Le temps éprouvé

Ecrit par Daniel Leduc le 20 avril 2012. dans La une, Ecrits

Le temps éprouvé

 

 

Cette mécanique de la mémoire, avec sa précision surprenante parfois, avec ses dérèglements et sautes d’aiguilles, avec ses trous dans les heures, les jours ou les années ; cette mécanique aussi fluctuante que le temps dans ses averses ou rayons de soleil ; voilà ce qui titillait l’esprit de Ralph, alors qu’il émergeait à peine du sommeil.

Il tentait péniblement de reconstituer le rêve de cette nuit ; d’en retenir au moins les contours et un peu de substance ; de savoir pourquoi ce rêve, il avait le sentiment qu’il provenait de très loin.

C’était comme une récurrence, quelque chose qui râpait le fond de l’être, jusqu’à en écorcher l’ombre des soubassements. Une irritation lancinante que seule la clarté du jour parvenait à soulager.

Ralph devait accompagner ces bribes de sons, ces lambeaux d’images – sans savoir ni pourquoi ni comment. Ce rêve, il était devenu l’infra langage même de sa vie.

« Il y a du corps ; des glissements de peau, de sens et d’image – dans ce rêve. J’y sens combien le tactile est présent et combien la morsure est jouissive », mais il ne pouvait en dire davantage, Ralph, se parlant à lui-même.

Alors, pris de vertige, il tentait d’oublier.

Il ouvrait ses tiroirs, écoutait ses montres (même celles qui se taisaient), et dans l’abstraction d’un sourire, pénétrait au cœur de sa collection.

Là, sur la paume de sa main, vibraient des merveilles : une montre Louis XVI avec quantième « Humbert Droz » datant de 1790 ; une autre, de « Dutertre à Paris » datant de 1800, avec remontage à clé par le cadran ; une autre encore, décorée avec émaux et perles « Bovet, Fleurier » de 1850…

Les unes après les autres, elles s’exhibaient – impudiques et fragiles – devant son regard devenu enfantin. Alors ses ombres, fléchissaient.

Cependant, lorsqu’il ouvrait le dernier des tiroirs, vide, hormis un écrin (vide aussi), ses yeux, à nouveau, s’assombrissaient. C’était le lieu du manque. La place de celle qu’il recherchait sans succès depuis quinze ans au moins : une imposante montre à verge, dite « Bernoise ».

Et Ralph savait que ce manque était comme un abîme au fond du cœur.

 

ÉVA, le nom qui revient lorsqu’on ne l’attend pas. ÉVA, le froissement d’une vague sur la grève, le roulement d’une caresse sur la peau. ÉVA comme un soleil disparu derrière l’horizon vague.

Ralph, plus de quinze ans après, s’interrogeait encore sur les motifs réels de sa rupture avec Éva. D’ailleurs, qui en avait été le déclencheur, de cette rupture ? Était-ce lui, était-ce elle, ou bien tous deux ? Ou peut-être encore ce temps qui corrode les jours ?

« Après Elle, tout a été perturbé », pensait Ralph. « Tout d’abord, le rythme du cœur – tachycardie, avait dit son cardiologue. Ensuite, le rythme de la vie – parfois trop rapide, parfois perdant son temps. Enfin, le rythme des saisons – l’été en plein automne, le printemps en hiver… ». Tout était déréglé – même le vent la pluie et les nuages, qu’il sentait… différents.

C’était devenu si difficile de s’accorder avec soi-même.

Ralph songeait à tous ces troubles cardiaques qui avaient pris place au sein de son existence : tachycardie pendant trois ans / jusqu’à ce qu’il ait une petite aventure avec une petite femme ; bradycardie durant… sept ans au moins ? / ce fut la mort de son père qui y mit un terme ; arythmies supra-ventriculaires depuis / manque de souffle, manque de sommeil, manque d’appétit.

Tout cela rendait la route bien chaotique. Ralph se sentait secoué comme un mulet.

Heureusement, une nouvelle passion était venue donner du sens : les montres anciennes. Il les collectionnait avec un amour passionnel. Cela remplissait son cœur de nouveaux balancements.

 

Cette montre dite « Bernoise », Ralph l’avait cherchée sur les cinq continents. C’était une montre suisse superbe, en argent, d’un diamètre de 54 mm, avec échappement à verge et coq décoratif, cadran émail à bosses, remontage à clé par le cadran. Elle datait de 1810, environ.

Ralph l’avait vue pour la première fois lors d’une exposition à Drouot. Il n’avait pu, hélas, se rendre à la vente et la montre lui avait échappé.

Dès lors, sans qu’il comprît vraiment pourquoi, cette « Bernoise » était devenue l’objet de toutes ses obsessions. Son esprit s’était focalisé sur elle. Il la lui fallait nécessairement !

Aussi avait-il mis tout en œuvre pour retrouver sa trace. Sans résultat jusqu’à présent.

Aujourd’hui, Ralph se demandait s’il allait ou non abandonner ses recherches. Il avait beau se dire qu’après tout il ne s’agissait là que d’une montre, quelque chose d’inéluctable le poussait à vouloir la posséder. Et ce « quelque chose », qu’était-ce donc ?

