Danse avec la mort (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 05 mai 2012. dans La une, Ecrits

Danse avec la mort (Nouvelle)

 

Le corps de Mahara ondulait avec l’eau, avec le vent et la danse des nuages. Il épousait chaque molécule qu’il frôlait, sa souplesse était fluide. C’était un corps né des vagues, des algues et des coraux. Né de l’île de Niue, au cœur du Pacifique.

Mahara dansait vraiment. Elle ne nageait pas : elle valsait lentement avec la mer, avec les deux katualis qui l’escortaient. De ces serpents marins (qui suscitaient autant le respect que la peur) Mahara s’était fait des amis. Et c’était Cat et Willy qui, aujourd’hui, l’accompagnaient – couple de serpents, qu’elle avait baptisé avec l’humour de son âge.

Mahara avait dix ans. Mais dans sa tête, le monde, lui, n’avait pas d’âge. Il était comme une houle : dans le passé, le futur, le présent : là où ça ondule.

Et Mahara disait que le monde nageait en elle. Qu’il était comme un poisson géant.

 

Les études du professeur Bryan Fry relatives aux katualis ont démontré combien ce serpent de mer est unique par son comportement. Il s’est en effet adapté à la vie aquatique mais aussi à la vie terrestre. Il nage, il rampe, il grimpe. Encore ne sait-il pas voler…

Son venin, mortel, pourrait permettre de traiter des maladies nerveuses ou osseuses. Le katuali est donc la double face de la vie et de la mort.

Mahara avait lu ça dans un journal néo-zélandais qu’un touriste avait abandonné sur un banc public. Il y était dit que ces serpents étaient originaires d’Australie, qu’ils étaient attirés par le bleu et que leur odorat était extrêmement développé. Il y était dit bien d’autres choses encore, mais rien que Mahara ne sût déjà.

Depuis toute petite elle avait appris à les connaître. Ils étaient devenus comme sa deuxième famille. Une famille faite d’ondulations et de reptations.

Aussi, dès que c’était possible, elle rejoignait la pointe Sud de l’île – là où vivent les dieux de la mer et leurs messagers – et elle plongeait vers la caverne aux serpents, lieu où pondent les katualis dans le secret des silences pélagiques. Cet endroit, tenu à l’écart du monde par un rideau de serpents montant et descendant sans cesse, il fallait en connaître les contours et les rythmes pour pouvoir s’y retrouver sans risquer de s’y perdre. Mahara était la reine de cette grotte-cathédrale où les serpenteaux voyaient le jour au sein de l’obscur. Les katualis acceptaient sa présence comme celle d’une déesse qui leur ressemblait tout en étant si différente.

Et quand quelqu’un lui demandait ce qu’elle faisait là-bas, à la pointe Sud de l’île, simplement elle répondait :

– Là-bas je m’apprivoise. Je danse avec la mort.

 

 

Ce jour où l’étranger l’aborda pour la première fois, Mahara rêvait. C’était, il faut dire, l’une de ses distractions favorites. Rêver comme on voyage, comme on prend le grand large…

Lorsqu’elle entendit la voix, elle frémit.

– Il paraît que tu connais chaque galerie, chaque crevasse, chaque grotte souterraine qui, ensemble, forment un véritable dédale sous-marin autour de l’île ?

– C’est possible. Pourquoi ?

L’étranger hésita :

– Eh bien voilà, j’aimerais en visiter certaines. Disons les plus riches en faune et en flore aquatiques. Pour faire des photos, tu comprends ?

– Vous êtes journaliste ?

– Non. Seulement photographe amateur. Je te payerai, bien sûr !

– Il ne s’agit pas de cela ! Mais je ne peux vous accompagner…

L’étranger insista, en vain.

Mahara ne voulait pas dévoiler son théâtre d’ombre et de lumière. Elle ne voulait pas qu’un étranger puisse s’immiscer dans cet univers propre à l’île et aux dieux de la mer. Ne voulait pas, non !

C’est ainsi que l’étranger la quitta, l’air dépité ; menaçant, presque.

Mahara aurait bien aimé connaître les intentions réelles de cet homme qui ne lui inspirait aucune confiance. Était-il, comme il le prétendait, l’un de ces photographes amateurs qu’attiraient les splendeurs subaquatiques ? Ou bien était-ce les coraux qui suscitaient sa convoitise ? Ou encore l’espoir de découvrir quelque richesse dans l’une des multiples grottes sous-marines ?

En fin de compte, elle avait bien fait de refuser.

 

 

Le vent s’était levé, annonçant l’une de ces tempêtes tropicales qui se transforment maintes fois en ouragans.

C’était le temps que Mahara préférait, tout en le craignant. Elle adorait braver la pluie qui fouettait son visage, les vents qui la bousculaient, et ces bruits sourds qui provenaient de l’intérieur des eaux, telle une sombre menace.

Mahara faisait corps avec les éléments.

Comme elle dansait dans l’eau, elle dansait avec les vents et les averses. Avec la violence du temps.

Ces jours de bourrasque, elle aimait se retirer dans une crique qui était son royaume. Là, des heures durant, elle inventait sa vie ; des aventures, des voyages ; des histoires de cœurs et de sang. Tout ce qui fait palpiter la tête, qui fait enfler les rêves.

C’est dans ce contexte, dans cet instant songeur, que Mahara sursauta.

L’étranger était devant elle, ricanant :

– Te voilà donc, petite ! Cette fois tu ne refuseras pas de me faire visiter ta grotte… si tu vois ce que je veux dire !

– Je ne comprends pas ce que vous dites, affirma Mahara, qui avait trop bien compris l’intention.

– Approche-toi petite, viens !

Mahara tenta de fuir, mais en quelques foulées l’étranger l’avait rejointe ; implacablement, il la plaqua au sol.

Mahara poussa des cris de cormorans, puis des cris de porcs qu’on égorge. Elle eut l’impression qu’on lui arrachait le cœur, toutes les veines du corps. Puis elle ne sentit plus rien…

L’étranger s’éloigna, la laissant évanouie au sein de son royaume en ruines.

Lorsqu’on la retrouva, tard dans la nuit, elle était assise sur un rocher, le regard fixé sur la mer ; l’iris, à jamais dépoli.

 

 

L’étranger : on ne le revit jamais.

Après avoir quitté Mahara, la laissant pour morte, il ne s’était pas aperçu qu’on le suivait. Deux longues traces ondulantes…

C’était Cat et Willy, les deux katualis, frères de Mahara.

Profitant du fait que l’étranger empruntait un sentier longeant la mer, les deux serpents s’étaient jetés sur lui et l’avaient entraîné dans les eaux profondes.

L’homme de plus en plus violemment s’était débattu, lorsqu’une caravane de serpents était venue à la rescousse des deux premiers katualis. Tous s’étaient enroulés autour de l’étranger ; ils l’avaient emmené dans les abysses de l’île, là où sommeillaient les dieux de l’océan.

L’île de Niue tout entière s’était assombrie, bâchée par d’épais nuages noirs.

Et tout autour, de la côte à l’horizon, ce n’était plus qu’une mer de serpents qui ondulait, sous un ciel de méandres et de boue.

 

Daniel Leduc


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 mai 2012 à 15:51 |
    Belle sympathie-empathie entre l'animal et l'enfant, qui prend un tour mystérieux et fatal pour l'ennemi de l'enfant, comme dans la fantastique - dans tous les sens du terme! - nouvelle de Saki (H.H.Munro) "Sredni Vashtar" (in "Collected short stories")...A lire absolument!

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