Le danseur de mots (1)

Ecrit par Daniel Leduc le 16 mars 2012. dans La une, Ecrits

Le danseur de mots (1)

Il y a dans chaque être un ruisseau qui coule, de la source à l’estuaire, du printemps à l’automne ; un cours d’eau qui ne demande qu’à irriguer les terres passagères, qu’à rejoindre les rives qui ont été rêvées, qu’à retenir celles qui trop vagues dérivent…


Les points de suspension, ce sont comme des gestes effacés. Comme de ces miettes de pain qui restent après, sur la table. Voilà tout est dit, mais tout reste à dire. Tout est suspendu à quelque silence.

Valentin connaît bien ce silence. Il en use jusqu’à la corde. C’est de ce silence qu’il tire la substance même des mots. Il s’y enfouit jusqu’à ce qu’il entende la profondeur des choses. Alors, dire devient possible.

Valentin écrit depuis qu’il pense. À la vérité, c’est son impression. Mais qu’en a-t-elle à faire, sa mémoire, de la vérité ? Il pense qu’il écrit depuis qu’il pense. Enfin, c’est quelque chose comme ça.

Oui, Valentin est un danseur de mots – comme il existe des danseurs étoiles ou des danseurs de corde, des danseurs qui tournoient comme des derviches tourneurs, et d’autres qui dansent immobiles. Comme il existe la danse du feu, Valentin fait mijoter les mots. Dans le chaudron du verbe.

Il n’est pourtant ni conteur ni poète ni maître à penser. Tout au plus accordeur de phrases. Écrivain public, pourrait-on dire.

Son bureau, d’abord ce fut la rue. Un carton sur lequel il écrivait des lettres pour celui-ci ou pour celle-là. Des lettres d’amour, bien entendu ; sa spécialité ; sa seule compétence, pendant longtemps.

Jusqu’à ce que la profession s’harmonise, qu’elle entre dans un cadre, qu’elle se statufie.

Valentin dut se mettre aux normes : inscrit à l’Université de Toulon, il obtint un diplôme en bonne et due forme qui le certifia comme écrivain public et comme auteur conseil – ce qui élargit son champ d’actions, réduisant toutefois la chaleur de ses contacts.

Valentin se sentit devenir fonctionnaire, ce qui ne fonctionna guère. Alors sa lettre de démission, il se la dicta lui-même. Il reprit son vieux carton, redescendit dans la rue, travailla en embuscade.

Écrivain public, comme on dirait raccommodeur de phrasestrousseur de formules, tricoteur de locutions. Valentin est un chasseur de mots, il y a bien des chasseurs d’images !

Car cela va bien plus loin que d’écrire pour autrui : Valentin chasse tout ce qui n’est pas authentique, ce qui reflète sans vraiment réfléchir, ou ce qui réfléchit sans le moindre éclat.

Il lui faut juste saisir le mot, saisir le mot juste.

Ses clients (non ! il n’aime pas ce terme !), ses partenaires, ce sont essentiellement des immigrés qui ne manient pas bien leur nouvelle langue – trop longue, trop pointue pour s’implanter dans leur bouche. Ce sont aussi des femmes qui voudraient parler d’amour comme on parle dans les livres – faire rêver l’homme auquel elles rêvent. Ce sont parfois (trop rarement) des mômes qui recherchent dans les mots les effets des drogues, souhaitant être poète pour s’envoyer en l’air.

Écrivain public, comme jardin public ou opinion publique – Valentin se soucie de ce qui se dit dans les lieux publics, de même qu’il s’inquiète de l’air du temps. Et ces temps-ci, ça manque plutôt d’air, ça pue même souvent ! Ainsi, toutes ces profanations de tombes dans des cimetières juifs ou musulmans ; ces relents de nazismes ; ces éructations fascistes ; tous ces affronts à la lumière ! Valentin ne supporte plus !

Il rédige un tract. Il en fait une affiche. Il la placarde à tous les coins de rue. Dans les villes concernées (et puis dans d’autres).

Ce ne sont que quelques mots sortis tout droit de son regard, de simples mots qui dansent pour faire fuir le tonnerre. Des mots simples…

Faut-il avoir si peu de vocabulaire

pour réduire son langage à une croix gammée !

Faut-il être si étroit dans ses pensées

pour croire à la notion de race,

encore plus, à celle de supériorité !

Ceux qui profanent la tombe

d’un juif, d’un musulman,

ou de tout autre

profanent leur propre identité :

ils la pourrissent de l’intérieur

telle une gangrène sans nom.

Tout raciste

s’exile de lui-même ;

il devient son propre étranger.

Ils crient ainsi, ces mots ; et leur voix s’époumone,

Valentin en est blême. C’est cela, la colère, ça rend la peau livide.

Valentin est en rage.

Il reçoit des menaces, de mort. Grimaces anonymes.

Il se dit qu’il vaut mieux prévoir, rédiger sans attendre son épitaphe :


VALENTIN PIEMONT

1962-2004

Cracheur de mots


Il se dit que s’il mourrait aujourd’hui, il ne laisserait pour tout écrit que ces quelques lignes de roman :


Il y a dans chaque être un ruisseau qui coule, de la source à l’estuaire, du printemps à l’automne ; un cours d’eau qui ne demande qu’à irriguer les terres passagères, qu’à rejoindre les rives qui ont été rêvées, qu’à retenir celles qui trop vagues dérivent…


(1) Cette nouvelle a été écrite après la profanation de cimetières juifs et de cimetières musulmans en 2004.


Daniel Leduc

(extrait de Aux Fils du Temps, nouvelles, L’Harmattan, 2008)


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

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