Mourir aux urgences

Ecrit par Colette Bonnet-Seigue le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits

Mourir aux urgences

J’ai pleuré des larmes de vie

pour laver le sang de mon âme.

Gouttes d’amour, averse pourpre

sur pétales de cœur noyé.

 

Ouvrir les paupières

à l’aube caressante

d’un champ de vie.

Se brûler d’amour

au feu de l’âtre

qui chante

sa plus belle sonate printanière

 

Vivre pour ne pas oublier le goût du bonheur…

Aujourd’hui réunion importante à l’école. Je peste à la pluie qui m’empêche d’avancer. « Allo ! Le secrétariat ? Je serai légèrement en retard, veuillez m’excuser auprès de la directrice ! »

Ça y est je suis arrivée, mais pas tout à fait, pas de place pour me garer ! Enfin, après un double tour rapide de pâté de maisons, je me place sur le trottoir en priant mon ange gardien d’éloigner le papillon du flic le cas échéant. Je sors, mon sac à main tombe dans le caniveau, son foutoir s’éparpille sur la chaussée. Je remballe le tout exaspérée, car, en plus, un éléphant 4X4 surexcité me frôle en m’éclaboussant copieusement d’une vague boueuse. Enfin, trenchcoat crotté, sacoche et sac ragaillardi d’une main, de l’autre en plus, le parapluie au clic indocile qui se referme sur ma tête, je sonne au portail de l’école, on m’ouvre illico. L’après-midi s’annonce mal !

Je ne crois pas si bien dire, en sortant la première de la salle de réunion, je me précipite en courant sous l’averse qui persiste encore et là, en dévalant la pente à grandes enjambées, je fais le plus périlleux vol plané de ma vie ! Je suis à terre, la douleur est stridente, je dois me relever, c’est ce que je fais dans un ultime effort, je m’écroule à nouveau en perdant connaissance. Je reviens à moi trempée jusqu’aux os. Fébrile, je plonge la main dans mon sac pour y attraper mon portable, en aurai-je la force. Il me faut du secours. Enfin, je l’ai, mais j’y vois trouble. Heureusement le numéro du secrétariat apparaît, j’appuie sans réfléchir. « Vite, ça va pas, je suis tombée devant la porte de sortie ! ». Et puis, le grand vide, les yeux hagards, toute à mon insupportable souffrance qui taraude pied et hanche. Mes secouristes me posent des questions, mes réponses sont incohérentes, je n’y tiens plus ! Un homme et une femme après avoir téléphoné aux pompiers me font de leurs bras une chaise à porteur pour me mettre à l’abri de cette pluie tenace. L’ambulance rouge arrive aussitôt. Ma cheville droite énorme comme pachyderme a déjà viré au rouge puis au violet. On me place sur le brancard et le fourgon démarre en fanfare jusqu’à l’hôpital proche.

Première attente aux urgences. Pour une fois, aux dires des habitués du service, il n’y a pas grand monde éclopé comme moi. Que des petits bobos sans importance. Je ne tarde pas à passer la radio de circonstance. Dans le box, un médecin urgentiste vient me faire son rapport : « Vous avez madame une grosse entorse avec déchirure osseuse superficielle de la malléole. Je vous prescris une petite attèle et tout ira bien » ! Un peu interloquée par la désinvolture du médecin qui s’esquive déjà, je lui demande à la volée : « Je n’ai pas droit aux anticoagulants ? » sachant qu’un accident identique arrivé à l’un des miens avait nécessité ce genre de soin. « Pas la peine ! » dit-il sans me regarder tout en ôtant sa blouse blanche, vous n’en avez pas besoin ! « Il vous suffira de marcher un peu ! » Marcher, mais je n’en suis pas capable ! Ma confiance bascule, quel est donc cet hôpital, et son médecin si peu amène à ma personne, regardant plutôt la pendule sonner la débauche ?

