Ma loutre

Ecrit par Jean-François Vincent, Ricker Winsor le 29 mars 2014. dans La une, Ecrits

(Texte de Ricker Winsor « My Otter »), traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Ma loutre

« Chérie, je vais pêcher ». Pas de réponse.

« Bien, à plus tard ». Pas de réponse. Et ce sera bien plus tard, car elle travaille tard : aucune raison de rentrer tôt à la maison ; en plus c’est bon de pêcher au crépuscule.

Au nord du pays, les étés sont chauds et moites. Un grondement tout au loin, peut-être, plus tard, un orage. L’été, les orages se déclenchent toujours juste à quelques collines d’ici. Ils surviennent brutalement et de manière spectaculaire, mais ils ne durent pas. Une fois, j’ai vu la foudre frapper un cerisier à cinquante mètres de la maison, et le couper en deux.

Il aimait pêcher, tranquille, au bord d’une eau dormante, à regarder ce qu’il y avait à regarder. Il goûtait la paix et le confort que celle-ci procure. Sa femme s’occupait à autre chose. Ils ne faisaient presque plus rien ensemble. C’était l’amour-habitude sans la chaleur de l’amour.

Debout, dans la petite véranda au seuil de cette vielle maison, il sentait l’air, examinait le ciel. Pas de vent, calme, il attendait. Baisse de la pression barométrique, c’est bon pour la pêche. Il attacha le canoë, comme il l’avait fait tant de fois auparavant, mit son équipement dans la benne du camion, ferma le portail et se glissa à l’intérieur, derrière la roue.

Bientôt les nuits deviendraient fraiches, les oies s’envoleraient, les gelées tueraient ce qui reste du potager, et le long hiver s’installerait en maître.

En une demi-heure, il atteignit l’étang et tira le canoë hors du camion jusqu’à la rive. S’aidant de ses grandes jambes, il poussa le canoë vers l’avant. Celui-ci alla tout droit, en douceur, comme s’il savait ce qu’on attendait de lui.

Tout cabotant droit devant, il prit la pagaie et dirigea le canoë vers la crique, qui déversait, à partir d’un fourré d’aulnes, un courant fort et profond alimentant le lac. Il mit le canoë dans un endroit bien placé, à l’écart du courant, là où il est le plus fort et jeta la petite ancre en forme de cloche. Comme il s’apprêtait à accrocher l’appât à l’hameçon, sur deux cannes à pêche, en attendant qu’une perche émerge de l’eau (elles circulent en ban, souvent le soir), il remarqua un tourbillon distant d’une quinzaine de mètres. Puis une tête apparut, c’était une loutre.

Une loutre ne ressemble à rien d’autre. Les castors nagent, de même que les visons. Mais les loutres sont d’une espèce différente : plus intelligentes, plus rapides, plus jolies. Leurs longues moustaches et leur museau rond leur donnent beaucoup de personnalité. Une queue puissante et des pattes palmées leur permettent de se déplacer sans effort à travers l’eau.

Il les avait suivies à la trace dans la neige, bien des fois. Il avait vu où elles allaient, il avait vu leurs glissades en bas des collines, jusque dans l’eau, où elles jouaient comme des enfants, faisant des cabrioles et profitant de la vie. Il avait vu aussi les endroits où elles suivaient le poisson à l’odeur dans les courants, à la sortie d’étangs où il abonde. Elles le pistaient et, quand elles avaient trouvé le bon filon – tels des chercheurs d’or – elles le dévoraient sur place.

Il interrompit ce qu’il était en train de faire et restait assis sans bouger. Bientôt la loutre parut s’approcher de plus en plus du bateau. Peut-être parce qu’il y avait du poisson tout à côté de lui, pensa-t-il.

En regardant vers le bas à travers l’eau claire, il voyait la loutre nager. Puis elle vient tout contre le bateau. Tout d’abord, il sursauta. « Bon sang » pensa-t-il, « c’est la rage ? » Il n’avait pourtant jamais entendu parler d’une loutre enragée.

La loutre tourna en nageant autour du canoë sans crainte. Alors, sans savoir pourquoi, comme elle nageait près de lui, il étendit la main et la toucha. La loutre le laissa faire, fit le tour du bateau et revint vers lui, debout dans l’eau à la manière des loutres, à quelques mètres de lui.

