Les Beatniks impies/un autre regard (suite)

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Les Beatniks impies/un autre regard (suite)

L’humanité aspire naturellement à la liberté. C’est le cas, tout au moins en occident, où nous avons été biberonnés à l’indépendance et à l’individualisme forcené. Quand les Beatniks arrivèrent à l’âge adulte, la société de l’après-guerre était conformiste et matérialiste, prospère mais ennuyeuse et confrontée à de graves problèmes, tels que la destruction nucléaire, les droits civiques, et, un peu plus tard, une – très destructrice et confondante – guerre au Vietnam.

Pour ma part, j’étouffais, je me sentais oppressé, incapable de respirer au milieu d’une confortable existence suburbaine. Le film La fureur de vivre apparut alors comme un événement culturel décisif. Avec sa distribution comprenant James Dean, Nathalie Wood et Sal Mineo, il exprimait ce que toute une génération ressentait d’une manière ou d’une autre : l’aliénation, l’ennui et l’angoisse, à l’intérieur de ce qui aurait dû être un monde parfait. Il est difficile d’expliquer cette révolte autrement que par quelque besoin de l’esprit humain, inassouvi par les valeurs du plus grand nombre. La paix est-elle compatible avec la liberté ?

Jack Kerouac, dont l’importance dans tout cela fut déterminante, était celui qui, dans le groupe, se rapprochait le plus de la norme, si tant est que la « norme » puisse s’assimiler à un état de santé. C’était un catholique, un athlète accompli issu de la petite bourgeoisie, capable d’intégrer la Ivy League School, à Columbia. Et pourtant, il ne resta pas englué dans tout cela, proclamant la valeur de l’excès, de la spontanéité et de l’instabilité. C’était un alcoolique et il mourut alcoolique. En dépit de son apport, il demeura pour moi le plus confus des hommes et un mystère, y compris pour lui-même.

Les risques démesurés que les Beatniks prirent pour leurs vies en termes de sexe, de drogue, d’alcool, de partenaires, correspondaient à ce qu’ils voulaient faire pour assouvir leur besoin de se singulariser du plus grand nombre. Paul Verlaine et Arthur Rimbaud furent leurs précurseurs. La démesure – tel était leur mot d’ordre – leur convenait parfaitement ; en fait, elle leur était nécessaire.

Dans leur sillage, une bonne partie de ma génération fut lessivée, droguée, désenchantée. Des gens comme moi, qui ne voyaient pas dans le modèle des Beatniks quelque chose de fécond à long terme, se tournèrent vers la nature, vers une vie simple proche de la terre. Un pourcentage non négligeable de toute une génération tourna le dos aux lumières brillantes de la ville et s’installa à la campagne, cultivant des jardins, en essayant de vivre la belle vie, dont Helen et Scott Nearing fournissaient des exemples. Nombreux furent ceux qui y réussirent et sont toujours là. Le poète David Budbill – paix à son âme ! – qui vivait au nord-est du royaume du Vermont, était l’un d’entre eux, de même que David Kherdian, octogénaire qui écrit toujours.

Lawrence Ferlinghetti, Michael McClure et Gary Snider sont quelques-unes des personnalités-clé qu’on a associées aux Beatniks et qui gardèrent leur distance par rapport à eux. La pratique bouddhiste de Snider l’a rempli, au fil du temps, d’un sentiment de paix et d’un pouvoir de concentration qui combine action et repos. Qu’il décrive son expérience de la nature, ou qu’il médite sur les mécanismes de sa pensée, sa langue est fraîche et claire, puissante et sans prétentions. Ces trois poètes sont toujours vivants, toujours en bonne santé et toujours en activité. Ferlinghetti a largement dépassé les quatre-vingt dix ans et se porte comme un charme. Je m’enorgueillis de ce que nous sommes, lui et moi, diplômés de la même école secondaire, Northfield Mount Hermon, au Massachussetts.

Il n’y a pas si long longtemps un ami m’a offert l’occasion de me défoncer à nouveau. Je lui ai dit : « je suis suffisamment bizarre comme ça, pas besoin d’en rajouter ». Et c’est, d’une manière générale, ainsi que je vois les choses : vous pouvez baiser un robot, fourrer votre bite dans un vagin, mourir d’une surconsommation d’opiacés, acheter de l’héroïne à quat’sous, ou encore regarder les hommes politiques que nous respections jadis se comporter comme des menteurs imbéciles… la liste des idioties contemporaines est sans fin.

Je veux en venir à ceci : nous n’avons plus désormais à nous autodétruire de manière irresponsable. Je cite Gary Snider lors d’une récente interview : « quand Verlaine et Rimbaud étaient jeunes, ils s’insurgeaient contre le joug d’airain que la rationalité bourgeoise faisait peser sur la culture française du XIXème siècle, contre ses manières, sa vision du réel et sa volonté d’exclure la “démesure” de la sphère publique. La raison – dans les affaires, comme dans la société – étaient alors les valeurs dominantes. Troubler la perception que l’on a des choses constituait l’une des stratégies employées par Verlaine et Rimbaud pour s’émanciper. De nos jours, la bourgeoisie est antisociale, pourrie jusqu’à l’os, distraite, gâtée au-delà du raisonnable et incapable de contenir sa voracité, même face à la possibilité d’une destruction de la planète. Vu pareille menace, il est – obligatoirement – de la responsabilité de l’artiste d’offrir un modèle de santé à la fois physique et mentale ».

Cela me paraît clair, et Howard Zinn est du même avis : « point n’est besoin d’attendre une grande utopie du futur. Le futur est une succession infinie de présents et c’est en soi une merveilleuse victoire que de vivre dès maintenant comme nous pensons que les êtres humains devraient vivre, sans se soucier de tout le mal qui nous entoure ».

Cela semble, en vérité, héroïque de s’en tenir à des valeurs qui durent, à celles qui ne changent pas au gré des modes, vous détruisent le corps ou les gens autour de vous. Le Dalaï-Lama a dit : « ma religion, c’est la bonté. Je n’ai nul besoin de philosophies compliquées ». Quand je compare les Beatniks à ce genre de propos et que je considère leurs origines, je me dis qu’en dépit de leur talent – notamment celui de Ginsberg – on y perd son latin : étaient-ils vraiment les enfants spirituels de Blake, Whitman et Thoreau ?

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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