Il me faut donc attendre l’arrivée de mon mari pour le retour à la maison. Il ne tarde pas, et me voilà rassurée par sa présence. Au passage nous nous arrêtons dans la pharmacie la plus proche. Je suis enfin dans mes murs, je regagne avec difficulté ma chambre à l’étage, la cheville bardée de deux petits bras d’attèle blanche apparemment peu encombrante. Une bonne nuit avec calmant, mais, pas tout à fait apaisée, le lendemain, ma pensée diverge vers mon médecin qui a toute ma confiance, je me précipite sur le téléphone, hélas ! le répondeur m’annonce qu’il est en vacances pour la semaine.

La malchance continue. Il ne me reste plus qu’à suivre la prescription du toubib de l’hôpital : repos et déplacements réduits. Dur, dur quand l’énergie vous titille les guiboles ! Je fais des rêves de coureur de fond et, fataliste, malgré ma déconfiture, je m’en remets à ma bonne étoile qui à coup sûr veille sur moi !

Plusieurs jours passent. L’attente me paraît interminable. Mon mari-garde du corps veille sur moi avec autorité. Ce qu’il peut m’agacer avec ses « va te coucher ! » ou après un décollage quelque peu héroïque vers le petit coin « Tu aurais dû m’appeler » ! Moi qui ne sais compter que sur ma personne, je ne vais pas supporter longtemps cet état léthargique, clouée au canapé du salon pour des heures éternelles à compter des moutons. Mais je les laisse à leur pâturages, leur préférant la méthode Coué conjuguée : « Je dois rester tranquille ! Tu dois rester tranquille » ajoutée, la troisième personne du présent de l’indicatif quand le téléphone sonne, la famille venant aux nouvelles entendant la réponse de mon garde du corps : « Elle doit rester tranquilllllllllllleeeeee !!!! »

Eh bien, un état de fait, je n’ai pas le choix : JE RESTE TRANQUILLE !

Voilà une semaine écoulée et ma pachyderme cheville qui est passée du rouge à la couleur vinasse de mon terroir n’est pas jolie, jolie ! L’enflure a gagné jambe et cuisse qui rougissent à leur tour. Je n’ai pas de position, un mal de ventre et de dos taraude mes entrailles. En plus, j’étouffe, fièvre et sueur me gagnent. Il est onze heures du soir, GDC (garde du corps) inquiet appelle le 15 qui à son tour appelle le médecin de garde lequel arrive illico. Il constate une énorme phlébite et intime de m’hospitaliser à Libourne sur le champ. Sous les recommandations du médecin, rapidement GDC met en vrac effets de nuits et trousse de toilette dans un sac et le tour est joué ! On dépêche une ambulance qui vrombit à travers vignes ce soir de lune direction les urgences de l’hôpital Robert Boulin.

Il est minuit. Arrivée au sous-sol, l’ambulancier me confie à un brancardier qui m’allonge sur lit médicalisé et je roule vers un box, le terminus. Ici, c’est une fourmilière ! Des paumés de nuit sans doute, des accidentés comme moi ! Un ballet incessant d’ambulanciers fait sa chorégraphie dans cette antichambre de la dépanne !

J’entends le va et vient des blouses blanches, celui des râles des souffreteux et hume l’odeur âcre, caractéristique des couloirs hospitaliers. J’attends…

Une heure plus tard, j’attends… Enfin un médecin black vient vers moi, tapote ma cheville, sans ménagement et parle tout haut avec un accent exotique : « Je pense qu’il s’agit là d’un érésipèle ! ». Stupéfaite, je lui demande des explications, il me répond avec suffisance : « Tout simplement une infection du pied ! ». Je pense plutôt à une hérésie, car ma confiance va dégringolant à la lecture du rapport consciencieux du médecin urgentiste dépêché à la maison : « Je ne peux pas lire, je n’y compouends ouien ! Bah ! C’est pas gouave ! » Pas grave ? Mais Madre de Deus dans quelle galère suis-je tombée !

