Cadavres exquis - à la marge des mots et des ondes... (4)

Ecrit par Jacqueline Wautier le 01 septembre 2012. dans La une, Ecrits

Cadavres exquis - à la marge des mots et des ondes... (4)

 

Désormais, délaissée des souris et des hommes, abandonnée à une folle solitude, je m’écrase sur la barbarie à visage humain qui m’accule contre le mur aveugle : me poussant, me vampirisant tout en me promettant mille morts sans sépulture. Car la fin approche et rien ne me reste, juste quelques miettes philosophiques et un corps étranger – comment donc expliquer un tel gâchis ?

Même s’il y eut la cave du Vatican (ou vas-t’y pas ?).

Même s’il y eut le pavillon de jade ; et moi au milieu, attachée à une vieille charbonnière devenue totem où devaient se piéger les esprits des ancêtres. Et puis cette diablesse de Fantomette armée de sa baguette de sorcière, jouant avant l’heure le grand final de l’ordre du phénix : j’en ai gardé la blessure amère de l’humiliation, la honte en filigrane – insuffisante pourtant pour tout expliquer. Expliquer cette solitude glaciale, cette perdition sans  recours. Expliquer ce qui m’engloutit peu à peu dans la grande ombre.

Bien sûr il y eut aussi les disparitions : le frère des ours et des hommes, la grand-mère Lucy, la petite sœur… Et dissipée avec eux l’ombre opaline du paradis rose et bleu de l’innocence.

Ici, maintenant, dans ce silence sans écho, dans ces mots sans adresse, c’est toute la désespérance du monde qui se loge. Comment, par le Diable qui rit, par les Dieux qui ont soif, comment expliquer cela ? Ce sang bleu ou noir versé sur fond blanc des nuits d’insomnie ? Ces cris hurlés à bouche fermée, à cœur ouvert ? Tous les mots de ma vie…

Pour l’heure, je regarde les livres et les choses s’enchaînent – accélération au point zéro : Manon Lescaut la joue ingénue. Quant à Cendrillon, moins blonde que rebelle, elle s’envoie en l’air : cinq semaines en ballon – l’éternité à attendre, c’est décidément trop long ! Plus loin, des femmes demi-nues redessinent quelques toiles impressionnistes, Monet ou Manet – les filles du docteur March ont toujours été un peu excentriques.

Je ne sais pas, ne sais plus. Mais à trop chercher les raisons de la folie, les mots coupés en lettres persanes sortent de ma chair par la diagonale du fou : ils m’ont fait vivre, me font mourir – la flaque bleu/noir grandit et peu à peu me submergera. Au milieu coule une rivière sombre et profonde où de longues silhouettes ondoient, menaçantes. Des espaces blancs d’écumes y dessinent à main levée des îlots tentateurs – tels des parenthèses ouvertes dans l’abîme, contre le néant. Et puis, tout se précipite : Napoléon claque la porte de la ferme, la laissant aux animaux malades de la peste pour rejoindre les trois petits cochons et leur fameuse bibliothèque rose – Emmanuelle et ses jumelles. A l’étage, c’est pire : Madame Bovary se prend pour Messaline. Reste alors à Claudine, pas si petite fille modèle que ça après tout, à se perdre dans la forêt d’émeraude avec son cavalier (l’ex-amant de Lady Chatterley). C’est presque drôle : sur son rayon tout empoussiéré, Fracasse se fait pilonner. A côté, Crochet se prend un uppercut dans la gencive – une merveille selon Alice ! Un sacré bordel surtout ! Mais qui n’empêche pas la petite sirène de s’envoyer en l’air avec Achab – pris au roulis de leurs élans sur le vaisseau fantôme…

Quand même, j’aimerais savoir pourquoi tout s’en va à vau-l’eau !

Peut-être…

Oui, peut-être à cause de cette machine à remonter le temps ? Remonter, démonter, éclater… Qui se nourrit du sang pulsé. Qui tourne en rond et en rage et cloue tous les élans sur la place des songes brisés. Rendant fou, rendant folle. Isolant des chairs plus jamais impatientes et éclatant les jours en moments sans histoire : ces jours de pluie où tout se dilue dans la métamorphose du corps alors ennemi intime. Jours assassinés où l’on écrit pour ne pas crier – laissant l’imagination vagabonder dans les mers du sud ou dans les glaces argentines prises à quelques éclats bleutés…

Les mots m’aiguillonnent, torture incessante.

Ils sont partout – qui m’obsèdent. Qui dansent. Me narguent et finalement se lassent, rompant tous les liens à coup de H – celui de la horde sauvage, de la haine, et de toutes les aspirations.

Mots d’adieu aux armes ou mots d’amour à mort.

Mots d’auteurs, parfois un peu gros.

