La persistance de l’ignorance

le 15 avril 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

La persistance de l’ignorance

Un jeune étudiant m’a demandé récemment : « M. Winsor, pensez-vous que l’histoire soit importante ? ». « Quand j’étais petit, répondis-je, on nous disait qu’il est important de connaître l’histoire afin d’apprendre les leçons du passé et de ne pas répéter ses erreurs. Mais désormais, ayant vécu soixante-douze ans, cela ne laisse pas de me surprendre : il me semble que nous n’avons rien appris, que nous répétons les mêmes erreurs. Alors, peut-être bien que l’histoire n’a pas d’importance. De toute manière, elle est toujours subjective, vu que ce sont les vainqueurs qui l’écrivent ».

La communauté des humains est dans le pétrin depuis le début et se cramponne à ce pétrin malgré la quantité pharamineuse d’informations qui leur permettraient de se sortir du pétrin, et en dépit du plus fantastique des outils que nous ayons, pour ce faire : le cerveau humain lui-même. Cela fait seulement quatre générations que fut inventée la télévision et qu’elle s’est répandue presque dans tous les foyers. L’on escomptait bien que cette invention stupéfiante éduquerait les gens et les tirerait de leur ignorance. Cela n’a pas marché. La plupart des gens sont paresseux, semble-t-il, et recherchent uniquement dans la télévision un moyen d’évasion ou de s’entendre dire ce qu’ils veulent entendre, ce à quoi ils croient déjà. Nul besoin, à ce qu’il paraît, de nouvelles informations ou de nouvelles idées dérangeantes.

L’un de mes amis, médecin athée et expert en matière d’évolution affirme : « le cerveau humain est doté de connections destinées à le rendre curieux, désireux de comprendre et faire des découvertes. Si tel n’est pas le cas, il y a quelque chose qui cloche dans les connections ». En se basant sur ce j’ai dit au paragraphe précédent, il y a beaucoup de choses qui clochent dans les connections. Ou alors, l’évolution est comme une voiture qui s’arrête pile et dont les pneus crissent.

Un autre ami est un ennemi des « progressistes ayant le cœur à gauche », en un mot, ce que j’appellerais un « réac », quelqu’un de la droite alternative pour être plus précis. Il ne pense pas, il est dangereux ; mais c’est un fidèle ami d’enfance. Je lui ai envoyé un lien à The National Review, parce que c’est un gentil pauvre type conservateur. Mon ami est un expert-comptable, pas un idiot. Il a répondu : « je ne lis pas les chiffons gauchistes ». Je répliquais : « The National Review est un organe conservateur, fondé par William F. Buckley ». « Je sais, rétorqua-t-il, j’en ai rien à cirer de Buckley » ; par quoi je comprenais qu’il n’en savait rien et qu’il ne s’était pas donné le mal de faire un double click sur sa tablette pour savoir de quoi il s’agissait, ce qui lui aurait pris moins de trente secondes.

En faisant des recherches, je suis tombé sur une thèse affirmant que nos idées sont si profondément ancrées en nous qu’elles ont, pour ainsi dire, un caractère physique. Se voir confronté à des données nouvelles ou contrariantes ne fait que nous inciter à défendre plus opiniâtrement ce que l’on croit déjà. En d’autres termes, ce que l’on considère comme un bon argument n’aura que très peu d’effets sur la manière de penser d’une personne et ne la changera pas.

A mesure que l’on grandit et que se développe notre personnalité, toute une série d’idées de base s’agglutinent pour constituer une forteresse imprenable, hostile à toute information venant de l’extérieur. Je suppose que ça simplifie les choses. Une phrase m’est venue à l’esprit pour expliquer ce phénomène : « les ignorants veulent des solutions simples à des problèmes complexes ». Cela les soulage de ce qui autrement les mettrait dans une situation de stress permanent : la recherche du sens dans un monde qui, très largement, en est dépourvu.

Il en faudra des choses, pour modifier notre point de vue, si nous nous investissons totalement dans un corpus d’idées ! D’après ma propre expérience, si je me distancie moi-même des idées agglutinées que je porte en moi, s’ouvre alors la possibilité que j’accepte une façon différente de concevoir les choses. C’est presque une méthode spirituelle visant à ne pas s’attacher, ou, à tout le moins, à desserrer notre emprise sur ce à quoi nous sommes attachés. La vie est courte ; nous vivons dans un univers immense et sidérant qui ne fait que s’agrandir à mesure que s’accroissent nos connaissances. Quelle est l’importance véritable de nos opinions politiques ? L’humilité qui accompagne ce type de réflexions est libératrice et, en vérité, délectable.

Pour mon ami athée, l’expert sur tout ce qui touche à l’évolution, le fait d’accepter son propre anéantissement lui procure une grande paix : « quand vous comprenez l’évolution et l’ADN, vous n’avez pas besoin de religion ». Au sujet de la vie après la mort, il dit : « ils ne sauront jamais à quel point ils se trompent (les croyants). Nous devenons une poussière d’étoiles, rien de plus ».

Cette idée ne réconfortera peut-être pas l’individu moyen, alors même qu’elle est réconfortante. N’est-il pas logique que, vu depuis l’éternité, tout ce brouhaha au sujet de la politique et des conflits sociaux ne soit que peu de choses ? Toute voie spirituelle, y compris l’athéisme, peut être source d’humilité à partir du moment où elle ne se lie pas à la politique, à un programme politique. Si elle s’attache à ces choses, tout le réconfort escompté se volatilise ; il ne reste alors que le fondamentaliste furieux, qui sait – à l’exclusion de tout compromis et de toute raison – ce qui est bon pour tous les autres.

Il n’y a jamais eu autant d’accès à l’information que maintenant. Nous sommes à « l’âge de l’information », nous vivons la « quatrième révolution industrielle ». Il se peut que ce soit le saut le plus significatif fait par l’humanité, celui qui l’a mené le plus loin. L’internet nous donne accès à la connaissance à chaque recoin du monde. Mais si les gens ne l’utilisent que pour jouer à des jeux, qu’est-ce que cela changera ?

Même les pauvres ont des Smartphones. S’ils se posent des questions, ils peuvent toujours trouver des réponses d’une manière ou d’une autre. Il existe des applications gratuites pour apprendre des langues, faire des calculs, connaître la géographie, lire des journaux et des livres. Mais combien en tirent parti pour amorcer, grâce à eux, une sortie hors de leur ignorance ?

Il se peut que mon ami, l’expert en évolution, se trompe en disant que « le cerveau humain est doté de connections destinées à le rendre curieux, à le faire chercher de nouvelles réponses ». C’est assurément vrai pour certaines personnes, autrement nous n’aurions jamais quitté nos grottes. Nous les connaissons les curieux : des gens comme Gates, Jobs, Wozniak, Musk et Branson, pour ne citer que quelques-uns dont on parle le plus ; mais combien y en-a-t-il de cette espèce ? Et combien se contentent de regarder les ombres sur le mur, suscitées par le feu, un feu découvert par quelqu’un qui avait un cerveau malin ?

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