« Ne t’inquiète pas ! » dit-il devant ma mine exaspérée « on va te faire une pouise de sang pour véouifier si c’est une phlébite ! ». En plus, il me tutoie ! Quelle humiliation ! Je n’ai pourtant pas couché avec ce péquin ! Pour qui se prend-il celui-là ? Enfin une affable infirmière vient me faire cette fameuse prise de sang que j’attends comme le Messie. Après, j’attends encore…

Bon sang ! J’ai une de ces envies de faire pipi et personne pour m’aider. Pas question de mettre le pied à terre à cause de la phlébite, tant pis, j’y vais ! Ni vu, ni connu, je claudique tant bien que mal jusqu’aux toilettes pour soulager ma vessie ! Je regagne ma couche, j’attends…

J’attends… 3 heures du matin à ma montre ! Le médecin à la voix exotique vient enfin m’annoncer le verdict : « C’est bien une phlébite, tu pouends tes affaires et tu t’en vas, tu eviendras demain aux urgences. Viens à 10 heures pou passer le doppler  tu verras, il n’y a aua personne ! Mais en attendant je vais te faire une piqûre, un anti coagulant ! »

Pourtant il était question de passer ma nuit ici, on va encore chambouler ma jambe et la phlébite n’aime pas tous ces remue-ménages ! J’insiste pour qu’on me garde, mais il me dit qu’il n’y a plus de place pour moi dans le service. Charmant ! Mais nom d’une seringue ! Comment je vais faire sans mon GDC, sans ambulance, clouée à ce brancard d’hôpital avec stricte interdiction de prendre le large sur mes deux pieds !

Enfin une bonne âme d’infirmière ayant pitié de ma situation, dépêche à l’accueil une ambulance qui arrive enfin. Après quelques détours périlleux, je me fais GPS pour guider mon chauffeur un peu perdu au milieu des vignes. Il est 4h du matin passé quand je rentre chez moi.

Après une nuit plutôt raccourcie, nous repartons GDC et moi pour Robert Boulin. Je ne sais pas où mettre ma jambe, la douleur est vive, je n’ai pas dormi et j’en ai marre de tous ces va et vient ! Je serais bien restée au lit !

Dix heures. Nous arrivons comme recommandé aux urgences et là : Horreur ! La salle d’attente est bondée ! Encore une fois j’attends…

J’attends… Une heure… Ma jambe pliée me fait trop mal ! Je n’en peux plus ! Près de moi une patiente valide s’en aperçoit et me propose pour me soulager la petite table des revues qu’elle place délicatement sous ma cheville. Je m’inquiète, je sais que je ne dois pas bouger, sinon je risque une embolie.

Soudain, une blouse blanche, se présente comme « trieur d’urgences ». Il élève la voix pour mieux se faire entendre dans le brouhaha de la salle.

« Je suis infirmier, nous dit-il. Je suis chargé de trier les urgences ! Et mieux évaluer les vraies afin d’agir au plus vite ! »

Voilà qu’on nous prend pour du bétail ! Évidemment, il y a là pas mal de faux gros bobos qui nécessiteraient une prise en charge de généraliste tout simplement. Un bébé boutonneux n’a pas l’air très malade, il n’arrête pas de faire des sourires à sa mère. Une femme s’est pris le doigt un peu bleui dans une porte, un garçon de neuf ans a mal au ventre etc. etc.

L’infirmier fait un tour de table, il commence par deux vamps du quatrième âge en fauteuil roulant, qui se taillent la bavette. Depuis un long moment j’ai tout appris de leur quotidien, de leurs misères en solitaire, avec par endroits un humour si décapant que ça me fait oublier la douleur.

« Ah ! Vous, je vous reconnais ! dit promptement la blouse blanche en s’adressant à l’une des vamps. Vous ne passerez pas ! » ajoute-t-il d’un ton autoritaire.

Apparemment la présence coutumière de cette dame nécessite pas plus aujourd’hui qu’y hier de soins urgents. La vieille dame dépitée se met à maugréer en simulant une méchante souffrance. L’infirmier agacé se tourne vers moi et je lui explique mon cas que chacun s’approprie en public.

