se pencher sur nos lits toute enveloppée de senteurs de jasmin. Des textes de l’amie de sa mère, la grande poétesse Forough Farrokhzad, que j’apprenais en cachette pour lui faire plaisir.

Je me souviens.

De ces hommes qui peu à peu se mirent à parler fort dans nos rues, chassant les femmes des cafés et des souks, surveillant la longueur des barbes et l’attache parfaite des voiles. Des discussions de plus en plus agitées de nos parents, le soir, sur la terrasse, quand le Muezzin s’était tu et que la ville blanchissait sous la lune.

Je me souviens.

Du premier obus sur notre quartier, tombé sur la boulangerie de Mouloud et Fatima, de leurs six enfants hurlant de terreur au retour de l’école, de leurs corps déchiquetés que la foule promena en criant jusqu’au cimetière. De cette école qui peu à peu ne nous apprit plus que des versets du Coran, de ma mère soudain vêtue de noir de pied en cap, ses yeux autrefois si fiers devenus ombres mortes, de l’eau qui vint à manquer, et du chaos qui prit possession de notre routine.

Je me souviens.

De tous ces immeubles éventrés, de ces nuages de feu obscurcissant le soleil, des gémissements des femmes, des yeux hagards des orphelins couverts de scories et de sang séché. De ma peur permanente, des cauchemars incessants, de ma grand-mère dont le cœur de battre s’est arrêté quand elle vit son fils, mon père, se faire décapiter pour avoir donné de l’eau à des rebelles épuisés ; de ma mère, quelques jours après, qui errait dans les décombres de notre maison bombardée comme un fantôme devenu fou, avant d’être violée, puis éventrée par d’autres rebelles qui la pensaient justement à la solde du régime, puisque femme d’un professeur de l’université.

Je me souviens.

De ma petite Zineb brûlante de fièvre, de l’hôpital, ruche nauséabonde et inutile, lui-même touché par plusieurs obus tandis que nous y regardions mourir ma sœur. De ma tante qui me sauva la vie en se jetant sur moi pour me protéger du toit en feu, de mon oncle qui m’emmena dans la montagne, un masque sur le visage pour échapper aux gaz, les yeux emplis de larmes au souvenir de son épouse et de l’enfant qu’elle portait. Du sac plein de billets qu’il serrait contre lui, le visage dur, en m’apprenant quelques mots de français, en me jurant que nous allions partir, et que nous ne serions pas séparés, que le pays des Lumières nous attendait, que je pourrais reprendre mes études.

Bagage de voyage

Ecrit par Gérard Leyzieux le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Bagage de voyage

Bagage de plage pour le voyage

Bagages de bagues en cage

Cabas en gage, fuir la cage

Sales et fatigués du voyage

Dégagent les bagages en rage

Je nage dans les voyages

Et les bagages aux cabas rient

Bague d’âge carnage

Ramage du voyage sur ton doigt

Les bagues déballent leur âge

T’as qu’à t’éclater à ton âge

Bagage de voyage, une blague, une lacune

Bac à bague, le doigt calé qu’elle a lui permet de faire son bagage de voyage

Plaque !

Fado en trois temps

Ecrit par Stéphanie Michineau le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une, Musique

Fado en trois temps

Chanson pour un portugay

qui ne l’était pas.

Sur un air de fado,

Notre amour-consommation

avant l’heure dite

 

n’aura duré que le temps des

vacances.

J’avais 20 ans

et toi, pareil.

Nous avons bu un

doigt de porto et tes

mains dans les miennes

sont restées

entrelacées dans

la moiteur-vitrée

du train-du

tronc.

 

Les routes cabossées

en l’année 17

me ramènent au

souvenir-vain

de notre (pauvre) amour désœuvré.

Peut-être trouvera-t-il

une rubr… un jour…

dans

une téloch ou/et

une boîte

française

gay. Mais Toi,

tu l’étais pas.