Ralph était plongé dans un océan de perplexité, lorsque la sonnerie du téléphone le fit émerger.

– J’ai trouvé la trace de votre montre, lui affirma l’un de ses correspondants. Elle serait chez une certaine Betty. Voici son adresse…

Après avoir noté, Ralph se précipita dehors, sauta dans un taxi.

– À cette adresse, cria-t-il, agitant son papier.

Le taxi s’engouffra dans la nuit ; déposa Ralph devant le n° 32 de la rue S ; et disparut, chuintant parmi les ombres.

– Êtes-vous Betty ?

– C’est moi.

– Pourrais-je vous parler ?

– De quoi ?

– D’une montre suisse…

– Entrez.

Ralph prit place sur un canapé de velours rouge ; il sentit qu’il s’enfonçait.

Qu’allait-il dire pour expliquer son désir d’acquérir cette montre ?

– Elle manque à ma collection, bredouilla-t-il, tout d’abord.

Mais il se reprit :

– Elle a appartenu à quelqu’un qui m’était cher. C’est comme un objet de famille, vous comprenez…

La jeune femme le regardait, mi-amusée, mi-intriguée.

– Non, je ne comprends pas vraiment ce que vous êtes venu faire, ni ce que vous voulez ! D’autant que cette montre n’est pas à vendre.

Ralph marqua un temps d’arrêt. Puis il parla de son passé, de ses troubles cardiaques, de sa rupture avec Éva, enfin : il déballa. Betty, au prime abord froide et distante, se réchauffa. Elle lui dit que peut-être elle comprenait, que tout ça était émouvant, qu’elle pourrait…

Le reste de la conversation s’enfuit avec la nuit.

 

« Ila regardait, la caressait tendrement, sa main épousant les formes rondes. Elle était là, tout à lui, palpitante… »

Ralph aurait pu décrire ainsi ce qu’il vivait. Il aurait pu aligner tous ces clichés, parmi d’autres, mais il n’était ni écrivain (bon ou mauvais) et son sens de la description s’arrêtait où commençaient les sensations. Il était seulement Ralph. Un Ralph heureux, maintenant.

Dans sa main, ouverte au monde, trônait la montre « Bernoise ».

Il la possédait : pour tout le temps.

Betty, après qu’ils eurent échangé – que se dirent-ils ? – avait accepté de « la lui rendre » comme il disait, persuadé qu’elle lui appartenait, cette montre, de tout temps.

Ralph sentait qu’il revivait. Plus précisément, que sa vie reprenait un cours normal, que ses pensées redevenaient précises, mesurées, que son sens de l’analyse se faisait plus exact ; que tout était enfin réglé.

Oubliés les troubles cardiaques ! Oubliés les bêtabloquants, anti-rythmiques et autre pacemaker ! Oubliés les anticoagulants !

Ralph avait pris le bon rythme, vivait à la bonne heure.

 

Il y a du corps ; des glissements de peau, de sens et d’image. Il y a cette femme qui est Éva et qui n’est pas Éva ; ce visage d’un autre temps dans un autre lieu. Ces morsures qui font jaillir des cris, du sperme, des larmes. Cet amour dans la nuit.

Ralph, dans son rêve, entendit une voix qui murmurait : « Je suis la femme qui t’aime, je ressemble à Éva. Morte à Berne en 1810, je suis l’ancêtre d’Éva, sa doublure, son écho temporel. Je suis la femme qui t’aime, je te mords, te mange, digère ton corps. On me nomme la “Bernoise”, je suis celle que tu aimes, celle qui trotte en toi. Depuis le commencement de l’aube… »

Lorsqu’il s’éveilla, Ralph était aux côtés de Betty qui l’observait en souriant.

Il demanda :

– Quelle heure est-il ?

- Je ne sais pas, qu’importe ! À présent… on a tout le temps !

 

Daniel Leduc

 

A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (2)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    21 avril 2012 à 11:59 |
    Pas mal du tout. J'apprécie.
    M.L.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 avril 2012 à 09:11 |
    Il y a le temps, le temps linéaire (« la mesure du mouvement selon l’avant et l’après » dit Aristote) et les temps, atmosphériques, subjectifs, intimes – Bergson parlerait de durée – qui scandent aussi bien l’alternance de diastoles et de systoles cardiaques, que les histoires sentimentales….Les montres, pour Ralph, rythment ces temps-là, ces phases (par analogie aux phases lunaires ?) de la vie : ce sont des personnes, sans doute plus spécialement des femmes, qui apparaissent et disparaissent, présence ou absence, plénitude ou vide. Ralph veut, de toute évidence, sortir de cette scansion pour s’installer dans la plénitude d’un fixe, immuable – il veut posséder l’objet de ses désirs « pour tout le temps » dit-il – mais un temps fixe, cela existe-il ? Un temps fixe porte un autre nom : l’éternité, qui, comme chacun sait, est en dehors du temps…

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