Le jour où les serviteurs sont partis !! (Traduction de Jean-François Vincent)

Ecrit par Jean-François Vincent, Ricker Winsor le 10 décembre 2010. dans Ecrits, La une, Voyages

Le jour où les serviteurs sont partis !! (Traduction de Jean-François Vincent)

Traduction du texte de Ricker Winsor

Les musulmans jeûnent durant le ramadan. Pendant un mois, entre le lever et le coucher du soleil, pas d’eau ni de nourriture. Les caddies font l’impasse sur le parcours de golf, ou s’en vont après huit trous. Il en est qui ne jeûnent pas ou font semblant. Certains jeûnent tranquillement. D’autres mettent en scène leurs évanouissements. Pour la classe dirigeante, le musulman en période de ramadan pose problème. Le rythme du jeu s’en ressent.  A la fin du ramadan, il y a Lebaron, le moment où il font Mudik : ils partent faire la fête une semaine chez eux, dans leur ville d’origine. Tout un chacun s’attend à ce qu’on lui donne de l’argent. Les villes se vident en un exode de masse. D’innombrables familles montées sur des motos parcourent jusqu’à 400 kilomètres, deux adultes et deux enfants sur une 100 cc Honda ! Les plus grandes vacances de l’année. Brusquement tout devient calme. 600 personnes sont mortes, cette année, sur la route, en rentrant chez elles pour la célébration.

J’ai rendu visite à mon vieil ami et compagnon de chambre à l’université, Mark, et à sa femme, Nicole, à Djakarta. Elle est française et lui, américain, du Massachusetts. Ce sont d’éternels expatriés qui mènent une vie de luxe et de raffinement à Djakarta. Chaque matin commence par un bon petit expresso, des œufs pochés à la perfection qu’ornent des légumes nouveaux (1), ainsi que des yaourts et des céréales. Les deux cuisiniers, formés pour être les meilleurs, suivent le instructions qui leur sont données et servent les plats qu’on leur commande : bio, à base de produits frais, goûteux et bons pour la santé.

Trois fois par semaine un mentor vient aider Mark et Nicole à faire bouger leur corps – dans la  douleur et l’artificialité - de telle sorte que ceux-ci se raidissent là où ils sont souples et s’affermissent là où ils étaient faibles. Après quoi ils se séparent un moment, elle pour aller à la piscine nager sur 1000 mètres, lui pour un parcours de golf avec un faible handicap. Puis c’est l’heure d’un déjeuner somptueux et basses calories, agrémenté peut-être de quelques films ou de quelques clients, puisque  tous les deux, chacun à sa manière, tout à la fois sapent le moral et font office de coaches. A n’en pas douter, leur vie est une vie de raffinement, privilège des nantis de cette partie du monde. Ils ont cinq employés, ce qui n’est pas énorme : ils en avaient une douzaine au Népal. En dehors des gens de maison, Kareem et Marney, il y a un chauffeur, du nom de Bhari et deux gardes à l’entrée, un pour le jour et un pour la nuit. Tous rendent la vie plus facile de mille et une manières. Par exemple, dans cette partie du monde, personne ne ramasse quoi que ce soit : on fixe un moment des yeux l’objet à ramasser et bientôt quelqu’un le ramasse. Un mouvement de la tête en direction de l’objet suffit généralement et économise la peine d’avoir à lever le bras pour le montrer du doigt. C’est fantastique comme on s’adapte vite à ce mode de vie.

Bien que j’aie eu ma part de privilèges à divers moments de mon existence, j’ai choisi d’apprendre à travailler. Le travail est pour moi, l’idéaliste, une valeur : être capable de réparer les choses sans avoir à faire appel à un « homme de l’art » comme disait ma mère en parlant de n’importe quel quidam figurant dans les pages jaunes de l’annuaire, et sachant travailler de ses mains. Oui, j’ai appris, et j’en ai vraiment retiré de grandes satisfactions. J’ai appris la menuiserie, l’ébénisterie, l’électricité et la plomberie ; j’ai même eu un atelier d’ébénisterie  durant dix ans. J’ai travaillé comme entrepreneur, j’ai refait l’électricité de quatre ou cinq maisons (2). Pourquoi donc, de retour d’un récent voyage et constatant une panne de courant dans ma maison, ai-je - immédiatement et en proie à la panique - appelé des hommes de l’art pour me venir en aide ? Dieu les bénisse, ils ont accouru en motos, épouvantés à l’idée que la « patronne » puisse être – fût-ce une minute – dans l’embarras. En examinant les lieux, ils se dirigèrent vers l’interrupteur, parfaitement en vue à côté de la porte d’entrée, et rétablirent le courant en un clin d’œil. Seuls des hommes de l’art peuvent faire de pareilles choses ! J’aimerais confesser mon ignorance des interrupteurs, mais, hélas, je les connais. Quand les « hommes de l’art » sont là, c’est facile d’oublier.

