Contre feu

Ecrit par Sabine Aussenac le 20 février 2016. dans La une, Ecrits

Contre feu

Opinion

 

D’aucuns ont trouvé le récent article de Luce, intitulé « Opinion », hermétique, voire même tendancieux, on parla même de populisme, voire pire… Je ne me hasarderai pas à parler du reste de son œuvre, que je connais mal.

Quant à ce texte-là, oui, il m’a touchée, par le courage qu’il afficha sous ses prétendus « fumets regrettables »… J’ose vous le dire, moi aussi, je suis une aficionada totale de BHL, que j’aime depuis les volutes de fumée d’Apostrophes où voletaient les manches de ses grandes chemises blanches, et de notre cher Finky.

Je n’ai pas bien compris en quoi la judéophilie affichée de Luce pouvait « déranger » notre site d’expression libre. On ne peut pas chaque samedi se faire le porte-parole de l’Intifada et de Cuba libre, de délires Mélenchoniens et du temps des cerises ; parfois, on peut, on doit, même, ose-je écrire, pouvoir lire les termes de « Jérusalem » sans y voir un gros mot.

Moi aussi, j’ai des amis juifs. D’autres, non feujs, m’ont parfois dit que je « m’enjuivais », et puis ma famille souvent « mais lâche-nous un peu avec tes juifs », pire, j’ai même pensé me convertir, avant d’épouser, en secondes noces, un pasteur, ce qui m’éloigna définitivement des fallafels et autres papillotes. Trêve de plaisanterie, j’ai su dès l’enfance que quelque chose clochait entre les Allemands – ma mère est rhénane – et le peuple du Verbe, quand au fil des ans j’ai compris les horreurs perpétrées par une partie de mes ancêtres. J’ai longtemps cherché comment accomplir mon devoir de mémoire, avant de finaliser une première partie de thèse sur la poésie de la Shoah, et de faire du devoir d’antisémitisme l’un de mes combats en écriture…

Il se trouve, voyez-vous, que j’ai la chance de vivre dans la Ville Rose, cette même cité radieuse où, par un beau matin de printemps, un homme venu de nos Quartiers tira à bout portant sur la tête blonde d’une petite Myriam, tête qu’il tenait par les cheveux. Quelques instants plus tard, en mes collines gersoises où j’enseignais le teuton, un collègue effaça du tableau de la salle des profs la phrase que je venais de décorer d’une étoile juive : « Premier attentat antisémite depuis la rue des Rosiers », me lançant au visage qu’on ne pouvait pas affirmer cela avant d’avoir des preuves.

Oui, ce jour-là, j’ai été en colère comme rarement je l’avais été, contre ma France qui avait laissé commettre ces crimes, contre ce collègue sourd et aveugle, contre notre antisémitisme du quotidien, contre les Dieudonné, contre les révisionnistes. Et je n’ose même pas vous dire comme j’ai été en colère le jour de Charlie, puis le jour du Bataclan… Car voyez-vous, si les pouvoirs publics avaient déclenché l’état d’urgence, le fameux, le liberticide, peut-être que Cabu ne rirait pas avec les anges, peut-être que les Eagles of Death Metal auraient pu finir leur concert non pas hier soir, mais dès le 13 novembre.

Par contre, il est absolument hors de question pour moi de sombrer dans « les amalgames » et la paranoïa, et je trouve effectivement dommage que Luce emploie ce vocabulaire un peu limite, un peu « français de souche »… Bien sûr, moi aussi, j’ai peur. Pas vous ? Tenez, le matin, quand je vais à pied de la Place Wilson à mon école, je ne compte pas moins de dix « kébabs » sur ce petit trajet que je couvre en dix minutes. Dix kébabs, dans la seule rue qui part du Capitole vers Garonne il y en a au moins six, c’est fou, c’est ridicule, oui, comme je ne sais plus quel VIP qui avait osé en parler, je me sens agressée, même s’il m’arrive, peut-être une fois l’an, de passer y chercher une frite et un nan double fromage…

Agressée parce que cela me dérange, cette uniformisation d’une culture qui n’est pas mienne et qui me gêne de par l’absence de diversité, mais ne croyez pas que je ne sois pas tout aussi dérangée par les 50 magasins de sacs et chaussures made in China, qui vendent leurs horribles camelotes fabriquées par des mômes rachitiques dans des usines-mouroir… Agressée aussi par ces voiles omniprésents, par l’ambiance épouvantable qui règne le dimanche matin aux « Puces » de Saint-Sernin, où l’on ne trouve pas un seul vêtement « occidental » à acheter pour les femmes, mais, par contre, des voiles pour fillettes, où d’obscurs barbus quémandent pour je ne sais quoi, de grands panneaux à la main, peut-être pour la construction d’une Mosquée, mais peut-être pas, sans présence aucune de forces de l’ordre, dans cette zone de non-droit, d’impunité totale, qui ressemble fortement à ce quartier de Bruxelles non loin duquel j’ai habité.

