Le temps qui passe…

Ecrit par Lilou le 20 juin 2015. dans Ecrits, La une, Voyages

Le temps qui passe…

Depuis quelque temps déjà, j’avais fait de mes souvenirs une résidence secondaire. Mes élèves ne faisaient que chuchoter des leçons n’inspirant que le bachotage, mes enfants ne parlaient plus qu’à leurs moitiés et ma femme ne me parlait plus du tout. C’est donc dans un très grand silence que je repris la direction du grand large en posant mon sac à dos dans le gigantesque hall F de Roissy. Il est vrai que sans cette lettre pleine de mystères et qui en tout point me ramenait à la pièce centrale du vieux puzzle familial, je n’aurais fait que continuer de vieillir chaque jour un peu plus, mais chaque jour un peu plus loin.

C’est un mardi matin que ça a commencé. Mes deux premières copies par heure avalées sous l’air enjoué de Tout va très bien madame la marquise, 3 enveloppes dans la boite aux lettres accueillirent ma mine renfrognée du temps qu’il fait. Une facture, les impôts et une lettre manuscrite ! Belote, rebelote et… dix de der me traversa l’esprit, mais bon, j’avais du courrier écrit, à la plume ou au stylo, peu importe, j’avais une lettre de quelqu’un qui en avait pris la peine et le temps. Et ce n’était pas si fréquent pour ne pas dire presque unique.

Cette lettre écrite à la main vint briser mon rythme de prof errant. Je me mis à hauteur d’homme pour l’évaluer en commençant par m’habiller de fête pour l’ouvrir et en ponctuant cet enthousiasme par me servir du café qui n’attendait que moi, le chat n’en n’ayant jamais voulu. Je pris mon temps en soupesant l’enveloppe et en m’interrogeant sur le timbre qui n’y était plus. Ce nom était bien le mien, et il fallait que j’accepte l’évidence que quelqu’un quelque part s’arrime à ma dérive. Lentement avec un couteau sorti de sa naphtaline et surtout du lave-vaisselle, je pris du plaisir à déchirer le papier contre le métal et en déplia la courte lettre qui m’arracha comme un regret que l’on ne me pense pas davantage dans la longueur. C’est là que tout a recommencé finalement.

Bonjour

Je m’appelle Sutimin et je vis dans les îles de la Sonde, en Indonésie. J’ai réussi avec Internet à vous retrouver. Ce serait trop long de vous dire comment, ni ce que tout ça veut dire. Ma grand-mère vient de mourir. Elle a laissé un paquet rempli de photos et de cahiers en me demandant de vous retrouver et de vous le donner. Elle m’a dit que ces papiers appartenaient à son père. Elle m’a dit aussi que ce Jean Marie avait vécu ici de 1911 à 1916 et que de vous le dire devrait suffire à vous faire venir.

Je vous attends.

Je crois qu’on est cousins avec plein d’océans entre nous.

Sutimin, Kanawa, Indonésie

Sutimin, Kanawa, Indonésie, Jean Marie fantôme ressurgi des ombres familiales. Je mis du temps à récupérer de ces secondes suspendues au cœur qui bat d’ailleurs. Plein d’océans entre nous. Oui et même que des heures et des heures d’avion ça doit en faire des traversées d’océans. Et puis aussi des années et des années de frustrations que d’avoir vécu par procuration les rires et les chagrins qui font de la famille le sillon chaud de la mémoire. Combien ça en fait tout ça des kilogrammes de regrets et de fossés pleins de larmes ? Le soir même je prenais mon billet d’avion sans en savoir plus. Je n’en avais pas besoin. Ce prénom de Jean Marie m’ouvrait toutes les portes, et c’est dans l’immense bouillonnement de tous mes globules que je pris le train pour Roissy sans même me retourner sur les paysages de mon enfance.

Kanawa Island ! Quelques bungalows sont plantés là, cimentés de savoir-faire et corsetés de bois que le temps a fini par vieillir. Les toits pentus faits de fougères séchées et rôties au soleil ne faisaient que m’attendre sur cette terre du bout du monde, j’en ai ressenti l’étrange sentiment dès que mes 25 heures de voyage finirent par me permettre d’arriver quelque part. Cette Indonésie-là, celle des heures les plus sibyllines de mon arrière-grand-père se conjugue avec Kanawa Island. Et la surprise est totale. C’est en premier regard un ponton long comme une invitation en forme d’évidence. Et puis, tout au bout de ce débarcadère jeté entre deux mondes, c’est un homme qui m’attend. Un homme à l’existence improbable et cachée. Un homme dont la bouche est coincée par des parenthèses mais qui m’assurent parce qu’elles s’agrandissent, que son bonheur s’ouvre au fur et à mesure que mes pas me mènent vers lui au dessus d’une eau plus pure que la pureté. Sébastien ? m’interrogea-t-il à la manière d’un ténor positionnant sa voix face à un public exigeant. Sutimin ? lui donnai-je pour placer la mienne dans un décor à l’euphorie à nulle autre pareille.

