Cadavres exquis - A la marge des mots et des ondes (2)

Ecrit par Jacqueline Wautier le 14 juillet 2012. dans La une, Ecrits

Cadavres exquis - A la marge des mots et des ondes (2)

Un oiseau tout là-bas bat des ailes ; qui m’emmène avec lui.

Toujours plus haut !

Si loin…

Là-bas, les cris de l’océan déchirent la zone du silence, laissant les arabesques des vagues argentées accoucher d’un fruit amer.

L’oiseau dessine un cercle magique et l’espace s’ouvre sur ailleurs…

Là-bas, le sable piège les rêves dans un présent toujours reconduit – où le tissu du temps resserre sa trame d’araignée en dentelle étoilée.

Là-bas…

Mais ici, mais maintenant, triomphant des ténèbres en lambeaux pour envelopper la maison du lac de son ombre jaune, l’arbre à palabres monte une garde pérenne. Battus par les vents mauvais, ses bruissements confus disent les temps d’autrefois et les espoirs enterrés : sentinelles oubliées, soldats sacrifiés, enfants suppliciés – rien ne reste, que deux ou trois noms à demi effacés sur une stèle branlante…

Ici, comme partout, comme toujours, il n’est que briseurs de rêves et dévoreurs d’espoirs…

Et je les vois qui me narguent : tous ces monstres du passé s’en vont noyer leurs colères dans les rivières de mes larmes. J’ai rendez-vous avec la mort, au vrai – destination inconnue. Mais sans surprise ni effets spéciaux, les yeux grand ouverts. Pour une dispersion dans le néant de toutes les choses fragiles qui font une vie, ou qui donnent la force d’y croire encore un peu. Car les dés sont lancés au hasard, qui ne sait que les possibles d’une mare aux fées où se noient les sirènes. La vie souffle alors en ouragan immobile emmenant la matière dans une ténébreuse odyssée de l’espace : voyage au bout de la solitude et de l’oubli, sans retour ni échappatoire – alea jacta est.

Je pleurerai plus tard, pour l’heure, dansant leur gigue macabre sur l’errance de mes nuits blanches, succubes et incubes s’unissent en des embrasements de cendres et de glaces. Et se moquent, d’un rire dément qui m’épouvante. Les voilà qui viennent vers moi ! Me frôlent. M’empoignent et m’entraînent vers quelque cataracte…

Ciel ! Je me réveille pour la centième fois dans ce lit d’aubépine où les songes se glacent au souffle amer des espoirs en rade. Ce n’est sans doute qu’un mauvais rêve, un de plus ; qui s’en va mourir au carrefour des Sables ! Pourtant, je le sais, un jour nouveau se lèvera bientôt sur la maison des autres et le cri du jour s’en ira affolé de promesses pour quelque danse avec le temps – ainsi soit-il !…

J’avoue, ce cauchemar blanc me revient de loin. D’un château de sable ou d’un vieux cellier, du temps qu’on existait. Ça sentait la terre lourde des patates et les enfants de la pluie s’y racontaient de grands secrets : secret de polichinelle mouillé bien souvent. Ou secret d’une nuit d’insomnie, d’un amour oublié, regretté, retrouvé… Parfois, les femmes murmuraient – entre deux soupirs ou deux regrets. Moments intimes où les mots se perdent en suspensions lourdes de sous-entendus très largement entendus : vol de nuit, à l’aveugle, et souffle d’interdit sur un ventre douloureux et sur un peu de sang rouge au fond d’une culotte de dame – divine comédie d’une histoire sans fin, c’est une chose étrange à la fin que le monde !

C’est drôle, ou peut-être pathétique, mais ma vie, finalement, n’aura été qu’histoires ; prise au piège d’un chemin de lumière, entre amour et enfer. Je cherchais un endroit pour vivre et me suis trouvée à jamais soumise au jeu des peut-être dans le scriptorium de quelque voleur d’encre.

Erratum : celui-là l’empruntait pour la jeter en appât au vent du soir. Et tout fut passé sous silence, perte sans profit : parole donnée, parole reprise, parole perdue. Par suite, aussi vaine qu’un bûcher sous la neige, ma vie de petit soldat sans conséquence se cogne aux miroirs tronqués des hommes et du monde comme il va. Et les âmes fortes font gorges chaudes de ma mémoire vive d’écorchée. Il n’est personne, nulle part, pour pleurer la métamorphose. Pourtant, le club des cinq recouvre aujourd’hui un cercle d’échangistes ; et le clan des sept est le premier pseudo des pilleurs de tombes jadis vouées au repos éternel des pharaons d’Egypte.