Oui, Arnaud-Bernard c’est Molenbeek sur Garonne, mais personne n’ose le dire. Mais ne croyez pas que je ne sois pas non plus outrée par tous les petits vendeurs qui proposent des Rolex à la sauvette, et/ou de la drogue, là aussi sans aucune intervention policière.

Oser dire cela, c’est être aussitôt targuée de relents de racisme, je suppose. Mais je n’ai aucune honte à l’écrire, car ce n’est que la vérité, et ce n’est pas mentir que d’affirmer que des pans entiers de nos villes sont gangrénées par des trafics en tous genres, que de plus en plus de femmes sont voilées, qu’il est bien difficile d’enseigner la Shoah en collège – je viens de faire un stage « laïcité » à ce sujet. Je n’ai pas honte d’oser le dire, parce qu’autre part je suis TOUT AUSSI FAROUCHEMENT EN LUTTE CONTRE LE FN et contre les autres partis et/ou sites d’extrême-droite, qui gangrènent, eux aussi, notre démocratie. On relira à ce sujet mes textes au gré du Huff-Post ou d’autres sites, comme « Le FN, c’est la Chienlit »…

Et si je suis « judéophile », j’aime aussi passionnément notre terre d’accueil et de tolérance, notre culture des Lumières, notre idéal de partage, notre diversité. Oui, on peut aimer chanter des chansons de Noa – chanteuse israélienne – et du Raï, on a le droit d’avoir des potes feujs et rebeus – je pense que mon Facebook est assez équilibré en ce sens –, on peut écrire des poèmes qui vantent la terre de lait et de miel et le pays des orangers et des sables…

 

Ton oasis charnue aux amandiers en fleur

Croisera en pays de cocagne le pastel aux couleurs

De tes roches azuréennes, et Mohammed Khaïr Eddine

Ecoutera le jazz de Claude en sourdine.

 

Si j’avais été juive m’aurais-tu mon aimé

Emmenée un été jusqu’à la maison blanche ?

Au soleil des lavandes aurions-nous entonné

Un beau chant en hébreu en regardant la lande ?

 

Je suis actuellement en guerre ouverte – nous en sommes au Conseil d’État – contre un site d’extrême-droite qui ose me prétendre « auteur » chez lui, alors même que je n’ai pas donné autorisation de reproduire l’un de mes textes en ses colonnes et alors même que le site a osé publier deux textes injurieux à mon encontre, et que j’ai reçu des avalanches de mails d’insultes depuis : je suis une « suçeuse de muzz », sic, ou une « pute juive », entre autres. Pourtant, ni la CNIL, ni Google avec le « droit à l’oubli » ne veulent m’aider à faire supprimer l’association honteuse de mon nom qui chante pourtant la diversité et la tolérance à longueur de textes, et de ce site…

Alors oui, c’est compliqué. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, et c’est bien cette diversité-là qui fait nos richesses. J’espère que Reflets du Temps va rester cette plate-forme de libre-expression sur laquelle chacune et chacun auront droit à la parole, sans que l’on ne s’y balance des insultes en backstage.

Et moi je continuerai à me demander pourquoi je « porte » la faute du peuple allemand tout en rêvant d’un mari juif, tout en dansant parfois plusieurs heures sur Khaled et en lisant de la poésie arabo-andalouse ou des poètes iraniens. Et je continuerai à sourire systématiquement au moins une fois par jour, dans la rue, dans le bus, à des femmes voilées, même si je suis contre cette pratique, pour leur montrer que je les accueille malgré cette différence, et tout en militant pour qu’à Toulouse, non d’un cassoulet, on ouvre plutôt des petits troquets de quartiers dans lesquels les femmes aussi sont les bienvenues et peuvent travailler !

Et un pastaga ni casher ni hallal, un ! À la vôtre, lehaïm, à la vie !

