La nuit d’hiver d’un vieil homme, de Robert Frost

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 juin 2014. dans La une, Ecrits

La nuit d’hiver d’un vieil homme, de Robert Frost

Tous à l’extérieur regardaient sombrement à l’intérieur vers lui

A travers le mince gel, qui dessinait presque çà et là des étoiles,

Se réunissant sur la vitre des pièces vides.

Ce qui empêchait ses yeux de leur retourner leurs regards,

C’était cette lampe, qu’il tenait à la main, penchée près d’eux.

Ce qui l’empêchait de se souvenir de ce qui l’amenait dans cette pièce qui craquait,

C’était l’âge.

Il se tenait là, entouré de tonneaux, ne sachant quoi penser.

Et après que ses pas eussent effrayé la cave sous lui, quand il entra là,

Ses pas l’effrayèrent à nouveau, quand il en sortit ; effrayant, par la même occasion,

La nuit dehors : elle a ses sonorités familières, comme le rugissement des arbres,

Ou le craquement des branches, toutes choses courantes ;

Mais rien qui ressemble à des battements sur une boîte.

Il était une lumière, mais pour personne d’autre que lui-même,

Là où il était assis, tout occupé par ce qu’il savait,

Une lumière douce – et puis non, même pas ça – qu’il renvoyait

A la lune – telle qu’elle était, levée si tardivement – à la lune cassée,

Meilleure que le soleil, en tout cas, vu le poids de sa neige sur le toit,

Et pour conserver ses glaçons tout au long du mur.

Et il dormit. La buche, qui se retourna en une secousse,

Une fois dans le poêle, le dérangea et il se retourna,

Rendant plus légère sa lourde respiration ; mais il continua de dormir.

Un vieil homme – un homme – ne peut tenir une maison,

Une ferme, une campagne, ou s’il le peut,

C’est qu’il le fait par une nuit d’hiver.

 

Solitude, Robert Frost et Elliot Rodger, de Ricker Winsor

Mon ami, un médecin, mon médecin, m’envoya le poème de Robert Frost. Il connaît bien Frost, de A jusqu’à Z. Pour lui, ce poème – entre autres choses – est un exemple de l’individualisme yankee, dans ce qu’il a de pire. Et nous, qui avons grandi en son sein, on nous a poussés à y voir une grande qualité, de quoi être fier. Un individualisme farouche, une indépendance, ne compter que sur soi : voilà les traits majeurs des Américains.

Alors que j’essayais de réhabiliter une maison décrépite, sur les collines du New Hampshire, et que je ne savais pas très bien comment m’y prendre, mon voisin, un vieux de la vieille, me dit : « si vous cherchez une main secourable, vous la trouverez au bout de votre bras ». Traitement de choc ? Amour vache ?

Récemment, j’ai lu une histoire au sujet d’un anthropologue travaillant avec une tribu au fin fond de l’Amazonie. Sa femme et lui conçurent un fils ; et cet homme, un blanc, la ramena dans le New Jersey. Elle n’y resta pas longtemps, parce que la proximité qu’elle trouvait dans les relations humaines, à l’intérieur de la société tribale, « lui manquait ».

En ce qui me concerne, aller travailler au Bangladesh, en 2002, pendant deux ans, était un saut dans l’inconnu. Je m’attendais à une expérience difficile, je m’attendais à devoir m’endurcir face à la souffrance humaine. Et bien sûr, cela existe ; mais j’ai aussi vu des gens qui souriaient, j’ai vu davantage de gens chanter dans les rues en marchant, davantage de gens aux yeux pétillants qu’au cours d’une vie entière passée en Amérique. Comment est-ce possible ?

Quand je partais avec mes amis bangladeshis peindre à la campagne, et que nous avions besoin de demander notre chemin, j’ai remarqué que, lorsqu’ils s’adressaient à un étranger pour qu’il les aide, on aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours. Ils s’appelaient « frère ».

Il en va de même ici, en Indonésie. Nous allons ici ou là, et notre chauffeur est libre de tuer le temps, de flâner comme il veut, jusqu’à ce que nous en ayons fini avec ce que nous avons à faire, peu importe quoi. Et immanquablement, à notre retour, nous interrompons le commerce très amical qu’il vient de nouer avec un nouvel ami, qu’on prendrait pour un ami de longue date. Rien à voir avec un Américain !

Un lien les unit mystérieusement, mystérieusement en tout cas pour nous, en tout cas pour moi. Ils ne se demandent pas entre eux à quelle université ils sont allés, ou ce qu’ils font dans la vie, où même où ils habitent. Ils considèrent qu’il n’est pas poli de s’« interviewer » mutuellement, parce que, sans doute, ils savent que cela crée immédiatement une séparation, une barrière. Ils s’acceptent réciproquement sans condition, avec aisance. Cela ne veut pas dire qu’ils se prêteront de l’argent ou qu’ils feront des affaires ensemble. Cela signifie qu’à un niveau purement social, voire amical, tout est pour le mieux. Ils peuvent échanger de la chaleur humaine, une chaleur dont on a besoin pour rester heureux dans la communauté des hommes.

