Du STO au Club Med : qui part en vacances en Allemagne ???

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 mai 2013. dans Ecrits, La une, Voyages

Du STO au Club Med : qui part en vacances en Allemagne ???

Bien sûr, ce n’est pas la Seine,

Ce n’est pas le bois de Vincennes,

Mais c’est bien joli tout de même,

À Göttingen, à Göttingen.

En feuilletant un magazine féminin allemand, je trouvai hier soir tout un « publi-reportage » sur nos belles régions françaises, ode à nos paysages et à nos vins, bourdonnant d’adresses et de convivialité… L’Allemand ne se dit-il pas, d’ailleurs, « glücklich wie Gott in Frankreich », entendez « heureux comme Dieu en France », dès lors qu’il veut évoquer nos terroirs ?

Qu’en est-il de notre propre regard touristique sur l’outre-Rhin ?

Il est, hélas, et depuis des années, réduit à la portion congrue… Car, avouons-le, qui, oui, qui s’en va passer des vacances en Allemagne de son propre gré, sans y avoir été invité par quelque congrès, séminaire ou grand groupe économique « partenaire » ?

Il faut bien oser appeler un chat un chat, et le clamer haut et fort : les séjours du Français lambda au pays de Lili Marleen évoquent encore plus souvent le STO que le Club Med. D’ailleurs, c’est bien simple : ne se rendent réellement en « touristes » en Teutonie que les germanophiles, universitaires par exemple, ou enseignants du second degré, et/ou quelques rares rescapés, souvent retraités de nos jours, des fameux « échanges » en peer to peer de villes ou de régions mis en place dans les bienheureuses « années De Gaule-Adenauer »…

Dans ce no man’s land touristique, Berlin est devenue l’exception qui confirme la règle. Oui, Berlin, the place to be, la petite capitale qui monte qui monte, lieu de prédilection des écrivains, des bobos même, tant le prix du mètre carré fait sourire, de Kreuzberg aux superbes lacs entourant la capitale de l’ex-RDA… Berlin la virevoltante, plus branchée que Bruxelles, bien plus verte que Paris, plus cosmopolite que Londres… On s’y presse, on s’y retrouve, on y est heureux.

Mais le reste ? Le reste de l’Allemagne ? Qui y va, qui s’y presse, qui y booke des séjours en famille, des WE en amoureux, des circuits de découverte ?

Pourtant, Barbara l’a déjà chanté, bien mieux que moi :

Bien sûr nous, nous avons la Seine

Et puis notre bois de Vincennes,

Mais Dieu que les roses sont belles

À Göttingen, à Göttingen.

L’Allemagne est un pays magnifique, un pays immense, aux mille saveurs et couleurs. Ces quelques lignes seront trop courtes pour en parler en profondeur, pour évoquer la richesse de ses paysages, des plaines tourbeuses de la Lande de Lüneburg, envahies par la bruyère (Erika, en allemand), aux cimes majestueuses des Alpes, en passant par les remparts des quelques cités ayant échappé aux « bombardements tapis » des Alliés et par les rives langoureuses du Rhin… Et tous ces petits villages de carte postale de la Forêt Noire, débordants de croisées fleuries… Et les immensités presque boréales des îles de la Mer du Nord et de la Baltique… Et les merveilleuses empreintes de l’Histoire, toujours si proches, certes, de ses brûlures, lorsque les fresques du Mur rappellent les évasions et les morts, lorsque les façades des belles villes de la Hanse ne suffiront pas à faire oublier les atrocités des enceintes dévastées des Camps, ces empreintes dont un célèbre poème de Brecht réclamait qu’elles demeurent, elles, et que les ordres aboyés par les bourreaux soient voués aux Gémonies…

Cela fait longtemps que nous, les germanistes, petit peuple oublié par l’Éducation Nationale – pensez, cette année, pour les mutations, seulement QUATRE postes au « mouvement » pour l’immense académie de Toulouse… – nous réfléchissons à ce désamour des Français pour la langue, la culture et cette « hospitalité allemande » pourtant si renommée… Nous nous demandons pourquoi nous n’avons plus d’élèves, pourquoi il existe un tel décalage entre les partenariats économiques et culturels bi-nationaux et ces déserts de nos classes. Et nous en sommes arrivés à cette triste conclusion : plus de soixante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, le fait est que les Français n’aiment toujours pas l’Allemagne, et qu’ils n’ont aucune envie d’aller y prendre des vacances.