Je prononce à peine le pourquoi de ma présence qu’aussitôt l’infirmier demande en hurlant à un brancardier : « Vite ! Un chariot ! Un chariot ! C’est une phlébite !!! »

Pourtant, ça fait deux heures que j’attends…

Me voilà allongée, suspendue au mur des chariots. Nous sommes trois en enfilade dont un monsieur qui me paraît mal en point mais, ne bronche pas. Tout à coup, une plainte féminine venue du bureau d’accueil se fait entendre. Un gémissement peu naturel mais, l’infirmier lui, le connaît bien. Il s’approche exaspéré vers la fausse malade, une manouche entourée de sa tribu et lui dit avec véhémence : « Encore vous ici ? Je ne veux plus vous entendre ! Sinon, c’est la porte ! ». Et la voix se tait sur le champ.

J’attends…

Enfin, la blouse blanche termine sa tournée par le dernier homme au chariot. Il présente des signes inquiétants. Le soignant appelle un médecin qui arrive aussitôt. L’homme a une crise cardiaque, il faut de suite le conduire en réanimation. Le chariot part à grande vitesse. Paradoxe : cet homme en détresse silencieuse était dernier de passage des urgences !

C’est mon tour, un brancardier vient me chercher pour le doppler. Je ne devrais pas en avoir pour très longtemps. GDC me fait un signe d’encouragement. Le chariot s’engouffre dans l’ascenseur pour terminer sa course dans le cabinet radiologique. Une femme médecin charmante m’accueille et me rassure. Constat de l’examen : « Vous avez une grosse phlébite ».

On pousse le chariot dans le hall. Je suis seule, j’attends…

Je vois passer des blouses blanches qui vont et viennent sans faire attention à moi. Le bruit de l’ascenseur me dérange ! Je suis épuisée et j’attends…

Au bout d’une heure, comme je ne vois rien venir, je demande de l’aide. Enfin, après une autre bonne demi-heure, j’aperçois des gros bras à ma rescousse, un brancardier sorti d’agapes pousse avec énergie mon chariot dans l’ascenseur. Retour à l’envoyeur au service des urgences. Je me retrouve dans la cour des miracles. De mon lit, je vois en enfilade les boxes ouverts des éclopés du jour. Sous mes yeux un malade vomit, un autre fait une syncope, on s’agite. Un vieux auréolé de tuyaux arrache ses cathéters pour prendre la fuite. Un brouhaha insupportable !!

J’attends…

Il est 2 heures de l’après-midi, mon estomac se réveille et en plus, j’ai encore envie de faire pipi. Je demande de l’aide, mais comme il m’est interdit de bouger, n’y tenant plus, tant pis ! Je descends de mon chariot et je vais aux toilettes à la barbe de soignants qui n’ont même pas remarqué le manège.

Enfin, on pousse mon chariot vers le cabinet de l’interne de garde. Une très jeune femme brune vient vers moi, et de son index pianote ma cheville malade avec insistance ! Apparemment, c’est bien le médecin. Mais que diable cette danse de doigt sur mon pied endolori et violacé ! Je saute au plafond tant la douleur est vive. Le tourbillon du doigt s’arrête net ! Ouf ! Quelle drôle de façon de consulter !!! En plus, je lui fais part d’une insupportable douleur qui, partant du milieu du dos s’irradie côté gauche de la hanche jusqu’au bas ventre. J’insiste sur l’intensité de la douleur. Celle-ci n’y prête aucune attention. Pourtant la nouvelle douleur ajoutée à celle de ma cheville est coriace !! Verdict sur ordonnance : sciatique.

La prescription terminée, GDC  me reconduit toujours en marchant à la voiture. Nous rentrons de nouveau à la maison, la faim au ventre et l’irrésistible besoin de me coucher. Mais avant, nous devons passer par la pharmacie pour s’enquérir des remèdes.

