La besace d’ombre

Ecrit par Joëlle Petillot le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

La besace d’ombre

Revenir est aussi un voyage.

Au bras un sac alourdi de la netteté des toits d’ailleurs, des villes d’ailleurs, des murs, des maisons, des voix, des gens d’ailleurs. Pour bien dégager le regard, il faut s’absorber soi-même, devenir son propre avaloir. Gober des yeux à tous les vents.

Pour mieux garder en regardant.

Se souvenir, c’est reprendre la route.

Qu’ai-je donc celé dans cette besace d’ombre, qui surgit en relief, en parfums, en échos ?

De ces sentiers me reste quelle écume ?

Une plage africaine, en Gambie, dont le sable soudain tremble sous les pas : c’est qu’arrive un troupeau en file nonchalante. Certaines vaches trempent leurs sabots juste au bord ; et nos visions européennes s’étonnent devant ces incongrues cornues longeant la mer, circonscrites de deux bergers les suivant du même pas. En main une badine dont ils ne se servent guère. Pieds nus, le short transparent d’usure, le port altier ils marchent, sombres d’yeux et de peau, une indifférence paisible les isolant du monde comme une crème indice 50 peut ou devrait protéger des rayons. Leur pauvreté se fait indiscernable, parce qu’ils sont beaux.

Une nuit plus loin sur cette même plage, j’ai vu le sable mouillé onduler de milliers de petits crabes que les carapaces brodaient de points mouvants. La lune grosse de lumière les irisait comme des gemmes, et ils dansaient. Bal d’étoiles, mais au sol.

Il y eut un ciel d’une pureté de verre, le verre bleu que certains souffleurs obtiennent encore à Murano… Mais ce bleu dont je parle habite en Crète, inondant de turquoise les eaux, les portes, les volets, les barrières. Je revois dans ce bleu deux papillons énormes dans un vol gracieux et lourd qui ne retirait rien à leur agilité. Un couple, à terre, les dirigeait au moyen de ficelles en poussant des cris de joie enfantine. Le vent réglait pour eux un ballet quasi parfait. Ces cerfs-volants crétois portant haut les rêves m’ont marquée tout autant que la mer à Élafonissi, les ruines à Kourion, à Paphos. J’aime par-dessus tout ce pays si vivant, cette Crète accolée qui raconte encore de tous ses rochers, de ses pierres lasses, une histoire plus vieille que nous. Bue par moi jusqu’à la moindre goutte. Depuis, le repartir ne vient jamais sans les cerfs-volants : ma mémoire est le premier lieu où ils volent, à jamais.

Elle compte aussi, cette besace d’ombre, une ruelle de Kyoto lavée de pluie, boa de pavés luisants foulés par une gracieuse en kimono. Un parapluie fonctionnel contraste avec un pas orné de danseuse. Elle ne marche pas, elle glisse sur ce qui semble un chemin de givre tant la pluie vernisse le sol en rendant un petit bruit mat. Soudain, l’averse s’arrête. La porcelaine en marche s’arrête aussi, ferme le parapluie, révélant un chignon blond sur une nuque dont l’opalescence n’a rien d’asiatique. Sa main émerge de la manche large du vêtement, elle place à son oreille coquillage un smartphone et brame quelques mots en une langue que j’identifie comme du russe. C’est donc une de ces touristes, habillée « locale » dans une échoppe prévue à cet effet pour la photo de vacances. Je verrai ainsi un groupe de musulmanes avec foulard ET kimono arrêté devant les plats en résine d’un restaurant.

La petite fille de cinq ans à Arashiyama, mangeant avec application une glace au chocolat pour ne pas salir le kimono. Sa grande sœur, en jean et t-shirt mange la même chose et n’a pas une tache. La petite, drapée de rose avec des impressions violettes, un nœud jaune du plus bel effet à la taille, est tout aussi immaculée. Sauf la figure : tombée dans une flaque de Milka fondu. Mais la barre du sourire, les deux yeux rieurs étirés expriment un bonheur complet. Moucheté de chocolat, certes : mais complet.

J’y trouve aussi le Maroc, dans ma résiliente cassette. Premier voyage de toute ma vie dont me reste intact, avec une netteté horlogère, le goût des premières cornes de gazelles, leur croustillant subtil, leur goût d’amande, de raisin, leur croûte transparente, tendre et rigide à la fois.

Cette carte postale à l’envers pourrait durer mille pages. Un voyage se doit après avoir été d’être encore, immobile cette fois : reste juste à choisir un cœur de rêverie. Dans la besace se tient haut l’idée qu’un paysage peut être une rencontre, un poème une note de vent dans des bambous, un choc esthétique un drap qui sèche entre deux branches, une enfant qui passe, une porte en bois, un bateau…

J’aurai su un peu le monde au-delà de ma porte, et ce n’est pas fini.

Pas besoin de mot de passe pour que s’ouvre la besace d’ombre.

Juste des mots de passage.

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Commentaires (2)

  • gilda nataf

    gilda nataf

    18 juillet 2017 à 17:57 |
    très précis et poétique à la fois !

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  • Eric Costan

    Eric Costan

    16 juillet 2017 à 10:26 |
    Les vapeurs se condensent de temps à autre.

    Répondre

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