« Tu te sens seul ? » demanda la loutre, d’une voix cristalline, à la fois douce et féminine. Mais cette voix, était-elle dans sa tête ou traversait-elle l’air ? Qui sait ? Il l’entendit. Le reste ne comptait pas. Quand on l’entend, on l’entend. Il dit :

« J’essaye de ne pas trop y penser. Peut-être ». La loutre dit :

« Est-ce que tu aimes la façon dont nous nageons ? Est-ce que tu aimes l’eau ? »

« J’adore nager. Toute ma vie, j’ai nagé, mais pas comme vous autres ».

« Allez, on y va ! » dit-elle.

Il se déshabilla, ne gardant que son sous-vêtement ; et, passant par-dessus bord, il glissa dans l’eau pour rejoindre la loutre. Le canoë ne dérivait pas ; par bonheur, il était ancré et le courant le maintenait bien droit.

« Pas de panique ! dit la loutre, tu peux retenir ta respiration plus longtemps que tu ne crois ». Une loutre est une sorte de guépard subaquatique. Elle était facile à vivre ; de fait, il parvenait à la suivre : elle l’attendait quand il devait remonter pour prendre un peu d’air. Elle le faisait également, mais pas aussi souvent que lui. Ils explorèrent la côte et les dénivelés abrupts où perches et brochets attendent avant de s’insérer dans le courant issu de la crique. Eux-mêmes le chevauchaient et se laissaient pousser par lui dans les eaux profondes.

A mesure que l’obscurité gagnait et qu’il n’y voyait plus rien, il se dirigea vers le canoë, accompagné par la loutre. Ils se maintinrent debout dans l’eau une ou deux minutes. Elle s’approcha et frotta son museau à moustaches contre sa joue.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » dit-il.

« Rentre à la maison » dit-elle. La loutre disparut.

Il enleva son sous-vêtement mouillé, enfila son pantalon, sa chemise et mit ses chaussures. Il poussa le canoë vers le camion, le hissa en haut de la rampe de chargement, l’attacha comme à l’aller, rentra derrière la roue, et mit le cap vers la maison.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? se demandait-il. Est-ce que ça s’est réellement produit ? L’esprit d’une personne peut lui jouer des tours ». Il se souvenait qu’il y a des années, seul à Londres, il suivait une fille qu’il croyait avoir reconnue. C’était peut-être Jackie, quelqu’un qu’il avait connu des années auparavant, quelqu’un qui avait des attaches en Angleterre. Il n’eut pas l’aplomb d’aller vérifier auprès d’elle, parce que, si ce n’était pas Jackie, c’aurait été un peu dingue, quoi.

« Mais il arrive des choses dingues. Peut-être que je suis plus seul que je ne pensais ». Et pourtant ça semblait plus réel que bien d’autres choses. La vie courante ressemblait à un rêve, comparé à ce qui s’est produit. Avant tout, il avait l’impression que la loutre l’avait perçu en profondeur. Ils s’étaient accordé l’un à l’autre toute leur attention.

Son esprit passait en revue chaque détail. Il se souvenait parfaitement de chaque détail, alors que le camion cheminait en cahotant, à travers la forêt du nord-ouest, à la tombée de la nuit, le long de cette route familière qui serpente. Il voyait des éclairs au loin. Et toujours et encore, à l’horizon, retentissait le grondement du tonnerre.

Quand il arriva, sa femme était rentrée de son travail. Il entra dans la maison, laissant, pour le moment, le canoë sur le camion et son équipement pour la pêche dans la benne.

« Salut Ricker, tu as pris du poisson ? »

« Non, pas aujourd’hui. Je n’ai pas pêché grand-chose. Je suis allé nager avec une loutre ».

« Ça semble intéressant. Je parie qu’il va falloir trouver quelque chose d’autre pour le dîner. On a plein de légumes du jardin et je peux acheter du poulet au marché. Je vais aller y faire un tour pendant que tu te nettoies ».

« Merci, Marty, dit-il, j’ai besoin de tremper un moment dans la baignoire ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Ricker Winsor

Ricker Winsor

Auteur

Artiste peintre

Bluesman

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