Cadavres exquis - A la marge des mots et des ondes (3)

Ecrit par Jacqueline Wautier le 28 juillet 2012. dans La une, Ecrits

Cadavres exquis - A la marge des mots et des ondes (3)

Je dois réfléchir, m’obstiner ; parce qu’il faut bien trouver un sens au non-sens. Celui des mensonges et des trahisons. Des monologues enfiévrés, des larmes de sables…

Trouver donc, à tout prix ; le sens de cette  souffrance qui l’entraîne et m’enchaîne et se déchaîne – comme une violence sacrificielle où nos songes d’avant s’égarent en diaspora dévastatrice. Avec quelques souvenirs au goût de miel qui électrisent encore ma peau et glacent de leurs chimères capiteuses mes nuits désertées : un orage d’été et des promesses rouge baiser… Avec, au bout du compte, dans ce tunnel des mirages engloutis, un tombeau pour les âmes mortes laissées aux seules larmes de la lune : une vie comme un arbre mort, la mort dans l’âme…

Mon dernier mot sera pour toi, lecteur inconnu, mon bel ami : car je n’aurai jamais l’âge de raison. Tout au fond des ténèbres mortifères du quotidien, une petite fille rêve encore sur l’infini. Alors, pour elle, pour tous les enfants du monde ou pour la beauté du geste, accroche-toi à tes rêves presque oubliés ! Pour elle, pour toi ou pour tous les trésors d’Egypte, prends un vol pour un univers différent. Et là, attrape ce train qui t’emmènera trois pas dans l’éternité : lève-toi et marche ! Sans peur, et sans laisser les illusions perdues t’engloutir dans l’abîme noir du sans-espoir.

Et je parle là d’un état d’urgence car, si rien ne s’oppose à la nuit, seules quelques désolations resteront aux hommes. Alors, fais-le, toi, l’autre voyage ! Tu sais, mais ce sont là des choses cachées depuis la fondation du monde, il y aura toujours des chiens de guerre, des chiens fous et des loups blancs. Des hommes comme des animaux malades de la peste ; et d’autres, portant haut et droit la condition humaine. Des précieuses ridicules, des misérables aux mains sales et des combattants de l’ombre engagés sur les chemins de Katmandou. Tu rencontreras de sombres voleurs de feu, de mots ou de vie… Et de bien tristes sires rachetés par quelques femmes en blanc. Peu importe, va cueillir les mille et une nuits et trouve la nouvelle frontière ! Réécris le livre des enfants pour en nourrir l’éclaircie : va et dis-le aux chiens ! Parle-leur des batailles évitées, des rois sans terres et de ces éléphants pris de passion pour un rhinocéros, – noblesse oblige ! Dessine-leur un mouton à cinq pattes, et un soldat sans armes, et un loup blanc tombé en amour d’un lièvre de mars… Alors, alors seulement, tu seras un homme.

Mais n’oublie pas, pris au piège de glace de nos saisons mortes, il te faudra nouer des liens forts et vibrer des amours enflammées : retrouver le monde perdu où te laisser emporter par une passion hors du temps… Délaisser les fous de dieu, trouver des hommes de bonne volonté et réinventer un monde viable au jardin des délices. Aussi et quoi qu’ils te disent, n’écoute pas les menteurs, n’écoute pas les briseurs de rêves et d’espoirs : suis sans frémir l’équipage qui te mène vers un ciel nouveau – sans blesser quiconque, sans trahir tes premiers jours ! Joue, joue sans t’arrêter ! Laisse les cloportes à leur métamorphose et les courtisanes à leur splendeur ou à leur misère.

Amuse-toi si tu le veux – au bonheur des dames ! La vraie vie est ailleurs néanmoins, loin des amours fugitives et des plaisirs tarifés au prix fort par quelque vendeur de rêves marron : trouve ton âme-sœur et ramène-la de l’enfer des jours perdus en faux-semblants. Là, au-delà du fatras et des discours sur la méthode, plus fort que toutes les paroles de vent ou de papier, fais-lui l’amour à la vie – qu’elle garde à jamais le corps plein d’un rêve de toi. Dis-lui le secret de la salamandre et fais-lui un enfant plus fort que la peur, plus fort que le temps. Mais prends garde, le cœur a ses raisons et ses délicatesses, ne le brise pas ! Moi tu vois, aujourd’hui pour demain ou pour la puissance d’exister, je n’ai plus qu’à écrire ces quelques mémoires d’une jeune fille rangée – jusqu’à prendre la tangente sur l’est. Et c’est pour le moins singulier…

Je délire sans doute ?

Ou pas ?

Comme accrochée au rêve de d’Alembert et à tous ces cauchemars de glace…

La terre se prend à la lune fauve d’une jungle rousse où s’égarent les âmes claires. Et les fantômes du passé sont de retour…

Retour aux mots sauvages…

Ils vont à leur gré, pêcheurs d’Islande, trappeurs d’Alaska ou chasseurs d’idées noires – Big Brother garde jalousement les portes en meurtrières de sa cité maudite.

