A Miami (6)

Ecrit par Jean-François Chénin le 08 août 2010. dans La une, Ecrits

A Miami (6)

“Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte…” (Albert Cohen)

A Miami Beach, les piliers de bar ne sont pas ceux que l’on croit.

A Miami Beach, les hommes sont à bras le corps dans leurs visions et leurs pupilles éclatées par les flashs luminescents les rivent à terre, décrochés du présent, saccagés par un DJ besogneux, inertes et béats, instantanément kodak, bras raides et la tête haute, un verre vide à la main.

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Le mouvement du monde (nouvelle version)

Entr’aperçu dans un horizon soulevé, irrésistiblement aspiré par le haut, intermédiaire dans un ciel qui se souvient de sa profondeur et de son poids, dans l’entrelacs des charpentes qui le portent, mais légèrement, du bout des doigts, dans ce qui serait un dédale effervescent fait d’ouvertures parfois plus claires ou d’impasses plus sombres, à mi-chemin du désert qu’il quitte et des rives qu’il abordera immanquablement, voilà le trait soudain qui décide de sa course, qui décide de l’allure de la pente, la raison invoquée de sa sortie de l’ombre, pour voir, pour vivre ; entr’aperçu, alors que le silence pèse, entrecoupé de souffles et de cris apaisés, à l’apogée de la nef qui le répercute sur des murs droits et blancs, sur les côtés du monde, dans les branches du bruissement doux de l’ombre, à l’heure dite du couchant qui plonge toute chose dans sa chaleur et qui projette, entrelacés, sur les parois du ciel, les rêves qu’il fait naître ; entr’aperçu à force de renaître dans le flux et le reflux de soi ; entr’aperçu par magie dans l’illumination fragile d’une étoile qui se noie, derrière les rêves, dans les rêves renouvelés de sa naissance, réapparu du magma qui l’enserre jusque dans ses respirations et, scintillant à nouveau, perd à nouveau ses racines jusqu’au prochain sursaut ; entr’aperçu dans le sourire de cette infante au pied cassé ; entr’aperçu dans le souffle vertigineux de cette amante sortie de son miroir, le regard franc ; entr’aperçu quand, martel en tête, l’horizon borné de ses frontières plonge dans le tumulte bleu de ses propres limites, résultat d’une démission plus forte, quasiment définitive, celle du ciel contre sa lumière, celle du ciel contre son crépuscule ; entr’aperçu dans l’aile de l’oiseau subreptice, effleurant le fond du ciel ; entr’aperçu sur la crête de la vague à l’assaut de l’air, qui renoue avec toutes les vagues, passé le cap, passé l’orage, passé la grande barre de corail qui coupait le monde en deux, avant et après elle dans l’effondrement du ressac de la mer sur elle-même, sur la crête de la vague, la plus forte, qui l’emporte dans un soulèvement interminable à l’assaut du vide et du silence, dans un silence blanc, lumineux jusqu’à l’extase – voilà la mer à nouveau calme ; entr’aperçu dans ces yeux si clairs et ce sourire si doux ; entr’aperçu où le vent s’est levé sur le gisant des nuages à la longue respiration, où la ruse est diaphane au faîte du toit du ciel ; entr’aperçu plus que jamais disponible dans les ailes des oiseaux frôleurs, luminescence magique du blanc sur le blanc quand l’horizon n’est pas plus loin que le bout de la main, quand affranchi du poids vivant d’eux-mêmes la réverbération de leurs plumes éclate en morsures sur le ciel arrondi ; entr’aperçu dans ce rondo de Mozart, retourné dans les plis d’une patience qui ne finit pas, carte après carte déposées sur le fil tendu de cette patience attendue ; entr’aperçu au début du jour sous la pluie brusquement survenue, la pluie d’un long matin, d’une longue attente de la lumière ; entr’aperçu dans l’improvisation d’une danse pas à pas quand le corps se déhanche au rythme d’une salsa, quand le corps rejeté se défait, interjeté, grandi, appelant l’indiscrète perspective à la verticale du cerveau qui la réfléchit dans ses miroirs en face à face, ordonnance du dedans sur le dehors, du froid sur le chaud, lente agrégation, en apparence le vent n’a pas changé de trajectoire, il plie aux mêmes endroits, à peine décalé, déchiré de bas en haut de sa force ; entr’aperçu toujours possible au sommet des nuages dans l’implosion grise et blanche du souffle qui les tient, le regard renversé pour toute prière ; entr’aperçu comme une révélation, révélant l’ordre accidentel des pas sur le sable, cette intime familiarité avec l’artifice, la légèreté faite profondeur des yeux et chaleur du corps, l’ingénuité faite vérité de la chair et cœur du désir, il n’y a rien d’illégitime dans ce risque pris à parfaire la démesure de soi, rien d’anormal à le croire magistral, miraculeux, féerique en somme parce que ses excès sont le théâtre de nos sens ; entr’aperçu à la rescousse de la jouissance, dans la main de l’autre, dans le regard de l’autre, arrimé à jouir d’elle, écrasée de caresses, ombre de la main enfouie dans la chair, jusqu’au retournement, jusqu’à l’émerveillement, main délivrée de l’obstacle jusqu’au cœur, entre la vie et la mort dans l’obscur assujettissement du dormeur réveillé, la plaine ouvre ses plis, délivre de la soif, jusqu’au recueillement recroquevillé, sans plainte, attentif au souffle qui survient, voilà le grand voyage, à 13h29 tout recommence ; entr’aperçu, rencontré au débouché de l’orifice bleu du vide, avant de naître, avant le cri, martelé dans l’entre-deux du silence d’avant le terme, en deçà des gestes et du premier sourire, en deçà de la vie et des premières larmes ; entr’aperçu dans l’explosion bleue du premier matin ; entr’aperçu dans la chaleur qui ride l’air et retient le feuillage dans sa naissance ébruitée ; entr’aperçu haut gisant du ciel au-dessus des ponts qui le soulèvent encore dans un souffle effilé ; entr’aperçu à l’horizon qui tourne, bruissant soudain d’un vent long sur son fil de soie, jeté par terre, se relevant, enlevé dans les branches qui jouissent, heurté revenu glissant le long des haies, arraché des murs qui le retiennent, sans limite, sans trêve pour respirer, qui tombe brutalement en aplat lumineux sur la cime des arbres, sans limite, bleu, voilà le mouvement du monde.