Incipit Bazar

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Ce texte est le début de mon prochain Roman intitulé Bazar qui paraîtra cet été aux éditions Encretoile comme les deux précédents

Incipit Bazar

J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi. J’ai renoncé à être propre. Je croyais l’avoir été à ma naissance mais c’est encore une de ces illusions que la société vous inocule, avec mille autres vaccins pernicieux ou simplement inutiles. On ne vient pas au monde pur et innocent mais souillé de tous les péchés des pères, coupable de tous leurs crimes. Il m’a fallu près de trois décennies pour en faire le constat et apprendre que mes propres turpitudes ne me distinguaient pas de mes aînés mais au contraire me rapprochaient d’eux. Ce n’est ni une excuse, ni une consolation. Un souci de moins, au mieux.

Quand je regardais le sillage du bateau se refermer comme une route qui fuit – en mer, la route n’est tracée qu’à l’arrière, jamais devant soi –, j’étais torturé du remords de n’être pas parfait. Je voyais mon destin dans cette eau que fend l’étrave et dont la masse sombre s’éclaire, le temps du passage du navire et un peu davantage, de milliards de bulles d’air qui vont crever dans les remous de la poupe, brassées une dernière fois par le gouvernail qui les sépare en deux gerbes symétriques. Je ne me lasserai jamais de cette lumière froide et désespérée que les navires instillent à la surface des mers par l’incision qu’ils y pratiquent. Les balafres somptueuses qui traînent à la remorque des vaisseaux à gros tirant finissent en une cicatrice d’écume presque incolore. Le lointain inerte les dissout. Ça ne dure que le temps de noyer dans l’océan noir un peu de nos espérances. Mais les pensées comme cette lumière liquide du sillage se reforment sans cesse.

J’avais cru en m’embarquant à vingt ans que je me tiendrais naturellement à la proue, nez au vent, cherchant sans me lasser sur l’horizon toujours repoussé, des mirages d’îles, des promesses de terres inconnues plantées de fleurs éternelles et peuplées de sauvages nus et doux. J’aurais mesuré la courbure de la terre à mon désir d’être déjà au-delà de la ligne incandescente où le ciel et la mer se soudent. J’aurais cherché des plages dans les mirages dorés du couchant et des atolls dans les brumes de l’aube. Je croyais que naviguer consistait à explorer l’avenir entre les deux infinis de la terre et du ciel. J’ai vite trouvé ma place sur le pont arrière, tourné vers le passé que je fuis, à jamais attaché à la terre dont je m’éloigne. J’ai appris à mes dépens qu’au lieu que mes poumons s’enivrent du vent du large, ce serait mon âme en décomposition qui se distendrait indéfiniment depuis le lieu obscur où elle est ancrée. On ne sait jamais très bien d’où on vient. On devine un peu d’où on ne peut pas venir. De même, vers l’avant, on ne fait qu’éliminer les ailleurs impossibles. Naviguer sur toutes les mers du monde ne sert pas à découvrir des pays merveilleux ou hostiles. Il ne s’agit que d’affiner, par comparaisons successives, le regret de celui que l’on a quitté faute de pouvoir y vivre. On comprend plus ou moins vite, selon la gravité du mal, qu’on ne peut vivre nulle part, qu’il n’y a pas d’ailleurs. On renonce tôt ou tard au gaillard d’avant. Il n’y a que les capitaines, avec leur indifférence hautaine, pour se tenir sur la dunette et y vivre au présent. Ceux qui ne se sont pas affranchis de toute inquiétude et de tout remords voyagent le dos voûté, appuyés au bastingage, le regard perdu dans l’écume émeraude qui jaillit de sous la coque et qui mesure, dans le bouillonnement de ses festons déroulés, la distance qui les sépare de leur passé.

La besace d’ombre

Ecrit par Joëlle Petillot le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

La besace d’ombre

Revenir est aussi un voyage.

Au bras un sac alourdi de la netteté des toits d’ailleurs, des villes d’ailleurs, des murs, des maisons, des voix, des gens d’ailleurs. Pour bien dégager le regard, il faut s’absorber soi-même, devenir son propre avaloir. Gober des yeux à tous les vents.

Pour mieux garder en regardant.

Se souvenir, c’est reprendre la route.

Qu’ai-je donc celé dans cette besace d’ombre, qui surgit en relief, en parfums, en échos ?

