Les Beatniks impies/un autre regard

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l'anglais par Jean-François Vincent

Les Beatniks impies/un autre regard

Il existe de forts courants souterrains tout au long de la grande Histoire, des courants qui suivent leur propre cours, parallèlement au courant dominant qui donne le la, et au rebours duquel ils s’inscrivent, en tant que contre culture.

Tout ceci, je pense, m’a très tôt interpelé. J’étais à la recherche de quelque chose d’autre que les banlieues résidentielles où j’ai grandi. Greenwich Village et les Beatniks m’attiraient. Aujourd’hui j’ai entrepris – tardivement et de concert avec d’autres – une étude sur eux : les biographies de William Burroughs et d’Allen Ginsberg écrites par Barry Miles – des sommes d’environ six cents pages chacune, époustouflantes par les détails et les renseignements qu’elles donnent – en fournissent la matière. On s’étonne que les portraits de Burroughs et de Ginsberg que brosse Miles puissent être à ce point exhaustifs. Toutefois, leur célébrité de longue date ainsi que leurs nombreux amis, partenaires et toutes les situations qu’ils ont connues – sans oublier leurs petits boulots comme profs – tout cela procurait au biographe quantités d’informations.

Le Romeo moyen qui se trouve bien bâti et sexy, ne peut qu’être choqué, agacé et troublé par l’incroyable exubérance de la sexualité de ces deux hommes. Rajoutez-y Neal Cassidy, qui « pouvait balancer un ballon de foot à sept cents mètres et se masturber six fois par jour », et vous aurez une idée du tableau d’ensemble qui ravalerait le Romeo moyen au rang de boy scout – que dis-je ! – de louveteau. Pour ce qui est de la sexualité de Ginsberg ou de celle de Burroughs, vous pouvez presque les flairer. C’est comme ça.

Ce groupe demeure un mythe pour toutes sortes de raisons, dont leur talent et les risques incroyables pour leur vie, qu’ils ont pris rien qu’avec cette idée de libérer leur esprit en l’étendant jusqu’à l’infini (je suppose). On peut également voir en eux des délinquants, des salauds aux énormes problèmes psychologiques, le genre de types qu’on devrait mettre sur un bateau et envoyer sur une petite île afin d’y casser de gros rochers en autant de petits cailloux. C’est ainsi que les considérait l’écrasante majorité des élites des années cinquante et soixante.

Allen Ginsberg avait vingt ans de plus que moi. Mes sœurs aînées et moi-même étions remplis de fureur de vivre (note du traducteur : « Were rebels without a cause » = titre original du film de James Dean, La fureur de vivre), dans la riche banlieue de Pelham Manor, à une demi-heure à peine en voiture de Mc Dougal et Bleeker streets, à Grenwich Village. Il se passait là des choses que nous voulions connaître, des choses qui dressaient pour nous une autre perspective que celle de nos vies conformistes, confortables et si prévisibles, qui étaient censées constituer notre avenir.

« Les temps, ils changent… » a dit Bob Dylan. On n’a jamais écrit des paroles plus vraies. On a exploré de bien des manières la période – historique ! – des années 60, qui a affecté tout et tous, et ce sur un plan très personnel. La principale question que je me pose à présent est celle-ci : pourquoi cette fureur ? Pourquoi semblons-nous haïr la paix ? Parce qu’elle suscite l’ennui ? Je m’interroge.

Bouddha était un gosse de riches qui ne voyait rien en dehors du luxe de son palais. Alors, il fit un tour hors de ses murs et il découvrit la mort. Le choc qu’il en conçut fut le moteur de sa quête de vérité. De même pour moi et pour mes sœurs aînées : entendre les chanteurs populaires chanter la paix et la liberté, voir des barbus débiter des poèmes aux coins des rues et dans les cafés, s’éveiller à l’amour libre et au jazz – mince ! – tout cela m’a donné un coup de fouet qui m’a jeté loin du cours de cette vie étroite qui était la mienne, pour me précipiter dans les vastes espaces du choix, un monde de liberté sans limites.

Déjà en 1968, je faisais partie d’un groupe de méditation qui se réunissait une fois par mois au bas de Manhattan. Il était dirigé par un hindou du nom de Kumar, étudiant en philosophie à l’université de Columbia. Là, Allen Ginsberg nous a rejoints pour pratiquer la méditation ; et je l’ai à nouveau rencontré dans le New Hampshire et dans le Vermont, où il scandait des chansons pour la paix et jouait de la musique avec Peter Orlovsky et un guitariste, un certain Steven. En fait, en ce temps-là, on aurait dit que Allen était partout. Un personnage incroyablement public.

Je projette de dresser une carte des réseaux d’influence, une généalogie des valeurs entendant dépasser le statut quo ; et cela ressemblerait à peu près à ça, à l’époque moderne : William Blake, Walt Whitman, Thoreau, Emerson, E.E. Cummings, W.C. Williams, tous les précurseurs du noyau dur des Beatniks : Ginsberg, Burroughs, Kerouac, Cassidy et Corso – sans parler de bien d’autres écrivains et poètes confirmés – qui ont créé un bombe culturelle qui fit exploser les « élites ». Quand vous voyez jusqu’où ils allaient, en particulier dans le domaine du sexe et des relations amoureuses, c’est un choc, tout bonnement un choc. Je ne puis qu’en exprimer ma confusion.

William Burroughs tua sa femme Joan, au cours d’un jeu d’ivrognes à la Guillaume Tell : un tireur d’élite qui rate sa cible (un verre sur la tête de Joan) à bout portant, de quelques centimètres, un tir un peu trop bas. Etait-ce un accident, ou bien cet « esprit hideux » dont il parle ? On fait parfois de vilaines choses en raison d’une curiosité pervertie. Et au Mexique, il a pu s’en tirer sans dommages. La femme de Burroughs ne fut pas la seule à mourir. Pendant qu’il était à l’université de Columbia, Lucien Carr a poignardé un vieux type qui n’arrêtait pas de le suivre. Une femme, dont Cassidy avait salement abusé, se suicida. Et je ne parle que des cas que nous connaissons, ceux dont l’histoire a gardé la trace.

Pourquoi étaient-ils tous capables de rompre avec la bienséance, par une telle sauvagerie ?

 

(à suivre)

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 février 2018 à 13:17 |
    Le titre original du film de James Dean – A rebel without a cause – et surtout le « without a cause » fournissent la clef d’interprétation de la génération « Beatnik », comme de celle – un peu postérieure – des soixanthuitards : il s’agit d’un acte révolutionnaire manqué, d’une révolte floue, sans cible précise et définie. Les Beatniks enrageaient contre l’Amérique un peu coincée des années 50, encore assez puritaine, celle des films dont le très élégant L.G.Robinson était la vedette et où même les truands arboraient d’exquis complets veston/cravatte. Oui, mais se révolter pour quoi ? En vue de quoi ? C’est là que le « without » rattrape les vociférations d’un Kerouac et embarrasse même notre cher Ricker, conscient qu’il est de la vacuité de toute cette « rébellion »…une vacuité semblable qui suscitera, mai 68, l’incompréhension d’un Jean-Paul Sartre, venu – en vain – asticoter, à la Sorbonne, des étudiants en pleines palabres interminables, pour les inciter à marcher sur l’Elysées. Seulement voilà ! Sartre était un homme du XIXème siècle, formé aux soulèvements de 1830, 1848 ou 1870. Il voulait une révolution, une vraie ! Et non une révolution « pour rire », une révolution…culturelle. Au fond, la « contre culture », c’est un peu ça, non ?

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