(Delhi, San Salvador, Granville, Hauteville, Paris, Miami / 13 août 2004 – 9 octobre 2005 – 1er août 2010)

A propos de l'auteur

Jean-François Chénin

Jean-François Chénin

Rédacteur

Ecrivain ("Grandeur nature des sentiments". The Bookedition)

Directeur de l'Alliance française à Miami

Né en Lorraine en 1954. Je passe mon enfance à l'étranger (Iran, Turquie, Grèce…) grâce à un père voyageur. Un arrière-grand père, prix Goncourt 1907 et j'ai tout lu de son œuvre, même les carnets, inédits. Je tiens à cette Lorraine, celle de la Moselle, des écluses d'Ecrouves et de Pierre-Latreiche, de la forêt de Haye et des Côtes de Toul. J'y reviens parfois et je m'y sens peut-être chez moi plus qu'ailleurs car les visages me sont familiers. Puis Avignon (scolarité secondaire). Puis Grenoble (études de philosophie). Puis, puis, mais je ne compte plus, tant d’autres villes et pays.

Je lis beaucoup. Tout débute avec La puissance et la gloire de Graham Green, j'ai onze ans. A treize, j'ai lu tout Victor Hugo (dans le grenier de notre maison en Normandie), je peine avec Balzac et je ne lirai jamais Proust. Ma bibliothèque de poésie est immense. Plus tard, correspondance éphémère avec Jean-François Lyotard, René Char, Francis Ponge, Gilles Deleuze, Georges Mounin, Eugène Guillevic et d'autres, sans suite. Je sais que je deviens écrivain et, plus je le deviens, plus je m’éloigne de mes contemporains.

Mes références restent Kant (mes débuts en philosophie) et Nietzsche (mes débuts dans la vie). Plus tard, beaucoup plus tard, je découvre Calaferte, je lis Wittgenstein (et le relis encore bien souvent). Je reviens toujours à René Char, pour la joie ou dans la peine. J'édite à un exemplaire Le livre d'art rudimentaire.

J'ai trois enfants. Je passe quelque temps dans deux cabinets ministériels. J'effleure la politique mais je connais mon monde par cœur, ce qui m'en éloignera. Je lis Pascal Quignard et je rêve de bords de mer et d'îles désertes, je fais une escapade aux Etats-Unis, je verrai Albuquerque (où tout commence), puis au Canada, à Québec (où tout recommence).

En musique Mozart, toujours Mozart. En peinture, Francis Bacon et Nicolas de Staël. Je serai maire d'un village de 200 habitants. Tout m'occupe mais d’autres voyages m’attendent.

Je m'arrête de longues heures à ne rien faire. Je lis Yves Navarre, Albert Cohen, je reviens à la philosophie (Spinoza, Foucault, Althusser…). J'écoute encore Mozart. Je travaille aussi à l'étranger pendant quelques années (en Israël, en Inde et maintenant aux Etats-Unis). Depuis l’enfance, j'ai le goût de l’ailleurs. Je dresse la liste de mes voyages et des endroits que j’ai aimés.

Je lis les auteurs des Editions de Minuit et Claudel, Césaire, Blanchot. Je reviens un temps à Montaigne, Voltaire et Herbert Marcuse, Clément Rosset et Marcel Conche et décidément je ne lirai jamais Proust.

J'aime m'attarder à la terrasse d'un café (les passantes), je ne mange jamais de tripes, j'aime le gris, le noir et le bleu du ciel, les déserts silencieux et vides, les fins de journée sauf le dimanche.

Commentaires (2)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    09 août 2010 à 00:06 |
    Après sans doute pesée du ciel et du silence,votre phrase est plus longue que centaines de Proust,que j’ai entr’aperçu entre les lignes,quoique votre poésie semble bien plus dense. Vous auriez pu appeler ce joli texte Entr’aperçu. J’ai vu passer aussi la silhouette énigmatique de René Char,un peu surréel avec son Marteau,déambulant sur musique non pas de Mozart mais de Boulez.

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  • Rinaldo

    Rinaldo

    08 août 2010 à 19:06 |
    Votre écriture est pétrie de fer et de chair. Glaciale et brûlante. rectiligne et courbe.
    Une synthèse de paradoxes fascinante.

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