La chauve-souris de l'ombre (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 31 mars 2012. dans La une, Ecrits

La chauve-souris de l'ombre (Nouvelle)


Le grenier de mon grand-père était rempli de fables, d’opacité, d’ombres chancelantes. C’était le lieu où se tramaient des aventures propres à toute enfance (et si l’enfance n’a pas de rêves, l’avenir n’a pas de futur).

Il y régnait un désordre impeccable, dans ce vaste grenier. Des paniers pleins d’objets hétéroclites côtoyaient des malles au contenu bizarre, inattendu, comme peut l’être ce qui jaillit du chapeau d’un magicien.

Au milieu de ce capharnaüm, trônait un majestueux phonographe de café de la période 1900. Son pavillon, largement évasé sur le bord, formait une espèce d’oreille qui semblait attentive à tout ce qui volait : les insectes, l’ombre, la poussière – et puis, ce qui à prime abord m’apparut être un monstre, et qui en fait n’était qu’une petite chauve-souris.

C’était là, dans ce pavillon, qu’elle avait établi son refuge : à l’ombre de l’ombre, suspendue à l’envers.

Ce mammifère volant, plus je l’approchais, plus il m’apprivoisait ; plus une complicité instinctive s’établissait entre nous.

J’avais alors dix ans, l’âge de la pleine enfance.

J’étais en vacances chez mon grand-père, dans un village du Limousin. Il y possédait une ferme où la nature meuglait.

Brunette. J’avais appelé la chauve-souris Brunette. Et si je ne pouvais saisir son langage, je savais qu’elle répondait à son nom. Qu’elle m’entendait mieux que quiconque.

J’étais timide, impétueux. Seuls les animaux semblaient me comprendre. Eux seuls m’approchaient sans préjugés ; peu importe que je fusse petit ou grand, maigre ou pansu. On se percevait, comme des êtres vivants.

Dès le réveil, avant même le petit déjeuner, je filais au grenier voir dormir Brunette – ce qu’elle faisait à longueur de journée. Mais à la nuit tombée, la chauve-souris battait des ailes ; dans un désordre aléatoire ; pour nous autres ; qui ne nous fions qu’aux apparences.

Elle fonçait dans le noir sur des papillons, des mouches ou des coléoptères, avec cette vivacité propre à l’éclair. Moi, dans l’ombre, me contentais d’entendre ses ailes, ses petits cris stridents. L’accompagnais par les oreilles.

Me couchais tard, plein de battements aux yeux.

C’était cela, la perception, qui nous liait intimement. Les faits suivants le démontrèrent.

Alors qu’un rayon de Lune pénétrait – le 21 juillet à 3h56 – par l’un des vasistas entrouverts, Brunette prit son envol et sortit du grenier. Sans faire le moindre bruit, à mon tour, je quittai la maison. Là-haut, la Lune semblait nous observer pour la première fois.

Brunette était là, suspendue à une branche ; elle paraissait m’attendre. Lorsque je fus près d’elle, elle s’envola. Aussitôt je compris qu’il fallait que je la suive.

Ainsi elle m’entraîna à travers champs prés et marécages, bosquets bois et forêt, jusqu’au bord d’un lac qui nous renvoyait la Lune dans son miroir mobile. Là sur la rive, une ombre parmi les ombres : un corps de petite fille secoué de sanglots.

La chauve-souris frôla ce corps, l’enroba de ses battements d’ailes. Puis, elle se posa.

Je compris alors pourquoi je l’avais suivie.

Je questionnai la petite fille :

– Que fais-tu là, toute seule ?

– Je regardais la Lune.

– Et pourquoi pleures-tu ?

– Il paraît qu’il y a des hommes dessus…

– Ça te rend triste ?

– Je ne sais pas.

– Comment t’appelles-tu ?

– Marie.

Marie avait dix ans, l’âge de la rêverie.