Notre nouveau meurtrier en série, Elliot Rodger, deviendra, à coup sûr, une super star auprès de jeunes hommes mécontents, aliénés, solitaires, très en colère, et qui agissent de façon mortifère. Tous ces gens – à commencer, dans un passé récent, par les tueurs de Columbine, en 1999 – étaient des parias, qui se sentaient marginalisés d’une manière ou d’une autre, martyrisés, désocialisés, seuls. Et personne ne semblait s’en soucier.

Le problème, pour moi, n’est pas celui des armes à feu, quoique la simplicité avec laquelle les gens peuvent en acquérir facilite leur passage à l’acte. Le problème est social, sociétal : c’est le problème de l’« individualisme farouche », du darwinisme social. L’Amérique, c’est la compétition ; et ceux qui ne sont pas aussi beaux, ou aussi talentueux, ou aussi futés que « la moyenne » souffrent énormément. A partir d’une certaine intensité dans la souffrance, et peut-être avec l’aide de quelqu’un à la même tournure d’esprit, ils veulent tuer pour se venger d’un monde qui les a rejetés, d’un monde qu’ils en sont venus à haïr.

L’importance du rôle que jouera Elliot Rodger pour les futurs tueurs s’explique en partie par le fait qu’il a, dès le début, écrit son histoire : cent quarante-et-une pages d’une prose – honnête et mortifère à la fois – chronique de sa colère montante. Il a également réalisé une vidéo. C’est quelqu’un d’agréable à regarder, bien qu’il n’ait jamais réussi à se trouver une petite amie. Ce qu’il y a de remarquable dans son rapport au monde, c’est l’honnêteté avec laquelle il évoque ses sentiments, sa frustration sexuelle, sa famille, son monde. Il se décrit comme « pourrissant dans la solitude » et « haïssant l’humanité ».

A n’en pas douter, il était fou. Ils l’étaient tous, mais et alors ? Quand on a dit ça, a-t-on tout dit ? L’Amérique produit avec constance de tels individus et de plus en plus. Je crois que nous le sentons tous, sans avoir à éplucher les statistiques.

J’ai passé des années à enseigner dans des écoles secondaires privées, à des adolescents issus de familles riches. Nous, les enseignants, après une tuerie de masse – était-ce Columbine ? – nous avons demandé à ce que chaque élève soit obligatoirement suivi par au moins un adulte, un enseignant. On a dit ça une fois, je crois, et ce fut oublié.

Au fil des années passées à enseigner à ce type d’élève, j’ai commencé à comprendre que nombre de choses avaient changé par rapport à l’époque où j’étais moi-même un gosse de riches en pension. Bien sûr, le but de cette éducation n’était pas la maîtrise de différentes disciplines académiques à quelque niveau que ce soit : nos écoles faisaient juste du babysitting avancé, pour que les parents sachent que leurs gosses étaient en lieu sûr, et qu’ils puissent poursuivre, pendant ce temps-là, leur carrière, en travaillant pour essayer de mettre une Mercedes supplémentaire dans le garage. Ce n’est peut-être pas tout à fait juste, mais pas très éloigné de la vérité.

Comme enseignant, je me suis trouvé de plus en plus dans le rôle d’un parent de substitution. Et j’ai commencé à voir dans mes élèves des gens dans le besoin, peut-être davantage dans le besoin que les soi-disant « défavorisés » des poches de pauvreté – urbaines et rurales – de notre société. Mes gamins étaient pleins aux as ; mais leurs parents ne leur portaient aucune attention. Ils avaient l’impression que ceux-ci ne les connaissaient pas, ou ne les « voyaient » pas, personnellement et en profondeur.

Elliot Rodger était l’un d’entre eux. Ses parents étaient pleins de bonnes intentions et pleins d’argent. Ils roulaient dans une BMW noire. Depuis l’âge de huit ans, il voyait des psys. Il parlait à sa mère de ses frustrations sexuelles. Quand on lit ce qu’il a écrit, il est inimaginable que personne n’ait pris ses angoisses au sérieux, que personne ne l’ait épaulé afin de trouver de saines solutions. Ce n’est pas que ses parents s’en fichaient, ou qu’ils n’étaient pas conscients des difficultés dans lesquelles il se débattait. Mais ils ne sacrifiaient pas beaucoup de leur précieux temps pour s’intéresser à lui. Les parents, si souvent, veulent esquiver le problème en payant une autre école, un autre psy, un voyage exotique, ou en achetant une meilleure voiture.

Ce problème émerge des profondeurs, du cœur de la modernité américaine. Cela ne changera pas. Comme me l’exprimait mon ami et poète David Kherdian récemment dans une lettre : « tu as raison au sujet de la solitude et de l’aliénation (et de l’isolement), mais c’est le système tel qu’en lui-même. Il faudrait larguer la culture ambiante dans son ensemble pour trouver un remède. Je suppose que c’est ÇA le remède ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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