La Dame de Beauté

Ecrit par Jean Le Mosellan le 13 juin 2010. dans Ecrits

La Dame de Beauté

Est-on sûr de quoi que ce soit quand il s’agit de fidélité ? Pour être fidèle, on peut avancer, sans se tromper, que c’est un combat de tous les instants. L’essentiel, c’est d’avoir la foi en soi. Le combat est dès lors à moitié gagné. L’autre moitié, on s’en doute, est exposée aux épreuves. Et aux tentations, sans être bigot. La sainteté consiste alors à réduire cette moitié à néant. St Antoine y est bien parvenu. Mais peut-on le suivre ?

Dans l’histoire de Gabrielle (pas d’Estrée à laquelle on pense mais ce n’est pas ça) la fidélité a perdu. Ou, si on veut, elle a changé de sujet comme un papillon qui change de fleur. De fidélité en fidélité, cela se conçoit aussi.

Gabrielle avait une tête de madone. Et plus précisément celle d’Agnès Sorel en madone. Une pureté de traits incontestable, soutenue par un port princier du buste dont on remarquait la belle rondeur des seins. Des sourcils à peine dessinés, et les cils l’étaient aussi peu. Etait-ce dû à sa maladie, qui évoluait depuis longtemps déjà avant de parvenir jusqu’à moi ? Ce n’était pas sûr.

Cela, ajouté au peu de pilosité des aisselles et du pubis, lui donnait à tort un air de femme-enfant. D’autant que tout était en harmonie avec son teint de lait qui convenait à merveille, vous l’avez deviné, à l’expression rêveuse, ou plutôt à la méditation, activité attachée aux lieux d’ombre.

A les regarder de près, Gabrielle et Agnès, on pouvait se demander si c’était la même. Parle-t-on de réincarnation ? On risque à coup sûr l’excommunication, si facilement donnée de nos jours. Même sanction pour la métempsycose. Et de clone ? On a des chances de s’en tirer. On y va donc, puisqu’il faut expliquer cette ressemblance.

Ce n’est pas un sosie, solution qui s’en tient habituellement à la contemporanéité. Imaginez donc Agnès sortant de son cadre XVème où l’avait enfermée Jean Fouquet. Tout comme le cheval, couleur de feu, de la tapisserie des Metzengerstein, échappé vivant de sa représentation, minutieusement décrite par Edgar Poe. C’est vrai que ce phénomène étonnant a été observé également, à quelques détails près, par le même auteur dans le Portrait ovale. Le charme de la peinture, écrivait-il, était une expression vitale absolument adéquate à la vie elle-même.

Gabrielle ne faisait pas que ressembler étrangement à Agnès. Elle était son double parfait, si on pouvait s’avancer à dire que la ressemblance était, à des siècles de distance, sans conteste fidèle. Son clone, dira-t-on de nos jours, avec le même matériel génétique, pour clore le débat.

Elle était toujours suivie de son mari, son autre soi-même affirmait-elle dangereusement pour lui à la ronde. Elle ne parlait pas de moitié, ç’aurait été amoindrir sa passion amoureuse pour ce jeune homme vraiment bien sous tous rapports comme disent les belles-mères. N’est-ce pas qu’elle avait quitté sa Normandie pour vivre avec lui en Lorraine ?

Il ne la quittait pas, pour ainsi dire, d’une semelle. Présent, main dans la main, même aux examens les plus intimes. C’était agaçant pour moi. Mais c’était ça ou bye bye. Elle exigeait sa présence et lui n’avait qu’à s’exécuter. Et moi aussi. Tous les deux, nous étions confrontés à une exigence pour le moins singulière. Touchante, quoique tyrannique par moments.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, au sixième mois de son traitement, elle vint toute seule à ma consultation. Je l’ai quitté, dit-elle d’un air naturel comme si cela allait de soi. Dans la salle d’attente un autre homme, bien plus mûr, attendait qu’elle ait fini avec moi. Il ne l’accompagnait qu’à distance, et n’entrait jamais dans mon bureau.

Elle était enfin en tête-à-tête avec moi, comme tout le monde du reste, pour me dire ses troubles et se déshabiller. Elle évoluait en confiance. C’était tout juste si elle ne m’avait pas présenté sa nouvelle conquête. Cela ne s’était pas fait, peut-être par pudeur toute nouvelle, ou plus exactement retrouvée. Il me rappelait pourtant quelqu’un.

D’abord confusément. Puis le nombre de ses venues aidant, cela devenait évident. On eût dit qu’il était de la même génération qu’Agnès. Nettement plus vieux et très en décalage de prestance naturellement. Elle, dame de beauté, et lui plutôt falot, dont le titre de gloire se résumait à être reconnu parmi ses courtisans de Jeanne la Pucelle.

Son portrait date de la même époque et avait été fait par le même peintre. Lui aussi s’était échappé de son cadre. Charles VII ? Oui, plus de doute. Il avait réussi, sous mes yeux, à reprendre Agnès après des siècles de séparation.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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