Elle habitait non loin de là, chez sa grand-mère. Elle était en vacances, aussi.

Je la raccompagnai chez elle, précédé – comme si elle connaissait le chemin par cœur – par la chauve-souris qui tournoyait gaiement.

Dès lors je revis régulièrement Marie. Nous nous donnions rendez-vous près du lac, sur lequel ricochaient nos cailloux et nos rires. Brunette, indifférente à tout, se suspendait à une branche, tanguant au gré du vent.

Marie me racontait qu’elle écoutait la Lune ; que celle-ci lui transmettait des ondes qu’elle captait, comme des paroles ; qu’il y avait un vrai langage entre elles ; du moins qu’il y avait eu… jusqu’à ce fameux lundi où deux hommes avaient foulé la surface de la Lune.

S’en était suivi… un silence implacable.

– Et c’est pour ça que tu pleurais ?

– Peut-être.

Marie n’aurait su dire ce qu’il fallait penser. Et fallait-il penser, vraiment ?

Comme avec Brunette, une réelle complicité s’établit entre Marie et moi. Nous marchions main dans la main sur des sentiers imaginaires où nos pensées nous transportaient.

Elle inventait des contes ; moi, je contais la vie. Je répétais ce que j’avais lu ou entendu au sujet des chauves-souris : que naguère on les prenait pour des vampires, et pour des morts-vivants ; qu’elles étaient clouées sur les portes des granges ; que leur vitesse pouvait atteindre 80 km/h ; qu’elles se dirigeaient grâce à des ultrasons qu’elles émettaient avec la bouche ; et que leur nom de chiroptères signifiait « qui volent avec les mains ».

Quant à Marie, elle me contait la Lune :

– Sais-tu que la Lune est notre Mère à tous, qu’elle est née de l’eau et du feu, et qu’en son sein est une grotte d’où les hommes sont issus ? Sais-tu que la Lune noire est diabolique, que la Lune rousse attrape les cœurs ? Sais-tu ce qu’elle cache d’obscur, la Lune ?

Non, je ne savais pas. Ni ce qu’il fallait croire, ni ce qu’il fallait laisser. Mais tout ça me faisait voyager… peu importe le réel !

Le mois d’août trotta de la sorte, dans cet imaginaire fait de mythique et de tangible. Cet univers où nous étions si bien.

Mais la fin des vacances arriva, nous dûmes nous séparer.

Marie rentra dans le Sud, du côté de Marseille. Je regagnai Paris.

Et Brunette, que devint-elle ?

L’année suivante, elle disparut.

Aujourd’hui, tout est loin ; tout est proche ; tout est toujours en nous.

Mitterrand vient d’être élu. Bobby Sands vient de mourir. Adjani triomphe à Cannes.

Blottie contre moi, Marie susurre :

– Tu sais, tout est possible.


Daniel Leduc


(extrait de Aux Fils du Temps, nouvelles, L’Harmattan, 2008)


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (2)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    01 avril 2012 à 13:12 |
    La vie au fil des regards d'enfants, dans la camapagne sous les visages de la lune en compagnie d'une chauve-souris, le bonheur!
    Sabine

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 mars 2012 à 16:00 |
    La lune “notre mère à tous” ? Vous êtes un érudit, M.Leduc. Mais vous n’indiquez pas vos sources ! La lune courotrophe (Artémis), la lune psychopompe (Hécate) ; mais surtout la lune faiseuse d’hommes : les semences viennent du soleil, se développent en âmes sur la lune, et s’incarnent sur la terre. Ce schéma du Kaushitaki Upanishad se retrouve chez le philosophe stoïcien Posidonius : au soleil, le nous (l’intellect) ; à la lune, la psyche ; et à la terre, le soma. La constitution tripartite de l’homme se reflétant dans la tripartition du cosmos, le lieu où il se compose (descente) et se décompose (remontée)…Parlez-nous encore, M.Leduc, de la lune, du soleil et des astres.

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