Je commence à comprendre pourtant : les jeux sont faits depuis la nuit des temps et seul l’espoir nourrit la comédie humaine, jusqu’à la nausée. Ainsi, inéluctablement, la mouette emportée par la tempête rejoint tous les oiseaux qui se cachent pour mourir. Comme le monstre de Frankenstein ; qui a perdu la tête d’un homme et agonise de son effroyable solitude, entraînant dans son errance destructrice et vengeresse tout ce qui le ronge d’un indicible manque.

Frankenstein ou les délires de la raison ; sphinx endormi, presque rassurant, qui s’éveille, s’agite et finalement se déchaîne. Alors, dans un ultime sursaut, contre la machine infernale qu’il a lancée, contre toutes les « heure zéro » qui se profilent, et c’est de la légitime défense après tout, je l’envoie promener en enfer, avec Eurydice.

Seulement voilà, c’est déjà trop tard ! Quand on les laisse faire, les mots et les morts en prennent vite à leur aise – n’en font qu’à leur tête, jusqu’à recracher nos vies romancées.

Maintenant, engrossés de la peau des autres, ils s’en vont à tire d’ailes, semblables aux vampires tendant un voile noir contre le ciel à l’envers. Et s’enivrent, prenant l’R. De la rue morgue, qui se moque. Des boutiques obscures, qui s’obstinent. L’R de rien ou d’un peu de tout et finalement celui de tous les rangs des trois grandes bibliothèques ; laissant tout sans dessus ni dessous et rien sans tête !

Les voilà qui se chamaillent maintenant – chagrins d’école ! Les plus grands prennent l’accent grave des discours d’avant guerres – aggravant de la sorte le K de Milan (quelle insoutenable légèreté de l’être). Se jouant de même de celui d’Emmanuel (contre toute critique de la raison pure ou impure…) : et se repaissant comme les mouches des déchets laissés aux chiens perdus sans collier ou s’attablant au festin de pierre…

J’en chavire tandis que la fille du puisatier porte à bout de bras le songe d’une nuit d’été – pour le perdre dans un puisard où divaguent des poussières d’étoiles.

Pendant ce temps, guetteur intemporel, le soldat des brumes se meurt peu à peu. Et le chant des sirènes engloutit ses hurlements de bête humaine : la proie déchiquetée s’enfonce dans le froid glacial d’une nuit sans plus de jour. Dans son enfer où tout est sens dessus dessous, lui monte sa garde inutile : plus rien ne subsiste et le futur s’est anéanti dans un néant sans fond. Mais il ne le sait pas – aveugle à jamais dans sa tête à l’envers où crient quelques corbeaux.

 

Jacqueline Wautier


A propos de l'auteur

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier

Licenciée en Philosophie/Morale, j’ai débuté une carrière dans l’enseignement avant de me confronter au monde médical et aux associations de patients. Cette approche de la douleur physique et de la souffrance morale me ramena à mon intérêt initial pour la médecine et la recherche scientifique. Ainsi, détentrice d’un DEA en « Histoire, Ethique et Philosophie des Sciences et Techniques Biomédicales », influencée par l’existentialisme sartrien et passionnée autant qu’interpellée par les avancées technoscientifiques, j’ai soutenu une thèse doctorale de Bioéthique en 2005 – Université Libre de Bruxelles.

Depuis, je suis (au pas de course, cela va vite !) l’évolution des sociétés et des individus confrontés aux pouvoirs et aux libertés, mais aussi aux servitudes et aux démissions, générés par la génétique (devenant bio-ingénierie), l’informatique et la cybernétique.

Parallèlement aux essais philosophiques, j’écris des contes pour enfants et quelques nouvelles destinées à un public adulte…

 

Ouvrages publiés :

 

Nouvelles

A) L’instant d’après, Nouvelles, Edilivre, Collection « Coup de cœur »

B) Contes et fables d’une terre presque ronde, Contes philosophiques, Edilivre, 2011

C) Equations, variations sur le même thème, Nouvelles, Edilivre, 2010 (dès 14 ans)

D) L’intrépide tour des mondes d’un touriste entreprenant, Fantasy, Edilivre, 2010 (à partir de 9/10 ans)

 

Essais

1) Ce petit rien, ce petit lien ? / L’identité humaine face à l’opérativité technoscientifique, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

2) Du désir d’enfant au désir de soi / L’homme à l’épreuve de la génétique et des technosciences, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

3) L’éthique sur la paillasse… …ou l’aporie bioéthique, Essai, Edilivre, 2010

4) L’humanité à l’épreuve de la génétique et des technosciences – Aporétique humanité ?, Thèse, Editions Universitaires Européennes, Mai 2011

 

Articles

L’ouverture du débat sur l’euthanasie au Sénat / Cadre éthique, médical, juridique et politique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, 2000, dble n° 1672-1673

L’euthanasie, entre éthique et politique, L’année Sociale 2000, Institut de Sociologie, ULB, 2000, p.43-55

Soi, corps de soi, corps de l’autre : la greffe d’organe, Ethica Clinica, mars 2011

Commentaires (1)

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.