Le réel voilé (1)

Ecrit par Daniel Leduc le 23 mars 2012. dans La une, Ecrits

Le réel voilé (1)

 

David a un défaut : il doute de lui-même. David a un autre défaut : il doute de ses doutes. Et cette propension à l’incertitude ne date pas d’hier. Dans le ventre de sa mère déjà, David oscillait entre le jour et la nuit sans savoir vraiment de quel côté pencher. À sa naissance, il n’ouvrit les yeux qu’avec peine, non tant qu’il redoutât de découvrir le monde, mais plutôt de se distinguer lui-même. La première fois qu’il se vit dans un miroir, il ne se reconnut guère, persuadé que cet animal étrange qui le regardait n’était autre que son frère, que son double, son étranger. Depuis, David se défie de tout ce qui reflète, de ce qui renvoie, sans même réfléchir.

Le monde est une flaque d’eau faite de boue et de lueurs splendides dans laquelle on se mire, pense-t-il souvent. Ainsi les miroirs le fascinent-ils autant qu’ils le révulsent. Tous trahissent au lieu de témoigner, affirme-t-il à leur sujet (non sans faire remarquer que le miroir fait passer la gauche à droite, et vice versa).

David doute de lui-même dans la mesure où il ne peut se cadrer : constamment il s’échappe ; il se disperse ; rien ne peut le maintenir dans le champ de l’objectif ; il déborde, devient amorce, s’extrait du plan. On n’entend plus qu’une voix off qui s’interroge ; une autre voix crier « coupez ! ».

Ainsi va la vie, pour David : tantôt houleuse, tantôt bringuebalante ; sinueuse, même dans les lignes droites. C’est la vie d’un soûlard qui ne boit pas ; celle d’un camé qui ne se drogue qu’avec le ciel et ses milliards d’étoiles. Attendu que son vice est de mater, des nuits entières, les dessous des galaxies ; trousser les naines blanches ; prendre le cosmos de revers ; et l’univers, de face. Observer l’inobservable, afin d’en saisir l’interdit. Il sait, David, qu’il n’y a rien à comprendre, juste à saisir. À prendre avec soi.

Chaque jour, c’est ce qu’il tente de faire : prendre avec soi. Qu’il s’agisse d’évènements notables ou de futilités, prendre avec soi ce qui traverse, le retenir sous sa peau, se matelasser avec la vie. De la sorte les chocs sont-ils plus ou moins amortis par cette épaisseur d’expérience – mais qu’en est-il du doute, du scepticisme ? Celui-ci, tapi, demeure au creux des joues, prêt à fondre en quelques mots sur ce qui bouge.

Telle est, par exemple, cette interrogation récurrente qui ronge David depuis… combien de temps ? – mon père est-il mon père, vraiment ?

Et il ne sait répondre.

La question reste en suspens – posée en l’air pour la première fois, peut-être, lors de l’adolescence. Au cours de cette période où les pensées balancent entre l’obscur et la clarté. Où tout ce qui s’approche de près peut aussi bien blesser qu’étreindre. Où les mots, et leur identité, ont l’importance d’un maître. Où chaque regard expose.

Cette apparition du premier doute à propos de l’identité du père, ce fut quand ? Probablement après un nouveau dialogue de sourds : de ces paroles qui se changent au lieu d’échanger ; sentiment que l’autre n’entend que sa propre musique, inapte à capter une autre mélodie ; agression qu’est le silence, lorsqu’il prétend répondre à des demandes existentielles. La jeunesse, elle, est pétrie d’appels, d’attentes face à l’autre, là, au bord d’un chemin ou sur un quai de gare. Que le train passe sans s’arrêter, et l’inquiétude s’installe. Pourquoi, pourquoi serait-il mon vrai père, cet homme qui paraît étranger, jusque que dans son rire ? Ainsi, le ver est dans le fruit ; le pourrissement attaque.

Rien, rien en commun, pas même une ombre. Voilà ce que s’est longtemps répété David au sujet d’eux-mêmes : il ne ressemblait pas plus à son père, qu’une armoire ne ressemble à un arbre, ou qu’un fusil ne ressemble à la balle qui s’enfuit. Même physiquement, leurs différences étaient criardes.

À tel point que David, adolescent, fit de nombreuses recherches. Qu’il ouvrit subrepticement malles et tiroirs dans l’espoir d’en extraire quelque révélation fatale. Qu’il questionna, non sans peine, sa pauvre mère interloquée ; laquelle affirma que son père était son père, assurément.

Mais rien n’y fit. Le doute, roublard, subsista.

David finit par se convaincre qu’il valait mieux remiser le problème dans un coin de sa tête, et sinon l’oublier, du moins le laisser s’endormir profondément.

C’est tout récemment que cette vieille douleur se réveilla – telle la goutte, revenant avec la pluie.

De fait, il pleuvait ce jour-là.

Lorsque le téléphone vrombit, David sut qu’il était arrivé quelque chose. La voix qu’il entendit prononça des paroles sombres dont David ne retint que des éclats : route glissante… accident… tués sur le coup… condoléances… Ainsi venait-il de perdre ses parents. Être orphelin à son âge (42 ans), est-ce possible ?

Le soleil était revenu, pour l’enterrement.

David le remarqua de suite, cet homme à la haute stature, à l’allure charismatique. D’ailleurs tous les regards s’étaient tournés vers lui, comme s’il était le centre de cette cérémonie funèbre. Des murmures assuraient qu’il était inconnu, que personne du moins ne le reconnaissait. Ce ne fut qu’au cimetière, lors des condoléances, qu’il se présenta : je suis un vieil ami de votre mère, dit-il à David, j’aurais préféré vous connaître dans d’autres circonstances…

Paul Égletons, il se nommait ainsi. Il donna sa carte à David : appelez-moi, dit-il. Ce que David fit, dès le lendemain.

