Modernité

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 avril 2017. dans Philosophie, La une, Ecrits

Modernité

À la suite de ma chronique sur Zweig (RDT 18 mars), un jeune lecteur de mes amis, trentenaire, diplômé d’études universitaires artistiques, artiste lui-même, me demandait par quelle nouvelle ou quel roman il pourrait accéder à cet auteur. La Confusion des sentiments me parut être le récit qui abordait des thématiques actuelles telles que l’homosexualité, les rapports enseignants/enseignés ou la place de la femme dans le couple, susceptibles de retenir son attention en particulier en l’incitant à mesurer l’évolution des mœurs au cours du dernier siècle. Le livre lui tomba des mains au bout de cinq pages.

Ce jeune ami m’expliqua que, pour lui, ce texte était représentatif d’une tendance littéraire, et plus généralement créatrice, insupportablement datée. Serait en cause, à ses yeux, le rôle du créateur, de l’auteur en l’occurrence, qui se place à l’extérieur de sa création ce qui lui permet de s’instituer comme commentateur, voire comme juge du monde qui l’entoure. Au contraire de cette tradition surannée, pour lui, l’artiste moderne est à ce point impliqué dans sa création qu’il ne saurait prétendre à aucun recul, à aucune réflexivité de nature à orienter son œuvre, à lui donner sens de façon immédiate et encore moins immanente. On voit bien qu’un roman de Zola, pour prendre l’exemple le plus flagrant – mais on pourrait citer aussi bien Madame Bovary qu’il a également été contraint d’étudier en classe – est une œuvre qui porte en soi la critique sociale qui est d’abord celle de l’auteur « à la ville ». Un roman moderne idéal doit être au contraire un exposé de faits objectifs livrés au lecteur sans que la subjectivité de l’auteur puisse l’influencer. Soit exactement l’opposé, lui ai-je fait remarquer, de la démarche proustienne qui consiste à exalter la subjectivité de l’auteur au point d’en faire le véritable sujet du récit.

La poésie contemporaine, plus encore que les installations des plasticiens, répond bien à cette exigence. Il me semble que c’est en Amérique, et pas seulement du Nord, que l’on trouve des romans qui s’approchent le plus de cette modernité. Nos romanciers français sont encore trop nombrilistes. Je pense aussi à ces metteurs en scène de théâtre ou d’opéra qui transposent dans un tout autre contexte géographique, historique voire idéologique l’œuvre dont ils se saisissent. Le danger est que ces créations ou ces interprétations suscitent de la part de la critique, désarmée par leur abstraction conceptuelle, une demande d’explications à laquelle les auteurs, les créateurs, se prêtent souvent avec une complaisance suspecte. Or à un artiste à qui je dois demander ce qu’il a voulu dire, quel témoignage il apporte, j’ai envie d’abord de reprocher de ne pas l’avoir dit d’emblée dans sa création même.

Mon jeune ami m’oppose qu’il n’a pas l’intention de témoigner quoi que ce soit par son œuvre, que c’est à moi d’y mettre ce que je veux, qu’il n’est là que pour susciter des réactions, des interrogations, des interprétations et en tout cas pas pour les imposer.

La démarche est assez séduisante mais je crains que cette attitude rigoriste ne s’accompagne inévitablement d’une platitude dans l’expression. Je reviens à la création littéraire. En effet, qu’est-ce que le style d’un auteur sinon la façon qu’il a de marquer de son empreinte, donc de sa personnalité et donc de sa subjectivité le récit dont la seule neutralité imposée doit lui garantir d’être lisible par le plus grand nombre. Certes, encore faut-il que le plus grand nombre ait reçu l’instruction qui lui donne accès à la lecture et à la compréhension du message qu’elle porte.

Libéré de cette contrainte, l’auteur échappe à toute critique de forme comme de fond, toute production artistique étant a priori recevable. Il n’est plus soumis qu’à l’obligation d’assurer la promotion de son œuvre dans les médias si on lui en offre l’opportunité. Et ces médias, même les moins qualifiés pour le faire, peuvent se donner à bon compte l’alibi culturel de tendre le micro au plasticien, à l’écrivain, au cinéaste, au chorégraphe dont la dernière création fait sensation. Puisqu’il serait inconvenant de demander à un créateur ce qu’il a voulu dire, point n’est besoin au réalisateur de l’interview d’avoir une réponse personnelle à la question. Si bien que le risque que fait peser cette conception de la création est la surenchère dans l’étonnant, l’inédit, l’abstrus et l’abscons. Il faut faire le « buzz » pour être remarqué et il faut être remarqué pour exister. Peu importent les moyens.

