Carpe Diem (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 09 mars 2012. dans La une, Ecrits

Carpe Diem (Nouvelle)

 

Lorsque j’appris la nouvelle, mon premier sentiment fut un mélange de frayeur et d’incrédulité. Mais ce qui succéda, étrangement, fut une sensation de liberté comme si, quoi qu’il en fût, je n’avais plus rien à perdre – hormis la vie.

Séropositif, le mot fatidique était tombé (avec un bruit de pot de fleurs qui chute d’un balcon). Cela avait fait dans mes oreilles un assourdissement sec et feutré, comme sont le gré, la terre les fleurs et leurs parfums. Pendant un bref instant, je n’avais perçu du monde qu’un âpre silence. Puis était venu cet apaisement, avec ces quelques mots récursifs comme une litanie : tu n’as plus rien à perdre à présent.

C’est cela qui me permit, qui me permet de faire face, c’est-à-dire bonne figure, c’est-à-dire tracer la route face au destin.

Tu n’as plus rien à perdre, donc. Tout à gagner.

Vivre. Absolument.

Savez-vous combien nous sommes distraits par notre manque d’attachement au réel ? Ainsi pouvons-nous passer dix mille fois dans la même rue sans remarquer tel ou tel détail d’importance : un ornement architectural, une sculpture, une enseigne originale, que sais-je ! Notre vie, au rythme des habitudes, avance avec des œillères, et nous passons sans voir les côtés du monde.

Depuis que je sais, je me suis promis d’écarquiller les yeux, d’ouvrir mon cœur, de débrider mes sens. De ne rien perdre de vue – pas même, et surtout pas le temps.

Ainsi  je regarde avec une intensité tout autre la moindre surface de ma vie. J’écoute plus attentivement les femmes et les ruisseaux. Je goûte tout ce qui est dans l’air, les saveurs, les parfums, la pluie qui a sur la langue cette sapidité si fraîche. Je touche l’écorce des arbres comme s’ils étaient mes frères, souhaitant leur transmettre ma propre chaleur. Plus que les odeurs, je sens l’expression des êtres, des choses, de ce qui manifeste la présence du monde dans sa crépitation universelle (les odeurs sont aussi les bruits qui se taisent).

Je perçois du monde des reflets qui n’y figuraient pas. Il me semble mettre à nu la nudité même. Chaque instant s’épluche, vraiment.

Alors l’insolite affleure sans qu’on n’y prenne garde – tant la vie est plus que ce qu’elle est.

Ainsi j’ai vécu une expérience étrange :

Un soir comme un autre, le téléphone sonna. Une petite voix charnelle se fit entendre :

– Il faudrait que vous veniez de suite, c’est une question de vie. Voici l’adresse.

Et la voix raccrocha.

Mu par un instinct impérieux, par un élan vital, je me rendis sur place sans la moindre hésitation. À l’adresse indiquée, un porche, mi-roman mi-gothique, semblait parader, encadré de buissons sauvages. Je le franchis, happé par sa gueule d’ombres. Là, je disparus à moi-même, me sentant tout autre ; sensation fugitive d’exister entre les particules, dans un intervalle de résistances et de conflits.

Je me trouvai face à deux portes sur lesquelles figurait une inscription. Sur la première on pouvait lire :plus tard ; sur la seconde : immédiatement.

N’ayant de temps à perdre, j’ouvris la porte, immédiatement. Ce fut un rire qui explosa : le mien. Là, devant moi, une scène orgiaque, peinte dans la réalité mouvante des corps, s’offrait à mon regard. Un satyre cornu sodomisait une chèvre ; une femme, aux mamelles pastèquales, frappait de ses massues un homme aux attributs hypothétiques ; des jeunes filles, expertes en langues vivantes, s’adonnaient à des pratiques clitoridiennes ; et de temps à autre, une verge, sortie d’on ne sait où, s’érigeait en principe. Ce fut d’un bond que je franchis le pas, m’insérant dans ce tableau clownesque. Ce que je fis alors ? Aucun terme ne saurait l’exprimer. Je vécus, c’est tout.

Puis vint le temps de sortir de la scène. De se trouver face à deux portes sur lesquelles figurait une inscription. Sur la première on pouvait lire : plus tard ; sur la seconde : immédiatement.

Curieux de ce qui peut advenir, je poussai la porte, plus tard. À l’instant même où j’entrai, je me trouvai sur un quai de gare. Des bruits de mouvements lointains me parvenaient de part et d’autre – comme si j’étais au centre de la Terre, percevant la sourde agitation des Hommes. Ce fut dans un bruit de tonnerre que bondit un premier train : je n’eus le temps que d’apercevoir un éclair, il était déjà loin ! « Je prendrai le suivant, me suis-je dit, rien ne presse ». Mais le suivant fila sans s’arrêter. D’autres, et d’autres encore filèrent : et j’étais toujours là, sur le quai.

Mon portable sonna. Une petite voix charnelle se fit entendre :

– Il faudrait que tu m’aimes, c’est une question de vie. Je m’appelle ton ombre, et je suis à toi…

Je connais des moments difficiles ; d’autres, légers comme des flocons. Quand il neige, je sens le chaud et le froid.

Quelqu’un m’a dit que l’espoir, c’est un arbre qui fait bouger le vent. Aussi je me plante et je pousse. Advienne que pourra !

Je suis dans l’air, dans la terre.

Plus vivant que vivant.

L’ombre qui me peint.

Le vent. Qui m’éclaire.

Vie vent !


Daniel Leduc


(extrait de Aux Fils du Temps, nouvelles, L’Harmattan, 2008)


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (2)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    11 mars 2012 à 18:24 |
    L'immédiateté rend de la vie à la vie barrée par le virus!

    Sabine

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    09 mars 2012 à 23:26 |
    Beau récit, très onirique. La partie en italique me fait penser à Aloysius Bertrand.
    Plus profondément, la confrontation avec la proximité de la mort, du fait du sida ou de quelle qu’autre pathologie, rend la vie plus intense et le temps qui reste plus précieux. Question : pourquoi faut-il en arriver là pour prendre au sérieux l’existence et réellement l’apprécier ? Pourquoi faut-il l’ombre de l’absence définitive pour être véritablement présent ici et maintenant ? Le souvenir de la mort, le memento mori, est un enseignement constant de la pensée monastique de l’antiquité et du Moyen-Âge. Au fond, le memento mori n’est qu’un memento vitae : c’est en se souvenant de la mort qu’on n’oublie pas de vivre.

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