De ces sentiers me reste quelle écume ?

Une plage africaine, en Gambie, dont le sable soudain tremble sous les pas : c’est qu’arrive un troupeau en file nonchalante. Certaines vaches trempent leurs sabots juste au bord ; et nos visions européennes s’étonnent devant ces incongrues cornues longeant la mer, circonscrites de deux bergers les suivant du même pas. En main une badine dont ils ne se servent guère. Pieds nus, le short transparent d’usure, le port altier ils marchent, sombres d’yeux et de peau, une indifférence paisible les isolant du monde comme une crème indice 50 peut ou devrait protéger des rayons. Leur pauvreté se fait indiscernable, parce qu’ils sont beaux.

Une nuit plus loin sur cette même plage, j’ai vu le sable mouillé onduler de milliers de petits crabes que les carapaces brodaient de points mouvants. La lune grosse de lumière les irisait comme des gemmes, et ils dansaient. Bal d’étoiles, mais au sol.

Il y eut un ciel d’une pureté de verre, le verre bleu que certains souffleurs obtiennent encore à Murano… Mais ce bleu dont je parle habite en Crète, inondant de turquoise les eaux, les portes, les volets, les barrières. Je revois dans ce bleu deux papillons énormes dans un vol gracieux et lourd qui ne retirait rien à leur agilité. Un couple, à terre, les dirigeait au moyen de ficelles en poussant des cris de joie enfantine. Le vent réglait pour eux un ballet quasi parfait. Ces cerfs-volants crétois portant haut les rêves m’ont marquée tout autant que la mer à Élafonissi, les ruines à Kourion, à Paphos. J’aime par-dessus tout ce pays si vivant, cette Crète accolée qui raconte encore de tous ses rochers, de ses pierres lasses, une histoire plus vieille que nous. Bue par moi jusqu’à la moindre goutte. Depuis, le repartir ne vient jamais sans les cerfs-volants : ma mémoire est le premier lieu où ils volent, à jamais.

Elle compte aussi, cette besace d’ombre, une ruelle de Kyoto lavée de pluie, boa de pavés luisants foulés par une gracieuse en kimono. Un parapluie fonctionnel contraste avec un pas orné de danseuse. Elle ne marche pas, elle glisse sur ce qui semble un chemin de givre tant la pluie vernisse le sol en rendant un petit bruit mat. Soudain, l’averse s’arrête. La porcelaine en marche s’arrête aussi, ferme le parapluie, révélant un chignon blond sur une nuque dont l’opalescence n’a rien d’asiatique. Sa main émerge de la manche large du vêtement, elle place à son oreille coquillage un smartphone et brame quelques mots en une langue que j’identifie comme du russe. C’est donc une de ces touristes, habillée « locale » dans une échoppe prévue à cet effet pour la photo de vacances. Je verrai ainsi un groupe de musulmanes avec foulard ET kimono arrêté devant les plats en résine d’un restaurant.

La petite fille de cinq ans à Arashiyama, mangeant avec application une glace au chocolat pour ne pas salir le kimono. Sa grande sœur, en jean et t-shirt mange la même chose et n’a pas une tache. La petite, drapée de rose avec des impressions violettes, un nœud jaune du plus bel effet à la taille, est tout aussi immaculée. Sauf la figure : tombée dans une flaque de Milka fondu. Mais la barre du sourire, les deux yeux rieurs étirés expriment un bonheur complet. Moucheté de chocolat, certes : mais complet.

J’y trouve aussi le Maroc, dans ma résiliente cassette. Premier voyage de toute ma vie dont me reste intact, avec une netteté horlogère, le goût des premières cornes de gazelles, leur croustillant subtil, leur goût d’amande, de raisin, leur croûte transparente, tendre et rigide à la fois.

Cette carte postale à l’envers pourrait durer mille pages. Un voyage se doit après avoir été d’être encore, immobile cette fois : reste juste à choisir un cœur de rêverie. Dans la besace se tient haut l’idée qu’un paysage peut être une rencontre, un poème une note de vent dans des bambous, un choc esthétique un drap qui sèche entre deux branches, une enfant qui passe, une porte en bois, un bateau…

J’aurai su un peu le monde au-delà de ma porte, et ce n’est pas fini.