Enfin, nous téléphonons à l’infirmière qui ne tarde pas.

La journée se termine tant bien que mal ! La nuit est insupportable. Impossible de dormir, tant les douleurs sont vives. Le lendemain, le rouge violacé envahit jambe et cuisse et cette souffrance indescriptible ronge dos et ventre. Je n’y tiens plus ! GDC ne sait plus quoi faire, d’ordinaire je suis dure au mal mais là, « c’est sûr », pense-t-il « ma femme souffre, ce n’est pas du pipo ! ». J’ingurgite patiemment les anti-inflammatoires et suis docile à la piqûre anticoagulante du jour tout en ravalant ma douleur. Le soir, mon état s’empire, j’ai du mal à gagner ma chambre à l’étage, mes forces s’évaporent. Je me regarde devant le miroir de la salle de bain et je me trouve l’air cireux. Cette nuit est interminable. Je me lève de bonne heure, n’y tenant plus, mais, ai du mal à me déplacer, je vais défaillir. Tant bien que mal je descends livide l’escalier pour rejoindre le canapé du salon avec ce terrible mal de ventre et de dos !

Et c’est là que commence le calvaire de ma vie. Le moindre déplacement est un marathon. GDC inquiet est très prévenant, plusieurs fois je perds connaissance dans ses bras ou sur le canapé. Sueurs froides et vomissements en plus ! Il paraît que j’ai le teint gris y comprises mes lèvres qui virent au blafard ténébreux. J’ai trop mal !! Trop mal !!!!

Mes syncopes s’intensifient à la moindre petite secousse. Il est 10 heures du soir, je ne peux regagner ma chambre, la faiblesse est réelle. Alors, GDC installe un lit de fortune près de la cheminée et veille sur moi. Je m’entends gémir, ma respiration se fait haletante, le souffle court, dans un faible sursaut je supplie mon mari de m’emmener à l’hôpital : « Je vais mourir ! » lui dis-je.

GDC pensant ma mort imminente appelle le 15 qui envoie les pompiers. Un des hommes me presse de m’allonger sur le brancard mais une nouvelle syncope m’en empêche. Je l’entends dire comme dans un tunnel à GDC : « Je ne sais pas si elle arrivera vivante à l’hosto ! ». Enfin, je suis dans le fourgon rouge qui part en trombe vers Robert Boulin. J’halète, je n’ai plus d’oxygène, je ne vais pas mourir dans ce panier à salade ! D’autant plus que les pompiers tous volontaires n’ont pas les moyens de prodiguer des soins spécifiques tout entiers à celui de la taille de leurs vignes, j’entends encore dans le cirage la conversation, puis, l’homme qui crie au chauffeur : « Mets le gaz !! ». Soudainement, l’ambulance vrombit et met le turbo pour les urgences. Dans le brouillard, je réalise que je suis à nouveau un point de suspension dans cette salle maudite. J’attends… J’y vois trouble, mais, dans un instinct de survie je hurle à une blouse blanche : « Au secours ! Je vais mourir !!! ». Et là dans un brouhaha intempestif le chariot-TGV s’ébranle dans la direction de la salle de réanimation. J’ai l’impression que je flotte tout au-dessus de l’équipe médicale. On s’acharne sur mon corps fébrile. J’entends des chuchotements, je ressens des crispations : « plus de pulsations !! Où sont les pulsations ? Elle va nous claquer dans les doigts !! ». L’instant d’un éclair, on harnache cou, aine et bras de cathéters et de tuyaux. Je sens ma mort proche, comme une irrémédiable amie. On s’apprivoise entre deux poses de tubulures. Au plafond, une brèche lumineuse m’aspire… Je suis en paix, prête pour le grand saut, il se fait doux et tentateur ! Je voyage… Le plafond passe de l’émeraude au Grand Bleu. Je nage et je vole à la fois ! « Hémoglobine : 5%, tension : 5 ! » Je m’en balance comme les va et vient de mon esprit. C’est bon, c’est doux. J’attends… pour quel port, pour quel voyage ? Soudain, dans un des gouttes à gouttes je vois rouge. Du sang offert à ma vie pour sa renaissance. Le rouge passe au blanc du scialytique qui m’éblouit et là, mon corps redevient matière. « Non ! Je ne veux pas mourir ! Je dois vivre !!! Maman, toi qui es au ciel, fais quelque chose ! Tu vois bien que j’ai encore à faire ici-bas ! ». Tous mes enfants défilent dans la tête ! Tout cet amour encore à partager, mon GDC, mes amis, je me battrai pour ne pas perdre une miette de cette vie qui s’accroche au clignotant orange de ma perf !!!