L’île minuscule affirme sa rondeur pour planter son village, on dirait une longue phrase avec un point d’exclamation en plein milieu. On peut compter ses bungalows sur les doigts des deux mains. Tout y est fait pour que la nature aussi luxuriante que généreuse absorbe les hommes et les choses. La mer s’y voit partout et la vie s’y amuse tout au milieu. Pris dans le gigantisme de la carte postale vivante qui avale tous les recoins du regard, les hommes ne sont que des détails. Sauf Sutimin qui de ses grands yeux noirs découvre l’autre rive d’une vie qu’il ne soupçonnait probablement pas venir aussi vite. La rencontre sonne brutalement le glas des questions sans réponse, les heures d’avion et de bateau s’estompent, nous sommes prêts à en savoir davantage pour connaître au mieux sur quel sol on s’enracine. Pour cacher mon impatience, j’aime me dire que je devinerai plus tard ces espèces endémiques qui n’aiment vivre que loin des autres. J’aime déjà cet inconnu qui n’a jamais été aussi vivant et perméable qu’à cet instant-là.

Il a jeté les clés dans la mer. Et il ne sert à rien de partir à leur recherche. On ne trouvera rien d’autre que des raisons d’espérer que le temps ne passe pas plus lentement. On arrive chez lui en pirogue et on balance ses chaussures pour dire bonjour. Elles deviennent ici totalement inutiles. On le sait dès qu’on les enlève. Très vite je me sens enveloppé par une mousseline de sentiments tombant du ciel bleu royal. Je suis coupé en deux par la certitude d’être parvenu au bout du monde et surtout à un bout de moi.

Sutimin m’accueille avec les mots simples de l’hôte qui attend des nouvelles de celui qui a fait un long voyage. J’y arrive tout plein de ville, de vie d’ailleurs, d’énervements et du temps qui ne passe plus. Dès les premières phrases dans un Français impeccable, j’y échoue avec l’intention de chercher l’ancre que les miens n’ont jamais dessinée.

– La terre tourne toujours vers l’Est ?

– Oui, je pense.

– Alors assieds-toi, et je vais t’en dire plus…

Quelle mise en bouche ! Quel début pour se sentir arrivé quelque part sans aucun autre préalable ! Il a jeté la clé depuis longtemps, et je me pince presque pour ne pas déchirer mon passeport et le jeter à la mer.

5 heures du matin. C’est le jour d’après. Les premiers rayons du soleil donnent de la lumière au réveil en caressant mon corps endormi. Ailleurs c’est le froid ou la pluie qui énervent. Ici c’est la pâleur de l’océan qui reflète ses premières volutes dans le soleil rougeoyant. La mer déverse ses vagues à intervalles réguliers sur la plage blanche toute proche. Les papiers de l’histoire et des traces de la vie d’avant m’attendent sur la table de l’entrée de la chambre. Je ne les ai pas encore ouverts, ils ne me parlent pas encore assez. Et puis, il est l’heure d’aller voir si les poissons savent qu’il est temps de passer à table. La pirogue attend sur le sable de la marée basse, les poissons aussi en sautant crânement un peu plus loin sur l’horizon. Les plus gros du fond poussent vers la surface les plus petits, tu verras c’est facile à lire me dit Sutimin.

Sous les premières chaleurs de cette journée, on file vers le large. Je ressens l’air marin ramper sur mon visage en me plaquant les cheveux dans le vent, mais je reste complètement refermé sur ces bouts de récits de la nuit : la jeunesse de mon arrière-grand-père et son désir d’aventure humaine loin de tout, le bureau des postes de Saigon, sa vie d’amour d’alors et cette tentation impossible, la fuite vers l’Indonésie pour vivre à 2 à en briser les chaînes familiales, le départ forcé de 1916 pour rejoindre les tranchées de France. Et puis plus rien, le tracé plat qui se prolonge jusque dans la mort. Jusqu’à cette lettre reçue dans le creux d’une lune rousse qui devait ne faire qu’annoncer que le printemps n’était pas encore arrivé.