Sans lui qui s’enfuit vers la nuit, je ne veille plus que des cadavres. Avec quelques blattes et des poissons d’argent dévorant peu à peu tout ce qui fut écrit d’encre et de patience, inlassablement. Cela dit, je ne sais pas comment j’en suis arrivée là – ici. Dans cette grande maison vide comme le silence de la mer à l’oreille du naufragé. Prise dans ce blanc qui hante mes cris arrêtés aux pieds des miradors de pierres – laissant à d’autres le brasier d’une vie. Je ne sais pas et il n’y eut ni répétition ni décompte.

J’aurais aimé comprendre pourtant ; tout est si trouble qui me conduisit des rêves de liberté au fond des ténèbres. Mais il ne m’en reste que le souvenir d’un monde évanoui et des fourmis dans la bouche – premier bilan après l’apocalypse ! Oh, bien sûr, il y eut les morts bizarres – tout au long du chemin où se dissipait l’eau des anges. Mais cela appartient désormais au domaine des murmures, ne laissant qu’une trace infime, comme un pas d’enfant sur le sable mouillé. Même s’il y eut la maison de soie, et le papillon des étoiles – et le temps des  mensonges… N’importe, cela n’explique pas tout ! D’ailleurs, je ne crains pas l’obscurité où j’enveloppe mes rêveries de promeneur solitaire. Reste que les silhouettes graciles qui dansent en pointillés sur le mur mis à nu n’ont des ballerines en tulle et grâce aérienne que les pointes chauffées au rouge des incendies dévastateurs. Et les cafards s’en donnent à cœur joie : ronde immonde de cloportes se repaissant des morts abandonnés à l’indéfini de l’oubli – main basse sur les vivants ! Vampires des rivières putrides, ils sucent de leur gueule fétide les corps transfigurés et défèquent sur ce qui fut ma moelle. Par suite, les mots et leur sens s’effacent comme avant eux les rêves de liberté.

J’ai bien essayé de construire des châteaux en Espagne. D’élever des ponts sur l’infini. De bâtir des cités, de mêler des corps, de creuser des puits… Rien n’y fit ! Quoi qu’on en veuille, la mort nous attend au tournant, qui ricane. Je l’ai ignorée si souvent de l’avoir côtoyée qu’il me semblait l’avoir domptée – folie ! Mais je n’ai pas renoncé à mes rêves –pas pu renoncer à l’espoir de lui. Et même, aujourd’hui encore, je voudrais qu’il m’attende quelque part – du côté de chez Swan ou d’ailleurs. Et qu’il se réveille, obsédé par le manque, tourmenté par l’absence. Que cela lui soit une évidence enfin retrouvée. Qu’il se le dise et s’en grise, murmurant à tue-tête, hurlant jusque dans ses silences à l’oiseau de passage : « Je l’aimais ». Parce que l’amour est une île et que tous les Robinson du monde crèvent dans les limbes du Pacifique où s’éteint leur voix – d’un face-à-face avec le néant. Parce que tout est encore possible dans ses mains ouvertes sur demain… Mon dieu ! Qu’il me revienne, me grise, m’enivre et me répète, encore et encore, moderato cantabile ou jeté au vent du sud : « Je reviens te chercher ». Alors, moi, pour lui, je me ferai vierge effarouchée ou putain sans retenue – à sa guise ! Mais il faut qu’il lui ait manqué des choses insaisissables et des rêves de neige. Et qu’il me promette l’ensorcellement du monde dans un chuchotement enfiévré. Je voudrais tant, j’en rêve, j’en crève, qu’il me donne rendez-vous sur l’île aux fous, terre de renaissance où tout est possible : le jour la nuit ou même un temps fou, lui aussi, de nos sourires et de nos corps à corps à cœur grisé – et qui les garderaient dans les bois éternels de la Belle au bois dormant. Qu’il soit Othello, mon fol amant, qu’il soit le Cid ou même Orphée : pour me faire voyager de la terre à la lune et découvrir un désert d’eau dans la forêt des lotus bleus. Ou une mer de feux follets s’ouvrant sur l’île mystérieuse, là où s’enivrent les fleurs immortelles d’un soleil rouge. A tout prendre, des mots et des choses, j’adorerais qu’il m’emmène de l’autre côté du miroir. A tout bousculer, tout renverser. Jusqu’à faire trembler Paul et Virginie de cet éternel premier amour – première fois brisant la Citadelle. Je vendrais mon âme pour qu’il nous reste quelques bribes d’éternité pour écrire nos mémoires d’outre-tombe dans le sable de Dune ou dans le ciel d’Utopia. Car peu importe qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, seigneur des anneaux ou maître des ombres : peu importe pourvu qu’ensemble nous bâtissions une vie comme neuve – tant que la terre durera.