J’ai connu votre mère au cours d’un voyage au Maroc. À Fès, non, à Mekhnès je crois bien. C’était en… peu importe, il y a si longtemps ! Elle portait une robe à fleurs et des souliers plats, comme à l’époque. Je me souviens d’elle comme si c’était hier. C’était une ravissante jeune fille. Devant Bab Mansour Laalej, cette porte bâtie dans la splendeur, oui, c’est là où nous nous sommes rencontrés : ce fut un choc croyez-moi ! Votre mère, tout en marchant, lisait un guide ; moi, j’admirais les remparts – si bien que nous nous sommes heurtés de plein fouet. Beau début, non, pour une histoire ? Puisque « histoire », il y a eu.

Paul Égletons reprit son souffle, il enchaîna :

Nous nous sommes revus, par la suite ; de temps à autre au début, puis, très régulièrement. C’est ainsi que des liens profonds et intimes se sont tissés entre nous. Intimes, vous comprenez… Rentrés en France – elle vivant en Corrèze, moi à Paris – nous ne pouvions guère nous voir, seulement nous écrire. J’ai gardé ses lettres là (il indiqua son front), mais aussi dans un tiroir ; je ne les relis jamais ; je les connais par cœur. Ce sont peut-être les seuls objets auxquels je tiens, ces lettres. Les seuls… Puis vous êtes né, votre mère s’est mariée – moi, j’ai disparu dans l’ombre… Jusqu’à ce que j’apprenne par la rubrique des faits divers que vos parents avaient eu cet horrible accident. Connaissant le nom de votre père, j’ai fait le rapprochement. Et me voilà.

Paul Égletons se tut, absorbé dans ses pensées. David, quant à lui, ne répondit rien.

En peu de temps une amitié, aussi solide que de l’acier trempé, se forgea entre eux. On aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours, ces deux-là, qu’ils partageaient une même bulle dans l’espace hétérogène des Hommes. Et de fait, ils partageaient : le même goût du risque (avec ses dérapages) ; la même sensation de zigzaguer dans les lignes droites (de foncer dans les virages) ; le même attrait pour les échecs (le jeu) et pour les réussites (les cartes) ; mais surtout, surtout, cette même fascination pour le monde de l’univers (le monde des étoiles, pourrait-on dire).

Il avait voulu être astronome, Paul Égletons. Astrophysicien, plus précisément. Mais, l’époque… la guerre… l’indigence de ses parents… enfin tout cela… : il était entré dans la fonction publique, pour n’en ressortir qu’en situation de retraite.

« La vie est ainsi faite, de glorioles et de défaites » aurait pu dire un pilier de comptoir. Mais, ni Paul ni David ne buvaient, et aucun des deux n’émit ce genre de truisme. Ils n’y pensèrent même pas.

Paul parlait essentiellement du ciel :

Ainsi le mystère est-il dans le monde. Avec la physique quantique, nous savons que le hasard remplace le principe de causalité, qu’on ne peut connaître en même temps la position et la vitesse d’un objet quantique, que ce dernier peut être une chose et son contraire. Tout cela bouleverse le sens commun, et l’Homme-sujet devient objet de sa propre relativité. Le dévoilement du réel est impossible. Nous devons limiter notre connaissance au saisissement d’une matière « déchosifiée », selon l’expression de Bernard d’Espagnat.

David acquiesçait, tout en faisant le rapprochement avec ses propres doutes, avec les possibles qui se heurtaient dans sa conscience. « Mon père est-il mon père ? » devenait « est-il mon père et pas mon père, tout à la fois ? ».

Il écoutait Paul avec le sentiment de comprendre l’inexprimable. Il écoutait les étoiles au fond de lui.

Aujourd’hui, David sait. Ne sait pas.

Il observe la photographie de ses parents. Examine minutieusement les traits de sa mère. Ceux de son père.

Il ouvre un tiroir, en extrait une petite glace.

Là, dans le miroir, David reconnaît le visage de son père.

La ressemblance. En moins.

 

 

Daniel Leduc

 

 

(extrait de Aux Fils du Temps, nouvelles, L’Harmattan, 2008)

 

 

A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (2)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    26 mars 2012 à 13:05 |
    Joli!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 mars 2012 à 07:07 |
    Auriez-vous été à l’école de stoïciens. M.Leduc ? Ce monde, plein d’images visuelles contradictoires et évanescentes, plein de ce que ces philosophes nomment « fantasia » (d’où vient le mot « fantasme » !), ressemble étrangement au leur….De même, le mode ultime de connaissance véritable ! Vous parlez de « saisir », « prendre sur soi » les évènements ; Zénon parle aussi de saisie, « katalepsis », et compare même celle-ci à un poing qui se ferme…
    Ce flou des perceptions fantasmatiques, cette confusion qui évoque l’indifférenciation du fœtus in utero, dont David garde la nostalgie, votre héros semble à la fois s’y complaire et la fuir : il veut ressembler à quelque chose, à quelque chose de vrai (et non à l'image inversée que livre le miroir !). D’où sa quête des origines, de quelqu’un qui lui ressemble vraiment…
    Vraiment ? Le critère de vérité absolue, qui fondait la physique classique, s’effondre avec la physique quantique et la subjectivité du sujet-observateur. Au bout de la quête de David, il n’y a qu’une vérité aussi relative que la théorie d’Einstein et une relation d’incertitude avec son père présumé. La « reconnaissance » du père et la ressemblance avec lui appartiennent aussi à la sphère du relatif. Passionnant.

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