Incipit Bazar

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Ce texte est le début de mon prochain Roman intitulé Bazar qui paraîtra cet été aux éditions Encretoile comme les deux précédents

Incipit Bazar

J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi. J’ai renoncé à être propre. Je croyais l’avoir été à ma naissance mais c’est encore une de ces illusions que la société vous inocule, avec mille autres vaccins pernicieux ou simplement inutiles. On ne vient pas au monde pur et innocent mais souillé de tous les péchés des pères, coupable de tous leurs crimes. Il m’a fallu près de trois décennies pour en faire le constat et apprendre que mes propres turpitudes ne me distinguaient pas de mes aînés mais au contraire me rapprochaient d’eux. Ce n’est ni une excuse, ni une consolation. Un souci de moins, au mieux.

Quand je regardais le sillage du bateau se refermer comme une route qui fuit – en mer, la route n’est tracée qu’à l’arrière, jamais devant soi –, j’étais torturé du remords de n’être pas parfait. Je voyais mon destin dans cette eau que fend l’étrave et dont la masse sombre s’éclaire, le temps du passage du navire et un peu davantage, de milliards de bulles d’air qui vont crever dans les remous de la poupe, brassées une dernière fois par le gouvernail qui les sépare en deux gerbes symétriques. Je ne me lasserai jamais de cette lumière froide et désespérée que les navires instillent à la surface des mers par l’incision qu’ils y pratiquent. Les balafres somptueuses qui traînent à la remorque des vaisseaux à gros tirant finissent en une cicatrice d’écume presque incolore. Le lointain inerte les dissout. Ça ne dure que le temps de noyer dans l’océan noir un peu de nos espérances. Mais les pensées comme cette lumière liquide du sillage se reforment sans cesse.

J’avais cru en m’embarquant à vingt ans que je me tiendrais naturellement à la proue, nez au vent, cherchant sans me lasser sur l’horizon toujours repoussé, des mirages d’îles, des promesses de terres inconnues plantées de fleurs éternelles et peuplées de sauvages nus et doux. J’aurais mesuré la courbure de la terre à mon désir d’être déjà au-delà de la ligne incandescente où le ciel et la mer se soudent. J’aurais cherché des plages dans les mirages dorés du couchant et des atolls dans les brumes de l’aube. Je croyais que naviguer consistait à explorer l’avenir entre les deux infinis de la terre et du ciel. J’ai vite trouvé ma place sur le pont arrière, tourné vers le passé que je fuis, à jamais attaché à la terre dont je m’éloigne. J’ai appris à mes dépens qu’au lieu que mes poumons s’enivrent du vent du large, ce serait mon âme en décomposition qui se distendrait indéfiniment depuis le lieu obscur où elle est ancrée. On ne sait jamais très bien d’où on vient. On devine un peu d’où on ne peut pas venir. De même, vers l’avant, on ne fait qu’éliminer les ailleurs impossibles. Naviguer sur toutes les mers du monde ne sert pas à découvrir des pays merveilleux ou hostiles. Il ne s’agit que d’affiner, par comparaisons successives, le regret de celui que l’on a quitté faute de pouvoir y vivre. On comprend plus ou moins vite, selon la gravité du mal, qu’on ne peut vivre nulle part, qu’il n’y a pas d’ailleurs. On renonce tôt ou tard au gaillard d’avant. Il n’y a que les capitaines, avec leur indifférence hautaine, pour se tenir sur la dunette et y vivre au présent. Ceux qui ne se sont pas affranchis de toute inquiétude et de tout remords voyagent le dos voûté, appuyés au bastingage, le regard perdu dans l’écume émeraude qui jaillit de sous la coque et qui mesure, dans le bouillonnement de ses festons déroulés, la distance qui les sépare de leur passé.

On n’est pas plus seul en mer que sur terre. D’abord, il y a la compagnie des autres marins, de l’équipage et des passagers quand on en a embarqués. Mais surtout, il y a l’humanité entière qui, au lieu que l’on s’en soit dissocié en posant le pied sur la passerelle, vous embarrasse le cœur et l’esprit en profitant de ce que la durée est toujours plus perméable en mer à toutes les pensées de la terre. C’est comme si on était dans un espace poreux qui attirerait par capillarité, par osmose, tous les embruns du monde dont la vie sur terre, en ville surtout, permet de s’abriter. Ces embruns ne sont pas faits d’eau et de sel mais des larmes de l’humanité, de son amertume, de son sang et de toutes ses humeurs répandues. C’est la société entière que l’on a embarquée dans les soutes. On ne se coupe ni des conflits ni des vanités du monde, on les étale devant soi, comme les cartes marines, avec le même risque de faire naufrage en cas de mauvaise lecture. Et puis on n’est jamais seul parce qu’on est en face de soi-même, dans cette folie d’être ailleurs et de s’y retrouver sans cesse. Le premier être que je croise en débarquant dans un port, c’est moi-même. C’est cet étranger familier que j’essaye de semer, que je voudrais aller noyer dans des océans inconnus. Je le retrouve à chaque escale. Il m’y attend, à la fois opiniâtre et désabusé, pour me faire visiter ce pays qu’il me fait perdre. Sa présence me convainc que ce ne sera pas encore ici, que ce ne sera pas encore aujourd’hui. Ce type me porte la poisse. Aucune chance avec lui d’oublier le vieux continent. Pas de vacances sinon en liberté surveillée. Les seuls moments d’oubli viendront entre le troisième verre d’alcool et la première migraine. Même quand une femme m’entraîne dans une chambre qui est plus ou moins la sienne, il est là, voyeur de lui-même qui me regarde imiter l’amour. Pas question de s’éprendre d’une plage et d’y bâtir ma hutte. Il me tire par la manche dès que je menace de me sédentariser. Cent fois j’ai eu l’illusion d’une aventure ouverte, d’un nouveau début dans un nouveau monde. J’ai fait tous les métiers possibles pour me fixer sur des terres accueillantes. Je me suis fait des amitiés pour qu’elles me retiennent, des amours pour qu’elles m’attachent, peut-être pas toujours très sincères mais le désespoir n’a pas besoin de l’être non plus pour faire souffrir. Rien ne durait, l’autre était là qui me tirait. Il avait déjà négocié à mon insu un passage sur un cargo quand j’étais encore dans des projets de comptoir commercial ou de colonie agricole. Ou bien, il me faisait rencontrer le compagnon de voyage qui allait devenir mon frère pour quelques semaines, dont j’épouserais les incertitudes et les errances comme si les miennes ne me suffisaient pas.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

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