L’idée n’est pas nouvelle, elle sent un peu la décadence. Déjà, à la fin du dix-neuvième siècle, des poètes, des écrivains soutenus par des revues à la mode comme le Mercure de France ou la Revue blanche rivalisaient d’abstraction et d’hermétisme et proclamaient qu’être compris par la foule serait le signe de leur échec. Ils avaient au moins le mérite d’accepter l’impécuniosité sanctionnant leur rigorisme élitaire. On est moins désintéressé de nos jours.

Toutefois, s’il s’agit de réagir contre un académisme qui fige les formes et les contenus, cette nouvelle conception de l’art ne peut évidemment pas être blâmée. Je comprends bien, j’approuve même que des jeunes gens intelligents, ouverts à une culture de l’image, pris dans l’accélération du temps et sommés de faire des choix originaux dans une masse d’informations, de propositions et donc de publications exponentiellement plus abondantes que ce qui a constitué la culture moyenne des vingt derniers siècles rejettent comme périmées les longues digressions psychologiques et stylistiques qui nourrissent la littérature dont je fais mon miel.

Il ne s’agit pas, je le crains, d’une énième querelle des anciens et des modernes. Les tendances actuelles que reflètent les médias en opposition au vieux monde dont dépend ma propre culture ne sont que les prémisses de changements beaucoup plus radicaux qu’une simple révolution formelle. Ce qui est en train de naître est une autre civilisation plus adaptée à l’addiction au modernisme, à l’évolution des technologies et des mentalités, aux progrès de la science et surtout à la nécessité d’harmoniser des antagonismes culturels et religieux dans des compromis qui ne seront pas faciles à trouver mais que la mondialisation des communications rend inévitables.

Combien de temps durera l’agonie de notre civilisation occidentale qui se prétendait universelle, je ne le saurai probablement pas, à moins d’une nouvelle accélération du temps. Est-ce qu’il lui succédera un chaos culturel où toutes les forces créatrices s’entretueront ou inventera-t-on de nouvelles règles, de nouveaux critères pour séparer le bon grain artistique de l’ivraie médiatique ? Bien malin qui pourrait le dire. Ce dont je suis certain est que les œuvres qui comptent pour moi, celles pour lesquelles je dispose des vieux outils qui me permettent de distinguer une véritable création, seront considérées un jour avec le même étonnement admiratif et un peu condescendant que le sont par nous les gravures rupestres.

Quant à ce que proposent les tendances artistiques actuelles desquelles je ne pourrais que m’accommoder provisoirement, cela aussi sera balayé dans le même mouvement qui enverra mes œuvres préférées (et mes propres chroniques) aux oubliettes. Hâtons-nous donc de jouir de ces (derniers) instants de convivialité intellectuelle que nous réservent sur la toile des espaces de communication comme celui-ci, Reflets du temps, qui mérite si bien son nom.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (4)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 avril 2017 à 14:11 |
    Trop de subjectivité dans « Le monde d’hier » ? Ou, au contraire, pas assez ? Il semble que votre ami cherche à promouvoir une « hypersubjectivité », une « subjectivité » tellement envahissante – quasiment autiste – qu’elle ne laisse plus la distance minimale indispensable à l’interprétation, tant au lecteur qu’à l’auteur lui-même. D’où une herméneutique ouverte, si ouverte qu’elle en devient arbitraire.
    Mais quel contre sens ! Quelle incompréhension totale du livre de Zweig ! « Le Monde d’hier » n’est en rien un documentaire ou un essai, encore moins un roman : c’est une autobiographie qui ne dit pas son nom. Zweig, c’est Vienne ; Zweig, c’est aussi la première guerre mondiale et la déchéance – individuelle autant que collective – qui s’en suivit. « Nur wer Helles und Dunkles, Krieg und Frieden, Aufstieg und Niedergang erfahren, nur der hat wahrhaft gelebt ». Seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, l’essor et le déclin ; celui-là seul a véritablement vécu, Stefan Zweig, « Die Welt von gestern ».

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      08 avril 2017 à 18:19 |
      Il ne s'agit pas du Monde d'hier mais de la Confusion des sentiments dont il n'a lu que cinq pages.

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        08 avril 2017 à 19:45 |
        Oops! Mille excuses, j'ai lu un peu rapidement votre chronique...il reste que ma critique de cette "hypersubjectivité", si brute, si incommunicable qu'elle interdit l'interprétation, demeure valide.

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        • bernard péchon pignero

          bernard péchon pignero

          09 avril 2017 à 07:56 |
          Je suis bien d'accord avec vous.

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