Comment l’aimeraient-ils ce pays, dont la télévision se gausse en boucle des énièmes rediffusons de La Grande Vadrouille et du Vieux Fusil aux publicités grinçantes sur les voitures et la Crise, ce pays dont les médias font les gorges chaudes, critiquant à tout-va la Chancelière, nouvelle Dame de Fer de notre Europe en perdition, ce pays dont les seuls attraits demeurent, dans l’Inconscient Collectif, quelque club de foot et deux ou trois marques de bière…

Dieu sait que je l’aime, ma Romy, et que je suis la première à regarder encore et encore Le Vieux Fusil, tiens, l’autre jour j’ai même demandé à mon collégien de fils de regarder avec moi, et nous avons beaucoup ri devant l’accent des soldats, pour ne pas trop pleurer… Mais enfin, franchement, ce film, et des dizaines d’autres, ne peuvent que sans cesse raviver des plaies, des rancœurs, des blessures, quand il serait bien temps de demander au Service Public et aux autres chaînes de nous passer de délicieuses séries allemandes, comme ma chère Danni Lovinski, une avocate complètement barge et très humaine, trop fauchée pour avoir son propre cabinet, qui officie dans un centre commercial et qui vit en HLM avec son vieux papa alcoolique…

Ou de nous offrir quelques émissions qui empièteraient le pas à Des Racines et des Ailes et nous feraient découvrir des paysages allemands… Ou de nous proposer des films allemands en prime time – mais qui propose encore des films en prime time ??? – comme cette superbe fresque sur une famille allemande d’origine turque, Almanya.

Ou enfin d’inviter des artistes allemands en plateaux, comme de grands chansonniers, des rockeurs, des popstars… Je vous offre ce superbe regard d’Herbert Grönemeyer sur sa femme disparue… : C’était un morceau de ciel que tu existes… Tu as empli chaque pièce de rayons de soleil…

Nos enfants d’ailleurs ne connaissent plus l’Allemagne, puisqu’ils n’apprennent plus l’allemand : dans mon Sud-Ouest, rares sont les départements où la langue de Goethe est proposée en primaire, et c’est la même chose dans tout l’hexagone, sauf à Paris et dans l’Est. Forcément, on ne prend plus non plus l’allemand en première langue, alors que cela reste la deuxième langue du commerce international et de l’internet… Alors effectivement, les enfants de Göttingen, on les comprend de moins en moins…

Quand ils ne savent rien nous dire,

Ils restent là à nous sourire

Mais nous les comprenons quand même,

Les enfants blonds de Göttingen.

L’Allemagne n’est sans doute pas en reste dans cette méconnaissance grandissante entre nos deux peuples, du moins en ce qui concerne sa propre politique touristique. Rien n’est fait !

Enseignant cette année dans un lycée hôtelier et allant à la pêche aux documents, entre mes quatre heures de trajets quotidiens et ma grande solitude de germaniste (« Tiens, voilà ton code de photocopie ; il n’y a aucun manuel, tu dois créer tous les cours ; pour le référentiel des BTS, vois avec l’académie de Dijon ; tu ne veux pas d’heures sup ? Ben si, t’es obligée… »), je me suis rendue compte qu’au sein des offices de tourisme du Sud-Ouest et dans les hôtels, même très luxueux, on ne trouvait quasiment JAMAIS de prospectus en allemand… Jamais vous ne verrez aussi de belles publicités du style « L’Allemagne, ça vous gagne ! » dans la presse ou sur les murs du métro…

Non, l’Allemagne, aux yeux de la plupart des Français, demeure ce pays si proche et pourtant si lointain, dont des soldats éructent une langue violente et hachée en poursuivant des enfants juifs, dont la politique écrase l’Europe tout en la sauvant, dont l’ordre et la rigueur inquiètent, dont les femmes ne se rasent pas sous les bras et dont les gâteaux font grossir.

Dont acte.