Nos cannes à pêche sont montées lourdement : du fil à découper les tôles et des ancres de destroyers en guise d’hameçons. Nous jetons les leurres dans le sillage de la pirogue puis nous filons à faible vitesse tromper l’imprudent qui confond sa nourriture avec nos couillonnades larges et longues comme des mains de géant mais qui ressemblent en tout point à ce qu’il déguste tous les matins. Les poissons que nous chassons n’ont pas le droit de se tromper, ne serait-ce qu’une seule fois. S’ils s’y frottent, ils meurent. Dans l’eau, les petits chassent les plus faibles, les gros mangent les petits, et nous trompons les gros en leur faisant croire que nous sommes des petits… Pas le temps d’apprendre, pas le temps de se confronter à l’échec. Tu te trompes une seule fois et je te mange me glisse Sutimin qui comprend mes troubles.

Les bombardiers volants nous indiquent les bancs des apeurés. Organisés en escadrilles, ces oiseaux piquent en rangs serrés et ressortent leur déjeuner à chaque coup. A la surface on voit que ces bancs de poissons sont pris entre deux feux, celui du fond et celui du ciel. Nul salut pour aucun d’entre eux d’autant qu’on leur envoie un troisième front aux différentes profondeurs avec notre pirogue. La canne plie à tout rompre accompagnée du râle métallique du moulinet. Je me saisis de la rame au cas où… Patiemment, Sutimin ralentit la fuite éperdue du poisson piégé, je me dis que je suis plus âgé que mon arrière-grand-père au moment où je le pense sur sa vie d’ailleurs en même temps que je comprends que ce poisson-là ne s’en sortira plus. Sutimin choisit finalement d’abréger la vie, c’est son coup de grâce. D’un coup, le poisson est traversé par un crochet. Jeux, set et match, l’Ebonite de 7 kilos est remontée à côté de moi avec ses deux grands yeux morts qui me regardent… Mais pas le temps de considérer la bête allongée au fond de la pirogue que les cannes sont déjà rejetées à l’eau pour un autre passage à la traîne au milieu des coins que nous indiquent les oiseaux pécheurs qui sont pour nous les éclaireurs… Les minutes, les quarts d’heure s’écoulent ainsi au rythme des allées et venues sur les vagues de ce bras de mer de rêve…

La pêche fait ici partie de la vie. Au-delà d’être un sport pour les uns, elle est devenue davantage qu’un rite, elle est une question de survie où je retrouve les instincts et les raisons primaires de partir à la recherche de nourriture. Dès qu’une pirogue est mise à l’eau, elle est prolongée par au moins une canne à pêche. Cela peut donner des trucs cocasses qui font apprendre plus vite la langue que l’on parle ici…

– « Chérie où as-tu mis les clés de la voiture » devient ici « chérie où as-tu mis ma canne, je pars acheter du riz ?

– « L’épicerie était fermée, on a du pain de mie… » devient « le riz est tombé à l’eau quand j’ai remonté le Barracuda ».

Pêcher, regarder la mer qui à chaque seconde change toute ruisselante et bruissant de son écume, aller pousser la pirogue plus loin pour l’empêcher de couler à la marée montante, nager à la marée haute pour la ramener et la protéger sous des arbres aux fruits de la passion en passant par le chemin des palmiers, réfléchir au temps qui passe parfois trop vite, se dire que le monde a le vertige, penser à l’histoire de ces deux-là, à la naissance de sa grand-mère 3 ans juste avant la mienne, repartir à la pêche ou à la plongée voir de plus près ces bancs de thons bananes ou de petits barracudas que des tortues ont affolés, espérer que de plus gros ne rodent pas dans les parages… Attendre l’aube pour revoir le lever du soleil et les dauphins revenir faire du shopping sur la plage. Il est des émerveillements de la nature que l’on croit davantage rêver que vivre. Un petit peu comme toutes ces choses qui ne vivent qu’à l’intérieur… Comment ces deux femmes que tout opposait ont-elles fait pour tant se ressembler sans jamais savoir qu’elles étaient bien plus que des sœurs ? Mes réponses se perdent dans les dérives de la pirogue qui me ramène vers la grande île où je me dois de repenser l’avion du retour vers le gris du temps qui continue. Dix jours sont déjà passés.

