Mon Père

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 novembre 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Traduction du texte de Ricker Winsor par Jean-François Vincent

Mon Père

Franz Kafka écrivit une longue lettre à son père. Cette lettre disait une bonne partie de ce que j’ai voulu dire à mon père, sans avoir les mots ou le courage pour le faire. Je l’ai donc laissée sur son bureau. Quelque temps plus tard, je la trouvai dans l’escalier qui mène à ma chambre. Je compris ainsi qu’il l’avait lue et qu’il n’avait rien à dire.

Être humilié par son père, de quelque manière que ce soit, et ne pas pouvoir riposter ou se défendre, est une immense et terrible défaite, à l’origine d’un grand et durable sentiment d’impuissance. Même un gosse intelligent, face à un père pas très malin, n’a pas encore les outils qu’il faut pour se défendre. C’est peut-être la raison pour laquelle on dit qu’un homme ne devient véritablement un homme qu’à la mort de son père. Freud n’a pas réponse à tout, mais certaines de ses idées, en l’occurrence, sont pertinentes. Un homme resté au niveau de son système limbique (1) ne peut que tyranniser et faire des dégâts. C’est aussi si simple que ça.

Mon père était un emmerdeur arrogant. Sa vivacité d’esprit et sa maîtrise de la langue anglaise faisaient que l’on ne pouvait pour ainsi dire jamais gagner contre lui. Ses défenses étaient blindées ; mais en y regardant bien, on pouvait voir ce qu’elles dissimulaient : une vision simpliste du monde et un manque de profondeur dans sa manière de comprendre les choses. Il avait l’habitude de dire : « j’ouvre mon esprit de 12h00 à midi ». Il n’a jamais poussé plus loin l’autocritique. C’était cependant, pour nous tous dans la famille, un soulagement momentané.

Il était sarcastique, critique et mesquin, impatient et souvent en colère. La plupart du temps, nous le fuyions. Évoquant sa famille, il parlait de cet « accessoire de merde ». Pour lui, notre maison qui ne manquait de rien – nous avions même deux domestiques – était une « porcherie ». Avec une femme et quatre enfants, les coussins ne sont pas toujours retapés comme il faut. Quand il avait fini de chasser le chien à coups de pied par la porte de derrière, il sortait engloutir martini sur martini dans la véranda grillagée (2), pour épingler un enfant – sur ses gardes – et lui faire la leçon, au nom des « principes ».

Depuis que sa femme avait eu le visage massacré par toute une série d’opérations liées à son cancer, et ne ressemblait plus à la femme qu’il avait épousée, il avait eu de quoi réfléchir aux « principes ». Plus tard, j’ai compris ; mais, à l’époque, je doute que même le plus futé d’entre nous ait eu la moindre idée de ce dont il parlait.

C’était bien d’avoir des « principes » ; ça on commençait tout doucement à le comprendre : ça pouvait renforcer la cohésion de la famille, en leur restant fidèle. À la fin de sa vie, ma mère parlait de mon père comme de son « chêne inébranlable ». Si vous aviez des ennuis, il serait là pour vous, pour vous défendre si le monde entier vous attaquait. Il maintint le cap en dépit de la tentation qu’exerçait une jeune et jolie divorcée au bureau. Celle-ci me dit un jour : « tous les mariages que j’ai connus ont été confrontés, d’une manière ou d’une autre, à une crise majeure ».

Mon père, Roy William Winsor (né Winsauer), était drôle, tranchant et sans doute la langue mieux pendue de toutes les personnes que j’ai pu connaître. Il était également bel homme, athlétique, énergique et viril. Ses qualités, qui faisaient sa séduction, n’avaient nul besoin d’être rehaussées, si ce n’est que par un souci maniaque de l’hygiène personnelle, et par des vêtements au style conservateur – très British – taillés sur mesure. Il était doué et versatile. C’était une belle plume et un excellent golfeur, photographe, dessinateur et jardinier floral. C’était là, je pense, ses principaux centres d’intérêts.

De la pauvreté où il a grandi à Chicago, avec des parents qui n’ont jamais été au-delà de l’école primaire, il s’est élevé jusqu’à l’excellence scolaire au lycée pour enfin accéder aux verts pâturages de l’université d’Harvard, où il s’est distingué par son érudition en matière de littérature anglaise, notamment celle de Charles Dickens, de qui il a appris un certain type de nouvelles par épisodes, qu’il a ensuite adaptées à la télévision, en créant des séries, des feuilletons populaires.

Et voilà à peu près tout ce que je sais de mon père, dont le dernier échange que j’ai eu avec lui se résume à ceci : « tu mènes ta vie et moi la mienne ». Ce à quoi je répondis : « respect ! »

 

(1) Le système limbique est ce qui, dans le cerveau, commande les émotions primaires, en particulier la colère. On parle aussi de cerveau reptilien.

(2) « screened » indique que la véranda (« porch ») est équipée d’un grillage contre les moustiques.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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