Et moi, en ce 25 avril 2013, le nez cassé deux fois, suite à un accident de trajet imputable AUSSI à ma fatigue, je suis très, très, très, très, très en colère contre l’inertie de nos gouvernants et politiciens divers, toujours prêts à se faire photographier dans de fraternelles accolades, mais bien peu réactifs devant la fonte de nos effectifs et ce manque de communication flagrante quant au simple tourisme outre-rhénan. Car une réelle politique touristique consensuelle et efficace, visant enfin à faire franchir la ligne Maginot des mémoires à nos compatriotes, suffirait à débloquer une situation éducative bloquée et dangereuse.

O faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j’aime,

À Göttingen, à Göttingen.

Et j’en appelle à votre bon sens, chers lecteurs : ouvrez les yeux, oubliez les clichés… Osez l’Allemagne ! Osez venir arpenter les collines du Harz et les landes, osez vous assoir à l’ombre des chênes tutélaires et plonger dans la blondeur des hêtraies, osez fouler les pas des randonneurs romantiques… Venez ! La table est mise qui vous attend, débordante de jambons de la Forêt-Noire et de Plätzchen ; les villages et les mélodies du pays des penseurs et des philosophes vous tendent les bras. Berlin la vivante est là, mais aussi Lübeck et le vent vivifiant venu du Nord, München et ses bronzes…

 

Et que personne ne s’offense,

Mais les contes de notre enfance,

« Il était une fois » commencent

À Göttingen…

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (4)

  • Florence Trocmé

    Florence Trocmé

    15 septembre 2013 à 08:51 |
    Entièrement d'accord avec votre analyse. Nous sommes fans d'Allemagne, dont nous avons décidé de reprendre l'étude de la langue à un âge certain et nous nous rendons souvent là-bas, dont trois fois pour de grands voyages, deux fois dans le Nord, Hambourg, Lübeck, Rostock, etc. et une fois dans l'est, jusqu'à la splendide et émouvante Dresde en passant par Halle et Leipzig, la ville où vécut si longtemps Bach. Il y a à voir partout, des choses passionnantes, des paysages splendides... et il n'y a pas un touriste, ce qui est un régal.... Berlin fait exception à la règle en effet ! même en nos cours d'allemand, tout le monde était allé à Berlin (et à ce moment-là pas nous encore, lacune comblée au printemps dernier) et nulle part ailleurs ! Les professeurs sont toujours étonnés de tout ce que nous connaissons en Allemagne et ce n'est pas fini, nous comptons bien y retourner, encore et encore. Passionnant pays.

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  • Aussenac Sabine

    Aussenac Sabine

    17 mai 2013 à 08:09 |
    Merci, danke!!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 mai 2013 à 06:38 |
    La germanophobie est un art – entre autres mais plus particulièrement – très français, fruit certes du souvenir des humiliations militaires répétées (1870, 1940), mais aussi d’un complexe d’infériorité par rapport aux résultats économiques….L’arrogance, voire une certaine suffisance, sont également partagée de part et d’autre du Rhin ; mais de ce côté-ci, la suffisance se double – au risque du ridicule – d’une insuffisance : a-t-on jamais entendu parler d’une quelconque « französïsche Qualität » pour les voitures ou les machines-outils ?
    Cette jalousie se double, en outre, d’une incompétence linguistique, commune à l’ensemble des francophones. De même que les wallons n’apprennent pas le néerlandais, de même que les Suisses romands germanisent peu et mal, de même les Français – au mieux – baragouinent la langue de Goethe, alors que le français est parlé, pour des raisons historiques, au moins en Rhénanie et en Bavière…et que l’anglais, assassiné en France, est très largement pratiqué outre-Rhin.
    Bref, le coq gaulois redoute le grand méchant aigle germanique, d’où le désarroi national lors de la réunification. Comme disait Mauriac : « j’aime tellement l’Allemagne que je suis heureux qu’il en ait deux ».

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  • Martine L

    Martine L

    12 mai 2013 à 16:47 |
    très jolie, cette déclaration d'amour à un pays ! doublement touchant car c'est l'Allemagne ! j'ai tout au long de ma carrière, constaté une passion, une implication importante chez mes collègues germanistes ( je pense à une Corinne, notamment ) qu'on ne retrouvait pas chez ceux qui maniaient cette langue si internationale qu'est l'anglais ; quelque chose pour nos germanistes qui avait à porter des représentations tellement plus lourdes, peut-être ?

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