Pas besoin de mot de passe pour que s’ouvre la besace d’ombre.

Juste des mots de passage.

Les ardeurs de la photocopieuse

Ecrit par Didier Bazy le 01 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Les ardeurs de la photocopieuse

La machine chauffait. Et pas seulement l’hiver. C’est du moins ce que croyait, mordicus, Grotipor. Sûr de lui comme cochon, campé dans un charisme mâle, tout auto-déclaré, il confiait parfois à ses collègues : « j’m’la cueille quand j’veux… ».

Qui donc ?

Machine, bien sûr, machine ! Elle chauffe pour moi ! Jour et nuit, hiver été, bon an mal an !

Et l’animal d’ajouter, péremptoire : l’oiselet va réveiller le rêve de l’oiselle.

Les collègues, gênés, souriaient. Ils se doutaient bien que la « machine » de Grotipor ne correspondait pas tout à fait aux aspirations prétendues du bonhomme. Et même pas du tout.

N’empêche. A plusieurs reprises, il avait tenté sa chance dans le petit local en soupente. Là, la machine programmable proposait duplications et autres sévices.

Lézard de la photocopieuse, Grotipor guettait les visites. Il prétextait tantôt copie d’un plan tantôt reproduction infidèle. A mots mi couverts mi balourds, Mordicus suggérait à machine amusement et gaudriole : si ça te dit, ça mange pas de pain, moi ça m’dirait bien, y a pas d’mal à…

Ne pas finir ses phrases. Pour laisser enfler le malentendu libidinal. Surtout le sien.

C’était pas un prédateur Mordicus Grotipor, non. Plutôt un pêcheur avec l’audace du cueilleur.

Seulement si ça te fait plaisir, répétait-il à l’envi, seulement si ça te fait plaisir.

Une fois passe, et encore, mais bon. Deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Pas bon. Pas bon depuis le début. Pas bon depuis toujours. Même si depuis toujours, depuis longtemps, les machines subissent les assauts ou les saillies, sans feu ni foi, de falots très contents d’eux-mêmes.

Au début, on pardonne, amène, au ridicule. Au milieu, on oscille entre le haussement d’épaules et la rage rentrée. A la fin, on n’en peut plus. La fin n’en finit jamais. La bêtise se complaît dans l’enlisement. Reste l’impossible choix entre la fuite ou le scandale. La nausée couve.

Continuer comme si de rien n’était ? Simuler une alexithymie chronique ?

Un jour, dame photocopieuse tombe en panne mais pas Grotipor. Mordicus propose ses services de réparateur et ses allusions subtiles : Tu sais bien, je suis le roi des ramettes, ha ha ha. Lance-t-il, hussard goguenard. Sa paluche attrape son bras. Il serre l’étau. Réflexe pour lui, agression pour elle. C’en est assez de ce cétacé dépravé dans un corps de suidé. Elle le tance de ses yeux noirs profonds. Il s’accroche, Mordicus, il s’accroche.

On en reste là. D’ACCORD ?

Grotipor réfréna ses ardeurs du côté de la photocopieuse. Hâbleur frustré, il se fit poète et la tailla dès qu’elle eut le dos tourné : Machine ? Elle est plus froide qu’un granit dans un frigo. Le réchauffement climatique va faire l’iceberg… Et de ricaner de ses bons mots. Les collègues, plus lâches que des collabos, laissaient, distraits, leurs écoutilles entr’ouvertes. Distraction sur cette lande sans horizon.

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 juin 2017. dans La une, Ecrits, Actualité, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

On connaît d’elle sa vie – romanesque – qui fascine par sa modernité et son audace, sa voix et sa présence de femme, incongrue en une époque si peu féministe. On sait la battante en politique qu’elle osât être, et on conserve dans le meilleur des cas quelques relents scolaires d’écritures romancées, demeurant pour autant dans nos anthologies personnelles largement derrière et dans l’ombre des « grands » du XIXème et de ce Benjamin Constant auquel on l’associe. Mais, qui d’entre nous sait l’immense culture – notamment littéraire, mais aussi philosophique, historique – de la dame, sa force d’écriture et sa capacité à utiliser la charpente de personnages fictifs des plus élaborés pour éclairer ces dessous de l’âme de ses contemporains jusque dans les plus infimes détails. Croisée des chemins que G. de Staël, intellectuelle des Lumières – une des très grandes – portant les débuts du romantisme et annonçant les problématiques des « soi, en soi » de toutes les psychologies à venir.