Mais revenons à Djakarta, chez mes amis, au beau milieu de leur somptueuse existence. Je commence à entendre des murmures anxieux. Les cuisiniers vont partir pour Mudik, l’exode vers les villages, à l’occasion de Lebaron, la fin du Ramadan. Pendant les trois derniers jours de ma visite, nous serons nos propres serviteurs. C’est très sérieux ! Je propose que nous allions à l’hôtel pour quelques jours. L’idée leur plaît ; mais c’est impossible, car ils ont des obligations envers des clients qui les considèrent comme des « gens de l’art » pour résoudre les problèmes existentiels dans lesquels ils se débattent.

Et, bien entendu, tout le monde a eu la même idée si bien que les hôtels sont complets ! Alors nous discutons et nous décidons que « à la guerre, comme à la guerre, nous nous en sortirons ». Le moment approche. Nous faisons des provisions. Kareem et sa femme s’en vont. Le navire donne dangereusement de la gîte. Qui va cuisiner ? Mark se porte volontaire et réussit à préparer les œufs mollets et les légumes nouveaux du petit déjeuner. Les restes suffiront pour le déjeuner. Pas si mal. Au dîner, il se décide à préparer un bon repas avec du saumon, des primeurs et quelques autres bonnes choses. Il est habitué à un haut niveau de prestations ; par conséquent, pareil repas nécessite du personnel : moi. Je coupe, coupe et recoupe !! Nicole pointe le bout du nez à travers la porte et dit rapidement avant de repartir : « tu sais, j’aime la bonne chère, mais je ne veux pas passer tout mon temps à la préparer. Je veux juste la manger. Je me contente de chocolat, de fromage et d’un peu de pain ».

En réalité, ce repas est un gros travail et je n’ai jamais vu salir autant de vaisselle. Le souper est bon mais bien tardif, et une fois fini, toute cette vaisselle à nettoyer !

« Quand donc reviennent vos employés pour la cuisine ? » dis-je, plaidant ma cause.

« On peut sans doute flanquer la vaisselle et tout le bazar dans un coin pour quelques jours ».

« C’est trop long » dit Mark, « ça va attirer plein de bestioles. »

« Eh bien » dis-je en prenant le problème par un autre bout, « tu ne penses pas qu’il en ont marre de leur village maintenant ? » «  Leur familles doivent probablement les harceler pour leur extorquer de l’argent. » « Est-ce qu’on peut pas les appeler ? Ça leur manque sûrement de ne pas être ici. C’est quand même plus agréable de vivre ici que dans une hutte de leur village. »

Mark répond : « il faut juste qu’on fasse de notre mieux. J’ai fait la cuisine, j’aimerais qu’on me débarrasse de la vaisselle. »

« Oh, oh » pensai-je en moi-même. Je rétorque donc « je ne fais pas bien la vaisselle. Francine n’a jamais voulu me la laisser faire : quand je la fais, les plats ressortent encore plus sales qu’auparavant. » Nicole avait déjà dû relaver quelque chose que j’avais essayé de nettoyer plus tôt dans la journée, ce qui donnait à mon propos quelque crédibilité.

Nicole soupira : « d’accord, je ferai la vaisselle si tu essuies et ranges les plats. »

Sans abandonner la partie, je la contredis : « écoutes, tu sais que nous leur manquons et qu’ils se demandent ce que nous devenons sans eux. Et si on leur envoyait un hélicoptère ? Tu crois qu’on peut régler avec une carte de crédit ? »

Nicole dit alors : « il est impossible de louer un hélicoptère en cette période de l’année : tout le monde en veut.» je dis alors : «  le gars de la piscine, ne peut-il apprendre à cuisiner ? Et celui qui s’occupe de la poubelle ? Il pourrait peut-être travailler en haut de la chaîne alimentaire. »

Un jour auparavant, Mark m’avait demandé de peindre l’un des murs de la maison, une grande fresque représentant un village indonésien traditionnel. J’enseigne l’art et j’expose des peintures de paysages. « Pas besoin que ce soit super » dit-il « ça servira d’arrière-plan à des photos que je veux faire. » « Pas de problème, Bubbie » dis-je « j’adore mettre en valeur les cultures autochtones, proches de mère nature. »

Pendant que Nicole et moi nous nous coltinions le boulot au lendemain du somptueux dîner de saumon qu’il avait préparé, je le surprends à bavarder sur Skype à partir de son ordinateur portable dans la pièce à côté, celle dont le mur a été peint. Il parle à son ex-femme, quelqu’un que je connais bien : elle fut une de mes condisciples à l’université, et je fus témoin à son mariage. Ils ont repris contact récemment et s’attachent – 40 ans après – à résoudre ensemble certaines difficultés qui retiennent leur attention. Qui plus est, c’est un membre fondateur du mouvement « vive la simplicité », qui lui a valu la célébrité : elle écrit des livres et joue dans des petits rôles. Donc, pendant que je essuie un par un des tonnes de plats, je me pointe dans la pièce, j’écoute et je comprend que tout ce que voit son ex sur Skype depuis l’Amérique, c’est Mark  avec en tout et pour tout un T-shirt sur le dos (il avait enlevé son pyjama), un village indonésien en arrière-plan.