Mots doux, mots coupés, mots raturés…

Ils se retrouvent tous dans cette pièce désormais trop étroite pour leurs jeux défendus. Et lancent le dé du hasard, inventant une autre histoire – que je le veuille ou non, que j’aime ou pas. Histoire de cul, classée X – à deux inconnues ou peut-être plus. Parfois même, entre deux romans de gare, ils écrivent à mains nues le conte des amants-rois : choisissant alors une autre chute – avec sept histoires qui reviennent de loin.

Ils se démènent comme des diables mais tout est joué d’avance : avec la promesse du jour, les liaisons dangereuses, les essais obstinés ou, contre toute attente, le jeu de l’amour et du hasard. Avec aussi la mort qui attend au tournant pour achever son voyage au centre de la terre, pilotant seule le bateau ivre sur l’écume de jours – souffle rauque, gueule puante. Mais l’amant se bat ; comme une bête, comme un homme. Contre le hussard sur le toit ou contre tous les apprentis sorciers des univers parallèles. Parce qu’il y croit encore : qu’il voudrait écrire la plus belle histoire du monde, pénétrer la chambre des secrets et reconstruire le château des amours mortes – en faire une cabane enchantée pour un amour éternel, loin du monde comme il va.

Tout cela n’était finalement qu’un virage dangereux, c’est la faute à la mauvaise étoile – en cas de malheur néanmoins, évitez les réclamations, rien ne vous sera rendu. Pour ma part, je laisse sept petites croix dans un carnet à musique et les mémoires d’une jeune fille rangée – au nom de tous les miens ou pour le dernier homme.

Désormais, que l’enchanteur joue aux cartes ou aux dés, il n’aura plus qu’à se taire : à parents terribles, enfants terribles. Mais à dieu ne plaise : qu’ils s’amusent en famille (le fils, le père humilié, la mère courage et le cousin Pons). Et je sais désormais où je vais : prendre le thé dans un jardin anglais ou dans l’Eden (à l’est, toujours) – ci-J le poète à l’arrache-cœur, heureusement, Dieu est un pote à moi ! Et même si je suis anéantie par le flot débridé des mots arrachés au cœur des hommes, j’aurai levé le secret de la licorne et résolu l’énigme des pyramides. Rencontré des géants aux pieds d’argile, touché des griffons aux pattes de velours et visité des terres étrangères effacées des cartes et des atlas – lovées en des temps sans minutes ni durée. J’aurai rêvé que le seigneur des anneaux flirtait avec la veuve noire dans l’éther des jours… J’aurai reçu les confidences d’Arsène lupin et lu, entre deux portes ouvertes ou fermées, deux pages perdues quelque part au cimetière des éléphants, le journal d’un curé de campagne – édifiant ! Enfin, j’aurai fauché le blé en herbe le premier jour de la fin !

Aujourd’hui, ce soir, prise déjà par le Horla, j’entrevois comme une explication : au-delà de la maison de soie et de ses apaches, tout contre la mort et ses vigueurs. Et tenant à la maladie de l’impassible où tout s’endort puis se meurt sans bruit ni remous. Où les mots tombent en des profondeurs insondables, aspirés par quelques champs magnétiques – trou noir dévastateur où s’engloutissent silencieusement des possibles infinis…

Pour le reste, mon dieu, la grammaire est une chanson douce et les propositions encore décentes se font la malle indienne, qui s’ouvre…

Tous les maillons s’envolent : verbes à particules élémentaires, sujets sans nom ni blason et objets nomades bientôt affalés aux pieds des rimes en Molières. Avec quelques compléments courtisés par des pronoms indéfinis adossés à la fontaine des amoureux battue par le mistral – ou assis sur une racine de figuier…

Attributs virils et pauses poétiques, ils flottent dans la pièce à l’odeur de moi – indifférents aux cris de corneille. De longues chaînes se forment, qui se frottent : elles se heurtent quelquefois aux virgules qui font silence plus ou moins long et s’en vont par deux se pendre aux crochets. Certaines attrapent des points par le côté et font phrase, font texte – hors sens le plus souvent.

Vrais ou faux-semblants, quand j’ouvre la bouche, des mots s’y engouffrent pour ressortir en désordre par le nez. Et tout se grise alors à l’encre chinée ici et là sur des rayons qui se vident – tout tourne.