Sutimin m’amène. Nous passerons deux jours sur la grande île de Flores, soleil levant de ce merveilleux ensemble des îles de la Sonde. Quelques kilomètres pour arriver à Labuan Bajo. Ce nom m’égare encore dans un dédale de sentiments. Sa maison continentale, dans le prolongement de ce ponton sur lequel il m’avait accueilli, me fait tout de suite penser aux jardins de Babylone. Il faut que je redevienne objectif, ma survie en dépend, mais j’envie la flemme des Salamandres et des Geckos qui accompagnent de leurs inquiétudes mes pas et ma voix dans cette maison que je reconnais davantage par le cœur que par le regard. Comme un bout de tout, comme un bonheur de voyageur, mon bonheur s’y répand comme une tache d’huile…

Et puis très vite, au bout de ces quelques jours qui ressemblent à des secondes, il faut songer à reprendre la route, il faut repartir. Je cultive l’impression d’abandonner l’un des miens. Il veut m’amener à l’école, à son travail magique comme il me dit. Bien sûr que j’en suis, je veux revenir moi aussi à l’école. La surprise est totale. La cour est vide, nous sommes en période de vacances, mais on sent les élèves à chaque instant. Les salles sont surchauffées du soleil de midi et sur chaque banc est posé le cahier impeccablement tenu et organisé au cordeau de la rigueur d’une école qui apprend et éduque. Ces verbes oubliés m’éclatent au visage et agitent ma conscience de prof errant. Machinalement, j’ouvre le premier à couverture bleue. La date est écrite en Français une fois par semaine. Sutimin me glisse presque gêné qu’il s’agit pour lui de donner le plus régulièrement possible quelques mots de la langue de Molière, la chronologie est un bon chemin ajoute-t-il. Dans un autre sursaut plus sentimental, il me précise de ses yeux embués que certaines choses ne peuvent être dites que dans ces mots là, les mots de ma grand-mère que je conçois maintenant à sa place de grande tante. Comme sa sœur, elles passèrent leurs vies à être dans les classes des relais de mémoire et de savoir-faire, parfois contre les vents et les marées, le plus souvent à préférer regarder le temps qui passe plutôt que le temps qu’il fait. Nous restons là un petit moment silencieux à nous penser ces vies là, si loin, si proches.

La voiture prend ensuite sa difficile course vers le minuscule aéroport. Il nous reste du temps, 1 heure tout au plus avant de se mettre en retard sur l’avance que nous avions décidée… On repart vers la pirogue, j’en ai envie d’une dernière fois. Elle s’éloigne de la plage pour reprendre la direction de Kanawa, fait un tour très large à la manière des oies sauvages qui partent vers plus loin, puis revient vers la grande île. Je ressens ce bonheur intime du vent de la vitesse me caresser le front, il ne faut pas que je me retourne, Kanawa est une île plus difficile à quitter qu’à atteindre. Par contre, je ne puis résister à demander d’arrêter la pirogue au milieu de mon nulle part à moi afin de replonger dans le silence de ces eaux chaudes des mers du sud. Et espérer, en faisant attention de ne pas me noyer dans les fils de pêche qui cherchent les monstres de ce bras de mer, que je vais recroiser un banc de tortues qui partent nidifier un peu plus loin…

Au retour dans la pirogue, c’est du bonheur ! Je n’ai vu dans cette dernière plongée que l’abîme rassurante des eaux de l’Eden. Il faudra donc que je revienne, juste pour vérifier que tout cela n’était pas qu’un rêve… Sutimin m’attendra comme je l’attendrai et puis il y a ces papiers que je n’ai pas voulu ouvrir en Indonésie et qui ne faisaient qu’attendre que de faire le chemin dans le sens inverse. Finalement, en passant la porte de l’aéroport, je me dis que je laisse bien plus ici que ces quelques jours de pêche et de rêveries. J’ai réveillé le vieux rêve qui sommeillait dans un très grand silence, celui qui consiste à écouter le vent du large que nous dictent le mystère des uns et l’amour des autres.

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

Commentaires (3)

  • Sara Bernheim

    Sara Bernheim

    06 mars 2018 à 18:37 |
    Waah... Le voyage, c'est génétique, donc. Et moi j'espère qu'il y a d'autres articles plus loin où l'on nous racontera la rencontre...

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    • Sara Bernheim

      Sara Bernheim

      06 mars 2018 à 18:52 |
      ... mais pour ça il suffisait de suivre le lien !

      Émerveillement dense dans la danse sourde et nostalgique de ces mots. C'est beau !

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  • Martine L

    Martine L

    22 juin 2015 à 07:48 |
    Où l'on retrouve, notre Lilou, enseignant, mais bien autant voyageur, et passeur d'un peu tout, surfeur sur l’océan du monde, mais, toujours, les yeux bien ouverts !

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