Je l’entends dire : « oh oui, Vicky, nous nous sommes simplifié la vie et nous avons réduit notre empreinte carbone pour aider mère nature. Nous fabriquons même nos propres cure-dents à partir d’arbres morts de mort naturelle. En guise de papier hygiénique, nous utilisons des feuilles de Po-Po juste après que les graines soient tombées. Nous n’utilisons jamais de Po-Po avant l’heure ! »

Je me régale, et je pense en moi-même : « bigre, ce type a les pieds sur terre ! »

De retour à la cuisine, Nicole répète à mi-voix : « je veux juste un peu de chocolat et pain, mes mains vont puer des semaines avec ces gants en caoutchouc ! Merde !! »

Mark termine son coup de fil et va voir comment les choses avancent dans la cuisine.

« A propos » dis-je « qu’est-ce qu’on va faire du linge ? Je n’ai pas pris beaucoup d’affaires de rechange. » Normalement, on jette ses affaires sales à endroit précis de la pièce, et, le jour suivant, Marney les range, bien repassées, dans l’armoire ou sur l’étagère où elles doivent se trouver. Mais maintenant  que faire ?!

« Je ne sais pas » dit Mark qui vit dans cette maison depuis six ans. Je ne sais pas où ils mettent la machine à laver. Y a-t-il  une machine à laver ?

(1)        NDT : sprouts = jeunes pousses, en général, Brussels sprouts (choux de Bruxelles), impossible ici ! Mais « jeunes pousses » fait penser au mesclun, improbable ; j’ai donc opté pour légumes nouveaux.

(2)        NDT : Je renonce à traduire « megilla » : la seule référence que j’ai trouvée est le midrash d’Esther ?! Impossible dans le contexte !...

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Ricker Winsor

Ricker Winsor

Auteur

Artiste peintre

Bluesman

Commentaires (8)

  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    13 août 2011 à 11:26 |
    Bravo !!! Virtuosité de la traduction comme du texte original... Vivement le prochain ! Encore, encore ! :-)

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  • Luce  Caggini

    Luce Caggini

    21 mars 2011 à 17:32 |
    Adoré voir et entendre Ricker de l 'autre coté du miroir !

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  • Kaba

    Kaba

    12 décembre 2010 à 17:27 |
    « d’accord, je ferais la vaisselle si tu essuies et ranges les plats. » !!!
    Mettre le verbe de la subordonnée à l'imparfait ou bien celui de la principale au futur (c'est mieux, me semble-t-il).

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      12 décembre 2010 à 18:24 |
      Dont acte! Vous avez entièrement raison. Le "s" de ferais était un lapsus calami!

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      • lmlevy

        lmlevy

        12 décembre 2010 à 18:34 |
        Je propose à notre ami Kaba un poste à plein temps de "chasseur" de lapsus. Il vient d'en débusquer deux dans deux textes. Mais on ne rémunère pas à RDT, donc pas de complément de pension ! Néanmoins la proposition est sérieuse ! :-)
        P.S. : je m'aperçois que la "faute" n'est pas à imputer à l'auteur de la traduction mais au "correcteur" d'orthographe de Word. L'original est sans faute. Donc l'honneur est sauf cher JFV !! :-)

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  • LM Levy

    LM Levy

    11 décembre 2010 à 12:27 |
    Il est d'une imbécile banalité de dire "Traduttore, traditore". S'il fallait un exemple étincelant du contraire en voici un ! Votre traduction est d'une précision ciselée, d'une légèreté parfaite et d'une finesse qui implique une parfaite compréhension non seulement du propos de l'auteur mais aussi de ses nuances les plus ténues. On dirait que c'est votre métier :-)
    Bravo !

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  • Martine L

    Martine L

    11 décembre 2010 à 11:45 |
    Passionnante narration, qui, sous couvert de drôlerie – tordant – ouvre un sujet considérable : « les gens de maison » ( on sait qu'il n'y en a plus de fiables, depuis le haut 19è siècle ! Mon cher ! ) ; le rapport tout colonial de ces Européens à leurs « perles », qui – quelle audace , les temps changent – désertent le boulot, pour cause de culture ! La réalité, jamais dépassée dans les pays « du sud » des représentations du « local » , et, ceci, même dans des têtes qui sont « montées à gauche » ( vu, dans mes voyages ) ; postures, d'ailleurs, qu'on découvre parfois au détour de commentaires, dans RDT !

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    11 décembre 2010 à 11:26 |
    Bravo pour la traduction. En ce qui concerne le Ramadan,Java reste Java,on ne peut généraliser ce qu’on y voit au monde musulman. J’ai fait du golf en Tunisie,à Djerba et ailleurs,je vous assure que les caddies sont là,et les professeurs au practice aussi,pendant le Ramadan. Les prestations à l’hôtel n’ont pas baissé de qualité à cause du jeûne. C’est pareil au Maroc. Question de mentalité certainement,qui n’a rien à voir avec le Ramadan.

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