J’ai froid. Mais de l’alpha à l’oméga, l’univers se mélange : Démocrite, Epicure, Thalès, Diogène et sa quête éperdue…

Tout se mêle et les sages écrits de jadis s’en vont plonger au néant de l’oubli – tonneau sans fond d’une humanité perdue. Les auteurs jadis célébrés sombrent et les anonymes se la jouent en grandes pompes sur la scène frivole des stars de cinéma – les temps ont basculé dans les méandres d’un fleuve devenu fou, gardés par des barbares ânonnant un langage perdu. Car l’éternité suspendue des universaux se dit à l’imparfait – rien ne l’est (parfait). Car les textes sont autant de parenthèses où se sustentent les interrogations, ou se nourrissent les émotions : ils sont partout où la vie allume les chairs, où l’amour illumine ou parfois ravage les cœurs. Ils disent d’autres combats, reprennent des histoires à jamais inachevées ou sans cesse recommencées ; emportant les hommes dans des périples inouïs. Ainsi, plus forts que la mort, très au-delà des mondes perdus, leurs trames jouent en continu ; renvoyant pour un instant ou pour l’éternité l’instantané des vies humaines à la fin des temps.

Rêve, ou c’est la mort qui vient !

Les livres pompent l’oxygène des pièces où ils jaunissent – car c’est vrai, je vais mourir. Etouffée, lapidée, anéantie par le flot débridé des mots arrachés au cœur des hommes et naufragés à jamais sur l’île de Pâques. Mais j’aurai levé le secret de la licorne et résolu l’énigme des pyramides. Rencontré des géants aux pieds d’argile, croisé des chimères plus que réelles, touché des griffons aux pattes de velours et visité des terres étrangères effacées des cartes – lovées en des temps sans minutes ni durée. J’aurai rêvé que l’alchimiste flirtait avec l’immoraliste. Et bataillé avec la fée carabine. Fait ripailles au banquet de Gargantua et réfléchi  dans des miroirs truqués où le masque de la Mort Rouge s’évanouissait en riant. J’aurai reçu les confidences d’Arsène lupin et lu, entre deux portes, entre deux pages, le journal d’un curé de campagne – édifiant. Et puis, j’aurai vu l’homme foudroyé par le crépuscule et cherché l’homme nu des origines. Enfin, j’aurai fauché le blé en herbe le premier jour de la fin. Alors, oui, les dieux ont soif – crimes et châtiments ! Ils ont leurs humeurs et leurs colères – ainsi soit-il ! Tant pis pour le chocolat. Pour l’ivresse des profondeurs. Pour l’éternité ou pour le paradis : ils me foudroieront à leur bon plaisir mais j’aurai vécu sans eux ni maître. Vécu une vie pour deux, une vie pour dix – mille vies en une.

 

Jacqueline Wautier

 

A propos de l'auteur

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier

Licenciée en Philosophie/Morale, j’ai débuté une carrière dans l’enseignement avant de me confronter au monde médical et aux associations de patients. Cette approche de la douleur physique et de la souffrance morale me ramena à mon intérêt initial pour la médecine et la recherche scientifique. Ainsi, détentrice d’un DEA en « Histoire, Ethique et Philosophie des Sciences et Techniques Biomédicales », influencée par l’existentialisme sartrien et passionnée autant qu’interpellée par les avancées technoscientifiques, j’ai soutenu une thèse doctorale de Bioéthique en 2005 – Université Libre de Bruxelles.

Depuis, je suis (au pas de course, cela va vite !) l’évolution des sociétés et des individus confrontés aux pouvoirs et aux libertés, mais aussi aux servitudes et aux démissions, générés par la génétique (devenant bio-ingénierie), l’informatique et la cybernétique.

Parallèlement aux essais philosophiques, j’écris des contes pour enfants et quelques nouvelles destinées à un public adulte…

 

Ouvrages publiés :

 

Nouvelles

A) L’instant d’après, Nouvelles, Edilivre, Collection « Coup de cœur »

B) Contes et fables d’une terre presque ronde, Contes philosophiques, Edilivre, 2011

C) Equations, variations sur le même thème, Nouvelles, Edilivre, 2010 (dès 14 ans)

D) L’intrépide tour des mondes d’un touriste entreprenant, Fantasy, Edilivre, 2010 (à partir de 9/10 ans)

 

Essais

1) Ce petit rien, ce petit lien ? / L’identité humaine face à l’opérativité technoscientifique, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

2) Du désir d’enfant au désir de soi / L’homme à l’épreuve de la génétique et des technosciences, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

3) L’éthique sur la paillasse… …ou l’aporie bioéthique, Essai, Edilivre, 2010

4) L’humanité à l’épreuve de la génétique et des technosciences – Aporétique humanité ?, Thèse, Editions Universitaires Européennes, Mai 2011

 

Articles

L’ouverture du débat sur l’euthanasie au Sénat / Cadre éthique, médical, juridique et politique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, 2000, dble n° 1672-1673

L’euthanasie, entre éthique et politique, L’année Sociale 2000, Institut de Sociologie, ULB, 2000, p.43-55

Soi, corps de soi, corps de l’autre : la greffe d’organe, Ethica Clinica, mars 2011

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