Goutte à goutte

Ecrit par Gérard Leyzieux le 17 juin 2017. dans La une, Ecrits

Goutte à goutte

Goutte à goutte laisser couler

S’écoulent les gouttes d’eau de la glace

Sous les coups s’écrouler à terre

Branches du cerisier, feuilles du pommier

Du blanc, du rose, du sang rouge

Et des gouttes qui maculent le temps passé

Battent les cœurs, bruissent les feuillages

Elles t’écoutent ces oreilles ouvertes à tout

Elles t’écourtent aussi la vie ces paroles estompées

Inattendues et presque inentendues

Gommage feutré, sourdine du jour

S’écrouler dégoutté des journées infinies

Écouter et goutter ces quelques gouttes des glaciers

En découdre les fils anciennement tissés

Puis les observer s’évaporer

Sous la chaleur du feu qui te consume

Vie à mort de ce goutte à goutte

Enveloppe percée d’où filet s’égoutte

Il te reste encore quelques gouttes

Avant d’assécher ce torrent quotidien

Où corps s’écroule sous les coups de ta nature

Goutte après goutte, coup sur coup

En découdre avec l’amour déchu

Brûlant du dégoût de vivre

Faith (Part II)

Ecrit par Ricker Winsor le 10 juin 2017. dans La une, Ecrits

Faith (Part II)

A consideration of these things depends on an understanding, a knowledge or belief that there is life beyond this life, that there is continuity even if we don’t know the details. A poet friend of mine, David Kherdian, said : « The evidence is everywhere », which it is for the believers.

Paul, who was formally Saul, a hunter of the followers of Jesus, put it this way in his letter to the Romans, « …ever since the creation of the world, the invisible existence of God and his everlasting power have been clearly seen by the mind’s understanding of created things ».

In these current days, it should be easier to see than ever before since our understanding of the magnitude of the universe has expanded exponentially in the last few years and it keeps expanding, becoming more complex, vaster beyond the mind’s capacity to grasp, adding other dimensions, throwing into doubt everything we know of time, cause and effect, logic. Even the fundamental accepted notion of a « big-bang » is under reconsideration, a new idea being that there never was a beginning and there never will be an end. It is in sync with a prayer in the Catholic Liturgy : « Glory be to the father, to the son, and to the holy spirit. As it was in the beginning, is now and ever shall be, world without end, Amen ». « Now and ever shall be, world without end ».

Instinctively, to me that seems right that we manifest for reasons we cannot know ; we play our part and move on when it is time to do so. The eastern view is that we keep coming back to this life until we « get it right » have come to completion. Then we don’t have to incarnate any more, at least not here.

Most spiritual thinkers I have studied consider our inchoate longings, our alienation, just a desire to return to unity with LOGOS, the assumption being that, at some point, we knew that state and miss it deeply. We were in the garden of delight and then out of it, a perfect metaphor for how we feel. The farther we are from « the garden » the more painful it is.

Perhaps « playing our part » well in life allows us to « move on » to a situation that gets us closer to that ultimate completion we seek. This is a satisfying way to think and suggests logical assumptions about the fates of saints and criminals beyond this life.

Spiritual progress does not depend on faith. In more than one place in the Bible it is stated that « if someone does his best according to whatever understanding he has, he is justified ». And that also makes sense. I have known many people, including atheists and agnostics, who did very well in spiritual terms according to their understanding. Faith is pleasure, like icing on the cake, a comfort but not a necessity to living a great and generous life.

