Et si ..? (1)

Ecrit par Eric Thuillier le 10 juin 2010. dans Ecrits

La crise est une affaire qui dure. Plus ou moins aiguë, elle nous occupe depuis le premier choc pétrolier, ça commence à faire un baril. Les solutions pour en sortir sont parfaitement connues de presque tout le monde. Il suffit d’interroger un économiste pour s’en rendre compte, il sait ce qu’il faut faire, il compose une phrase dans laquelle on ne retrouve pas tout à fait dans le même ordre que celui qui parlait hier les cinquante mots du lexique économique et il se demande pourquoi on ne fait pas comme ça. C’est vrai que même avec cinquante mots on compose tout un paquet de solutions et tout un flop de résultats.

Aussi je ne crois pas faire injure à l’entendement humain en proposant des solutions nouvelles qui agiraient non sur la crise elle même, mais occuperaient assez les esprits pour que la crise soient délaissée au profit d’activité plus intéressantes, comme les jeux en ligne par exemple, désormais libéralisés. Pourquoi pas des  jeux littéraires ?  S’il le faut, nous organiserons des paris sur les poètes avec des super questions : combien d’exemplaires vendus pour le dernier recueil de X ? Combien d’heures pour mettre au point le poème de la page 20 auquel on ne comprend rien ?

Voici donc un premier extrait du recueil « Contes et légendes pour sortir de la crise ». Il sont introduits par le fameux Yaka, bien plus moderne que le classique ilétaitunefois. Plus moderne encore, c’est un recueil virtuel que chacun peut gonfler à sa guise.

Yaka tout lâcher, mettre en congé tous les salariés à chaque fois qu’il pleut. Pas lorsque la pluie est trop abondante ou trop venteuse mais quand elle attendrit la terre en la pénétrant doucement. Ces arrêts de travail, comptabilisés par un observatoire paritaire local, seraient déduits des congés payés ou des RTT. Le caractère de la pluie qui fixerait l’arrêt du travail serait mesuré par un petit appareil très simple qui déclencherait la sirène des pompiers.

A ce signal, chacun descendrait dans la rue avec un parapluie d’une conception spéciale. Bordés d’une gouttière, c’est à dire fabriqués avec des baleines recourbées vers le haut sur le pourtour, équipés d’un bec verseur, ces parapluies auraient à peu près l’allure d’un presse-citron.

La pluie serait alors l’occasion d’une fête dont le but consisterait à passer l’eau de parapluie en parapluie pour la porter à la rivière sans qu’elle se souille au contact du sol. Ce serait une très joyeuse bousculade dont la répétition, l’affinement, la mise au point déterminerait un redressement spectaculaire du moral des peuples pratiquant ce jeu. Les choses iraient beaucoup mieux si on les prenait moins mal et la culture du potentiel optimiste des esprits permettrait de surmonter la crise.

Cette nouveauté institutionnelle scellerait les retrouvailles des hommes entre eux. Tous jetés dans la rue par temps de belles pluies régulières, ils retrouveraient le plaisir des foules et des rencontres. Impatients d’une nouvelle séance, on verrait leurs visages s’épanouir à mesure que le ciel s’assombrirait, sans que cela nuise au plaisir de prendre le soleil. De la sorte on cesserait de répartir le temps entre beau et mauvais. On aurait de lui une vision plus juste qui ne tarderait pas à déteindre sur une conception générale de la vie, aimée toute entière, mort comprise. Et quand les hommes auront cessé de se plaindre parce qu’il pleut et qu’ils sont mortels, un grand pas aura été franchi.

Ils se réconcilieraient avec le temps dans tous les sens du terme. Les parapluies seraient équipés de petits volucompteurs électroniques (fabriqués en Chine pour quelques fractions d’euro) surmontés d’une ailette colorée tournant plus ou moins vite en fonction du débit. Chaque homme prendrait place dans une hiérarchie en fonction du volume d’eau passée sur son parapluie. Son grade s’exprimerait par un chiffre, celui de la distance minimum qu’il devrait respecter dans les jeux d’eau entre lui et la rivière. Plus il monterait en grade, plus il pourrait s’approcher de la rivière et plus sa petite ailette colorée tournerait vite. Ainsi les 0 se tiendrait sur les quais. Plus on serait près de la rivière, moins on aurait besoin de bouger. Les 0, presque immobiles mais leurs ailettes endiablées, recueilleraient les fruits de l’âge et seraient les seuls à jouir du bruit de l’eau qui tombe dans la rivière. C’est un jeu pour donner mille ans de sagesse à l’humanité

Le «moins 5», remplacé à sa mort ou son abdication par le plus méritant des porteurs d’eau, se tiendrait au milieu de la rivière dans une barque parée comme un trône, jetant autour d’un mât totémique des voilures horizontales pour recueillir la pluie dont les ruissellements dirigés démultiplieraient les éclats d’or et de pierres précieuses de la royale embarcation.

Un vrai roi car pour accéder au trône, pas de concours, pas de transmission patrimoniale, mais du temps, de l’habilité, de la constance dans la participation aux jeux d’eau. Cette hiérarchie ferait pièce à d’autres, en son cœur règnerait le temps de l’homme.

A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

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