Le médecin chef de la réa remarque que malgré la transfusion, le taux d’hémoglobine stagne, il pense irrémédiablement à une fuite. L’échographie révèle une masse noire dans mon ventre. La grimace du médecin en dit long, mon cas est grave. Aussitôt, on me navigue tant bien que mal (à cause des tuyaux qui chevauchent mon corps) vers la salle du scanner. Le résultat est probant : j’ai une hémorragie interne, un vaisseau du psoas s’est rompu au niveau du dos et le sang fuit en quantité dans le péritoine. Le médecin m’explique que je dois être transférée de toute urgence au Tripode de Bordeaux, je partirai dans l’ambulance du SAMU. Il explique aussi à mon mari avec tact et maîtrise que mon cas est alarmant et qu’on ne peut pas se prononcer. GDC est anéanti. Dans le sas de départ nous nous disons au revoir. Je console mon mari en larmes en lui offrant sourire et promesse d’espoir : « Je m’en sortirai, tu m’entends !! ».

Puis, allongée dans l’ambulance, je pars vers mon destin. La morphine calme ma douleur. Le médecin du SAMU me parle sans arrêt, j’ai pourtant envie de dormir mais, je ne dois pas sombrer. Le fourgon s’agite, alarme et gyrophare en transe. Je suis attendue à l’arrivée aux urgences. Une blouse blanche me dit qu’on va m’endormir. Je panique un peu, mais je suis si faible !

Après, je ne sais plus et pour cause. Le spécialiste en hématologie ventrale décide de me plonger dans le coma artificiel pour le repos du ventre afin que le vaisseau se colmate naturellement. Je n’ai aucune souvenance  de cette petite mort qui a impressionné GDC et mes enfants. Me voilà donc aux soins intensifs endormie comme la Belle au Bois Dormant Quatre jours d’inconscience, de néant ! A mon réveil, ma fille est près de moi, j’ai du mal à évaluer la situation, reliée à mes tubes branchés à des machines infernales. Le coma aura duré 4 jours. Je n’ai plus la notion du temps, mais je n’ai pas perdu celle de  la faim. Je demande illico un yaourt ! Ma fille costumée de la tête aux pieds, fait de grands signes à l’infirmière un peu inquiète en disant : « Ma mère veut un yaourt ! ». C’est un signe, prémices de mon salut, il épate favorablement l’infirmière en chef qui perçoit mon énergie et ma rage de vivre ! Sur l’air rassuré de ma fille, on me fait  manger sur le champ le nectar terrestre. Délicieux ce petit pot magique !