Au fond, je n’ai jamais voulu que cela : le bonheur à San Miniato ou ailleurs ! Blottie au creux de lui ; avec une vie ordinaire et pleine de ses rires, de ses rêves et de sa peau salée où j’ai laissé mon âme.

J’aspirais à ce que toutes les larmes du monde s’explosent en paillettes dans des bulles nées d’étreintes enflammées : pour six mois, six jours, six heures – ou pour une éternité.

J’attendais un sortilège qui me mette la tête à l’envers et le cœur à l’endroit : contre les jours glacés, les jours sans lui. Contre l’errance sans fin des enfants de l’hiver. Et contre les guerres perdues ou même les exodes d’une saison en enfer. Et je rêvais d’un nouveau monde où des soldats de plomb auraient marché au nom de la rose, où l’oiseau du point du jour aurait apporté la paix perpétuelle – pour ne laisser aux gamins qu’une guerre des boutons version carton-pâte d’où les morts s’en seraient revenus en riant. Je voulais un amour éternel et le goût de l’avenir – pour tous !…

 

Jacqueline Wautier


A propos de l'auteur

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier

Licenciée en Philosophie/Morale, j’ai débuté une carrière dans l’enseignement avant de me confronter au monde médical et aux associations de patients. Cette approche de la douleur physique et de la souffrance morale me ramena à mon intérêt initial pour la médecine et la recherche scientifique. Ainsi, détentrice d’un DEA en « Histoire, Ethique et Philosophie des Sciences et Techniques Biomédicales », influencée par l’existentialisme sartrien et passionnée autant qu’interpellée par les avancées technoscientifiques, j’ai soutenu une thèse doctorale de Bioéthique en 2005 – Université Libre de Bruxelles.

Depuis, je suis (au pas de course, cela va vite !) l’évolution des sociétés et des individus confrontés aux pouvoirs et aux libertés, mais aussi aux servitudes et aux démissions, générés par la génétique (devenant bio-ingénierie), l’informatique et la cybernétique.

Parallèlement aux essais philosophiques, j’écris des contes pour enfants et quelques nouvelles destinées à un public adulte…

 

Ouvrages publiés :

 

Nouvelles

A) L’instant d’après, Nouvelles, Edilivre, Collection « Coup de cœur »

B) Contes et fables d’une terre presque ronde, Contes philosophiques, Edilivre, 2011

C) Equations, variations sur le même thème, Nouvelles, Edilivre, 2010 (dès 14 ans)

D) L’intrépide tour des mondes d’un touriste entreprenant, Fantasy, Edilivre, 2010 (à partir de 9/10 ans)

 

Essais

1) Ce petit rien, ce petit lien ? / L’identité humaine face à l’opérativité technoscientifique, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

2) Du désir d’enfant au désir de soi / L’homme à l’épreuve de la génétique et des technosciences, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

3) L’éthique sur la paillasse… …ou l’aporie bioéthique, Essai, Edilivre, 2010

4) L’humanité à l’épreuve de la génétique et des technosciences – Aporétique humanité ?, Thèse, Editions Universitaires Européennes, Mai 2011

 

Articles

L’ouverture du débat sur l’euthanasie au Sénat / Cadre éthique, médical, juridique et politique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, 2000, dble n° 1672-1673

L’euthanasie, entre éthique et politique, L’année Sociale 2000, Institut de Sociologie, ULB, 2000, p.43-55

Soi, corps de soi, corps de l’autre : la greffe d’organe, Ethica Clinica, mars 2011

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 juillet 2012 à 15:11 |
    "Blottie au creux de lui, avec une vie ordinaire"....Hum! Le propre du sentiment amoureux, c'est qu'il est extra-ordinaire; la routine, l'ordinaire le tue. Et l'objet aimé redevient ce qu'il a toujours été : banal. Vous connaissez certainement la métaphore stendhalienne de la brindille jetée dans une mine de sel; de bois sans intérêt, elle se transforme en un cristal magnifique. Vouloir un amour (au sens de sentiment amoureux, car il y en a d'autres!)éternel, c'est être éternellement déçu(e).

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