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (3)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    21 février 2016 à 15:30 |
    Ce n'est certes pas la « judéophilie » de Madame Caggini qui m'a choqué, Sabine (vous aviez d'ailleurs réagi il y a longtemps déjà, et fort gentiment, à ce sujet, sur une de mes chroniques : « Anti-judaïsme, anti-sionisme et anti-sémitisme). Moi aussi, tout comme vous, je me bats, vous avez pu le constater, contre l'antisémitisme, et pas seulement en France, de plus malgré la présence en Israël du gouvernement le plus rétrograde que cette belle nation reconstituée ait eu depuis mai 1948. Non, c'est son islamophobie systématique, car la généralisation est le propre des esprits étroits ! Vous ne savez pas tout de cette affaire, Sabine... !!
    Vous avez raison de dénoncer « les amalgames » et la « paranoïa » à propos des musulmans. Mais, l'expression « français de souche », pour Madame Caggini, n'est pas que cela, Sabine. Je peux vous l'assurer, mais je ne puis vous donner les raisons de cette assurance, car cela concernait des relations presque privées entre Madame Caggini et moi, et qui, à cause de cela, sont désormais définitivement rompues - car je ne reconnaissais plus cette Dame, qui fit un virage à 180° en un temps record ! « Français De Souche » est d'ailleurs une officine idéologiquement liée au Front National, Sabine, et je sais que vous êtes trop bien informée et formée pour ne pas le savoir. Quand un « politique » s'appuie sur les idées d'un penseur, d'un philosophe, ou même d'un lobotomisé de base, sur la forme, c'est exactement la même chose. Voilà un fait qui ne peut être nié...
    En effet, l'historien que j'essaye d'être sait que l'on est toujours responsable des sources que l'on cite, et que, si elle « sentent mauvais » (ce qui est le cas ici), on le dit, lorsqu'on est réellement une (ou un) démocrate ! Juste un petit conseil au passage, pour ce qui vous concerne, Sabine - à la fois amical et sincère : pour les « kebabs » (au fait, je n'en consomme jamais, mais cela ne me gênerait nullement), faites attention, car j'ai l'impression que vous ne savez pas ce que l'actuel maire de Béziers vient de déclarer récemment à ce propos... (?) L'humanisme, cette grande tradition, notamment française, ne marche pas à sens unique, Sabine, et je vous sais trop intelligente et instruite pour mettre tous les Français de confession musulmane dans le même sac. Comme quoi l'on peut militer contre l'antisémitisme sans être - contrairement à certains(es) (je ne parle bien évidemment pas pour vous) - islamophobe ! Signé (rappelez-vous...) : « Pas mal pour un goy ! »...

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    • Bernard Péchon-Pignero

      Bernard Péchon-Pignero

      21 février 2016 à 20:57 |
      Cher Jean -Luc. A nouveau bravo pour cette mise au point pleine d'humanité comme toutes vos chroniques;Un seul point qui n'est même pas de désaccord: Essayez les Kébab. Ici, nous en avons un qui fait des plateaux délicieux à des prix attractifs. Les gosses adorent et moi aussi.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 février 2016 à 13:59 |
    Chère Sabine

    La référence à la « judéophilie » de Luce n’était en rien une « judéophobie » déguisée. Je suis moi-même judéophile et sioniste. Je ne m’en cache pas ; mieux je l’étale à longueur de chroniques et de commentaires. Le problème chez Luce, c’est que cette judéophilie se doublait – ou plus exactement servait de paravent - dans son dernier texte, à une islamophobie à la limite du racisme anti arabe : citons - entre autres - « laissons les ordures de dissoudre dans les décharges », référence explicite à l’odieuse jeune femme, membre des « indigènes de la République », qui avait sauvagement agressé verbalement Finkielkraut. Le passage d’une juste indignation à l’islamophobie réside précisément dans cette généralisation : « les » ordures…généralisation que vous ne faites pas vous-même, puisque vous acceptez – même si ça vous agace – le « Molenbeek sur Garonne ». Soit dit en passant, Molenbeek n’est pas l’enfer que l’on décrit souvent : c’est simplement un ghetto, comme Barbès, à Paris.
    Les outrances de certains commentaires – tel le ridicule « néofascisme » dont l’un d’entre eux a affublé Luce - m’ont, comme vous, choqué. Mais, si l’outrance de leur expression était grossière et infondée, le fond de leurs critiques était, lui, bien fondé.
    Quant à ce que Reflets du temps demeure « une plate-forme de libre expression », c’est un combat – car rien de va de soi – que, croyez-moi, je fais également mien…

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