Me voilà isolée dans une cage de verre en attente d’opération. Dans 2 jours on doit libérer mon ventre prisonnier de ce sang agglutiné à mes entrailles. En attendant les heures me semblent éternelles tellement la douleur est vive, insupportable. Bien-sûr, il y a la morphine dont l’effet transporte mon esprit dans un univers hallucinogène. Mais quand l’effet arrive à terme, je dois serrer les dents pour ne pas hurler. L’infirmière compatissante essaie de me calmer en me massant doucement. Elle me fascine avec son facies d’extraterrestre : deux énormes yeux noirs disproportionnés enfoncés sur  un visage orangé. Pourtant elle est ma fée, ma boussole dans cet univers déshumanisé. Moi qui n’aime pas déranger, je m’accroche à la sonnette d’urgence comme à la bouée du naufragé. Suppliciée, je suis en dérive dans un tourbillon de haute mer, pour quel voyage, pour quel port ? Mes minutes sont éternelles aux tempi de ce temps en point d’interrogation. Attention danger ! Les clignotants oranges ne désarmeront pas tant que ce foutu sang ne sera pas évacué. Mon chirurgien vient de temps en temps palper mon ventre baudruche qui durcit à souhait ! Surveillance extrême, « elle pourrait déclarer une péritonite et ça serait fatal ! »

Aujourd’hui, toujours en réa, je partage mon espace, séparée seulement par une cloison-voile-opaque pour préserver l’intimité de chaque estropié. Les râles voisins se font plus ou moins stridents ajoutés au bip-bip des machines-poumon salvatrices. On remplace mon masque à oxygène trop enveloppant par un petit fil suspendu à mes narines. Le look est moins impressionnant pour mes proches. Je pressens que mon voisin de gauche va mal, je ne le vois pas, mais je l’imagine ! Son univers est pire que le mien, il est semble-t-il accidenté, cassé de tout bord et en plus dans un coma naturel qui fait craindre le pire ! Ici, nous sommes tous dans l’antichambre de l’impossible où la mort propose et la vie dispose. Deux ennemies au combat ! Mais pour mon sort, qui va vaincre ? Je me sens si faible, sans choix, sans présent, ni futur, entière abandonnée aux bras médicaux.

Il pleut cette nuit à l’hôpital. La douleur s’amplifie, enracinée, tenace. Torture indélébile qui ronge le corps las et consume le cœur en désespoir. Un bip salvateur à l’infirmière et c’est la venue bienheureuse de la piqûre soporifique ! En un instant béni, dans un shoot réparateur, la maligne se fait victime et mon cerveau élévateur. Je m’élève, corps et neurones sur des sentes fantasmagoriques. Me voilà oiseau de feu, libellule ou goéland, hélicoptère ou Boeing !

Il fait chaud, je brûle d’envie de trouer la fenêtre de ma chambre de verre. Fenêtre inhospitalière, interdite d’ouverture en cas de shoot trop tentateur ! Soudain, devant moi, la fenêtre s’entrebâille pour une invite au voyage ascensionnel. Laissez grand ouverts ses battants ! Ne voyez-vous pas que j’étouffe dans ce microcosme médicamenteux ? Mon corps prisonnier des fils tentaculaires s’abandonne fourbu au flux et au reflux d’un sanguin goutte à goutte. Mais mon esprit en mal de large vagabonde vers cette ouverture, petite brèche aux vitres perméables. Je traverse avec aisance cette cloison invisible pour en découvrir son horizon : Un bateau passe pour quel port, pour quel large ? Un monde de vie libre au rythme de ses tempêtes lointaines qui vous transportent au gré des alizées dans un voyage en solitaire ? Un monde où l’amour-roi a largué ses amarres ? Un monde sans tubulures, où la souffrance en berne serait effacée, volatilisée à jamais ? Assise au bord de cette fenêtre mirage, j’entrevoie par-dessus les toits urbains un rai de lumière libérateur. Je me sens happée par cette vision qui m’apaise et me fortifie.

5h du matin : Je flotte, je vogue, je vole sur ce monde endormi dont je suis maître. Mon corps est léger comme l’air voyageur. Ouvrez-vous fenêtres ! Pour ma  bienheureuse et vertigineuse libération ! Offrez-moi vos horizons de vie, vos larges de haute mer !

8h : La maligne aux pinces de crabe se réveille avec la ville, reprend ses droits et ses hoquets cinglants, tempétueux, désinvoltes !

Barricadée ma fenêtre, grillagée au puits des douleurs ? Ne la fermez pas ! Ne la fermez pas, j’ai encore à voyager…

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