Le vieillissement

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 mars 2015. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Le vieillissement

Vol Asia Air 8501

Dans un hôtel tout en hauteur, à Surabaya, une semaine tranquille passée à attendre, comme c’est le cas d’une bonne partie de la vie, ma femme fabrique des casse-croûtes miniatures en argile, prototypes de bijoux, et moi je télécharge des romans noirs scandinaves. Un petit tour à la gym pour stopper le déclin ; puis je rêve de manière plus vive que je ne vis, résolvant des problèmes, qu’éveillé j’étais incapable de comprendre, et je me sens tout bête. Est-ce qu’un coup de tonnerre peut vous balayer hors du ciel, cet ami par beau temps ? Sur le portable de notre fille, je vois le portrait de quatre jeunes hommes, séduisants dans leur juvénile virilité, dont les corps hypertrophiés nous sont livrés, un par un, à la maison, pour les vacances.

Ricker Winsor, Surabaya, Indonésie, janvier 2015

 

La soixante-dixième année

Cela me surprend que j’ai, là, maintenant, ce mois-ci, soixante-dix ans. Parfois, je me rappelle des nombreuses manières par lesquelles j’aurais pu mourir, de cette intrépidité qui a tenté la mort. Les jeunes de ma génération pensaient qu’après trente ans, la vie ne valait pas la peine d’être vécue et nous espérions être morts avant quarante ans. Certains d’entre nous le furent. J’ai survécu aux pièges et aux chausse-trappes. D’une certaine manière, j’ai concentré une centaine de vies dans ces soixante-dix ans. Me souvenir de toutes me fatigue. Noter le déclin de mon corps me fatigue. Et pourtant, en dépit du fait que la peau de mon corps pendouille là où elle s’accrochait fermement aux muscles et à la chair, en dépit du chagrin que j’éprouve en regardant mes photos récentes ; en dépit de tout cela, ce temps que je vis maintenant est, à bien des égards, le nectar de ma vie.

Ma vie actuelle offre davantage de subtilité, davantage de nuances. Avant, il y avait l’action, la libido, le frisson du risque. Il y avait aussi l’échec et le regret. L’échec s’est évaporé dans l’éther, mais pas le regret. Il ne disparaît pas, bien qu’il s’adoucisse avec le temps. Le temps le mélange en un riche bouillon, en y ajoutant de la nostalgie, de la mélancolie, du bonheur et le souvenir de ces jours clairs, de la fraîcheur de la jeunesse. A partir de tout cela, le temps crée une cuisine unique, un bazar de goûts et de remémorations de toutes les expériences de l’esprit.

L’esprit a toujours été le lieu de mes plus grands divertissements. Ce peut être la marque de l’introversion. En général, les introvertis tendent à ressentir le plus de bonheur en leur propre compagnie. La joie de l’esprit vient de ce que l’imagination ajoute à l’expérience en tant que réalité externe, une réalité que souvent, d’une manière ou d’une autre, je trouve décevante. J’en suis venu à accepter cela comme faisant partie intégrante de la condition humaine. Quelquefois, je mets au repos ma tendance à tout juger et je goûte un moment de paix fugitive.

Ma mémoire opère à son plus haut niveau lorsque les expériences entrent en contact avec les émotions. Il faut que ce qui se produit m’importe pour que je m’en souvienne. Mais les souvenirs qui restent sont si vifs, si tangibles qu’ils effacent la frontière séparant l’état de conscience de l’état de rêve. Au stade de la vie qui est le mien actuellement, cela arrive de plus en plus. Il semble que j’oscille entre les deux états, tel un marin qui disparaîtrait de l’horizon pour réapparaître un peu plus tard.

A soixante-dix ans je suis libre de peindre et d’écrire, dégagé de toute obligation professionnelle. Rien ne se met en travers de mes rêveries. Ainsi je peux avoir les yeux fixés sur le plafond et me perdre dans mes pensées. Une heure passe. Peut-être bien que je me volatilise dans un rêve, que je visite les chapitres d’une vie dense et compliquée, et que je les vis de manière si véridique, si vive que ces chapitres pourraient passer pour la réalité elle-même. Vous êtes-vous réveillé en pleurant d’un rêve, en étant si ému qu’il vous a fallu des jours pour vous en remettre ? Avez-vous été visité en rêve par des amours perdus au fil des ans ? Avez-vous rêvé de manière insistante à des lieux que vous n’avez jamais vus qu’en rêve ? Pouvez-vous voir – clair comme de l’eau de roche – le loquet de la porte de la grange d’il y a trente ans ? Le grain du bois, les planches du sol ?

Dans une lettre qu’il m’a envoyée, le poète David Kherdian écrit : « être un être humain est ce qu’il y a de plus difficile, même pour les riches, les privilégiés qui ont tout. Car ils n’ont pas tout. Personne n’a tout. S’ils le pensent, c’est qu’ils sont dans un état d’ignorance. Nous sommes incomplets, étrangers dans un pays étrange, nous débattant avec les éternelles questions : d’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Notre vie ici est très courte, que nous vivions dix-huit ou quatre-vingt ans, et plus nous vieillissons, plus elle nous semble avoir été brève. Nous nous demandons : “où est donc passé le temps ?”, mais c’est une question vide sens. Le mystère de cette vie attrape les questions de ce genre et nous les renvoie comme un boomerang à l’infini ».

La vie nous travaille et nous façonne au marteau si nous la laissons faire. Nous n’avons pas beaucoup de choix. Si nous résistons trop, si nous nous rebellons, si nous nous battons trop, nous en payons le prix. Un sage a dit : « d’ici la fin de votre vie, vous aurez le visage que vous méritez ». Je nous souhaite d’avoir un visage en paix, un visage aimable, un visage qui a cessé de résister.

Qu’y-a-t-il après ? Le poète, évoqué plus haut, répond : « les preuves sont partout ».

Ricker Winsor, Février 2015, Bali, Indonésie

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    08 mars 2015 à 19:10 |
    en supposant que mon commentaire soit résumé / traduit par JFV ! très belle réflexion que la vôtre sur le vieillissement ! que pourraient vous envier plus d'un auteur confirmé et qui m'a fait penser à P Roth ou à notre S De Beauvoir. Mais vous êtes beaucoup plus optimiste qu'eux , déjà - malin - sur une pente de lâcher prise qui ne peut que vous donner une vieillesse heureuse.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      08 mars 2015 à 21:55 |
      No need to translate, Martine. Ricker understands French; maybe the very end of your comment though : "you are on the way of the letting go that can only lead you to a happy old age". But I'm sure Ricker had already got it.

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