Louise Wade was black and from South Carolina. Her grandmother was a slave. Louise ironed shirts and underwear and pants for rich white people in the town where I was raised. Her son had died, been killed somehow back in the South. All her hair had fallen out. That is all we knew. She only wanted to iron down in the basement by the washing machine and the furnace, an unfinished basement. She would never enter through the front door of the house. She sang hymns softly while she did her perfect work.

Un état supérieur de conscience (suite et fin)

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juin 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor traduit par Jean-François Vincent

Un état supérieur de conscience (suite et fin)

La Foi

Etudier toutes ces choses suppose que l’on comprenne, que l’on sache ou que l’on croit qu’il existe une vie au-delà de cette vie, un continuum dont nous ignorons les détails. Un ami poète, David Kherdian, dit : « partout il y en a la preuve ». Ainsi en est-il pour les croyants.

Paul, autrefois Saül, qui pourchassait les disciples de Jésus, le formule de la manière suivante dans son épitre aux Romains : « depuis la création du monde, l’invisible existence de Dieu et son pouvoir éternel ont été perçus par tout esprit qui comprend les choses créées ».

De nos jours, comme jamais encore par le passé, il serait plus facile de le percevoir, car nous avons compris, au cours des dernières années, l’immensité exponentielle de l’expansion de l’univers, une expansion continue, qui se complexifie et dépasse les capacités intellectives de l’esprit, multipliant les autres dimensions, mettant en question tout ce que nous savons sur le temps, les causes et les effets, la logique. Même la notion – qui fait consensus – de « big-bang » est remise en cause ; la nouvelle idée étant qu’il n’y a jamais eu de commencement et qu’il n’y aura jamais de fin. A l’unisson d’une prière de la liturgie catholique « Gloire au père et au Fils et au Saint Esprit. Comme il était au commencement, il est maintenant et sera toujours, un monde sans fin ». « Comme il est maintenant et sera toujours, un monde sans fin ».

D’instinct, il me paraît normal que nous venions au monde pour des raisons dont nous ne savons rien : nous jouons notre rôle et nous partons quand il est temps de partir. La conception orientale, au contraire, est que nous ne cessons de revenir jusqu’à ce qu’enfin nous ayons fini par faire ce qu’il est juste de faire.

La plupart des auteurs spirituels que j’ai étudiés considèrent nos aspirations initiales et notre aliénation actuelle comme le désir de retourner à l’unité, à l’union avec le LOGOS, partant ainsi du principe qu’à un certain moment dans le passé, nous connaissions cet état et que celui-ci nous manque profondément. Nous étions dans le jardin des délices, puis nous l’avons quitté ; une parfaite métaphore de la manière dont nous ressentons les choses : plus nous nous éloignons du jardin, plus nous sommes dans la douleur.

Peut-être bien que « jouer correctement notre rôle dans cette vie » nous permet de nous diriger vers un état se rapprochant de l’accomplissement final que nous recherchons et il est satisfaisant intellectuellement, en se fondant sur des hypothèses logiques, d’imaginer ce qu’est le sort des saints et des criminels dans l’au-delà.

Le progrès spirituel ne dépend pas de la foi. Plus d’une fois dans la Bible, il est écrit que « si quelqu’un fait de son mieux en fonction des facultés qu’il possède, il sera justifié ». Et cela aussi se conçoit. J’ai connu bien des gens, y compris des athées et des agnostiques, qui, en termes spirituels, agissaient parfaitement en fonction de leurs moyens. La foi, c’est du plaisir, comme le glaçage sur un gâteau : un confort, mais, en aucun cas, la nécessité de vivre une vie grande et généreuse.

Louise Wade était une noire de Caroline du Sud. Sa grand-mère était une esclave. Louise repassait les chemises, les sous-vêtements et les pantalons des riches de la vile où elle avait grandi. Son fils était mort, tué d’une manière ou d’une autre, dans le sud profond. Tous ses cheveux étaient tombés. C’est tout ce que nous savions. Tout ce qu’elle voulait, c’était repasser, en bas, dans la cave, à côté de la machine à laver et du fourneau, une cave bien mal équipée. Elle ne pénétrait jamais par la porte de devant. Tout en accomplissant parfaitement son travail, elle chantait des hymnes d’une voix douce.

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