Partir à la pêche et trouver Dieu

Ecrit par Luce Caggini le 18 avril 2015. dans La une, Ecrits

Partir à la pêche et trouver Dieu

Ma tête se vidait graduellement, sereinement, méthodiquement de souvenirs épars. Riches un temps, ils avaient perdu leur intensité, persuadés de leur légèreté, de leur caractère dépassionné, mais ils se tiraient sans culpabilité, fondus et confondus dans une matière marmoréenne, imputée à l’oubli, décolorée, désodorisée. Ils se vidaient de leur époque, se détachaient de leurs liens, pénétrant dans des lieux totalement inconnus incommunicables géographiquement ignorés du monde de ceux qui savent. Ils avaient décidé de se liquider sans souffrance, sans assistance, seuls de leur espèce, donc ils mirent les voiles.

Moi je les devinais se dissolvant de l’autre côté de la mer pendant que sur la rive où je me trouvais j’étais dans une province redécouverte. Ma tête me consentait un métronome à remonter car même mes joies et mes peines mouraient de douleur. Cet événement était survenu comme ça, sans qu’une seule de mes fibres n’ait eu le temps d’intervenir.

Aucun intervalle pour une hésitation.

J’avais épousé NYC.

Je m’étais reconnue dans ses avenues autant que dans son « Village », dans ses transports underground où je croisais les Noirs, les Blancs, les Asiatiques, les Latinos et tous les autres. On mangeait des donuts et des bagels. On était le centre du monde dans l’insécurité et le tourbillon de la vie.

J’avais épousé Chicago, la ville de tous les vents, parcouru des kilomètres dans son métro aérien the El. Les rives du lac Michigan avec leurs sables et leurs genets m’avaient fait perdre la tête surtout quand j’ai noté que l’Illinois avait la forme de l’amphore de l’Algérie, c’est-à-dire celle de ma tache de naissance. Mes œuvres avaient été honorées à North Western University à Evanston.

J’avais dansé avec mes amis african-american au « Green Mill », visité toutes les boutiques du « Magnificent Miles ».

J’avais lu Naissance dans sa presque totalité, un kilo et trois cents grammes sur l’estomac, j’en étais ressortie étourdie et trouvé que Yann Moix avait la tête d’un Maure.

De Singapour je suis encore sous le coup de l’enchantement.

Pourtant la Cité de tous les Dragons était inculte, conventionnelle, débarrassée de ses anglais dont elle avait conservé le côté club chic, avec ses esclaves philippins elle avait une indécence et une suffisance que la richesse régit avec les bonnes manières de l’arrogance et la même impudence que les lingeries intimes dévoilent sur la peau des jolies femmes. Rien de vulgaire dans les grandes artères soignées de cette ville assainie, avec ses piétons bien élevés, ses beautés raffinées sur leurs hauts talons. Pas de sentiers boueux. Un luxe nourri de subtilités acquises ou retenues. Une sécurité légendaire. Je m’attardais dans ses petits restaurants indiens. Entre jute et soie, flamboyante et sans chair avec un parc de rêve, telle fut la vision que je gardais de cette luxuriante cité tandis que j’arpentais la surface moquettée de son immense aéroport.

Adam et Eve dans leur fraîche ingénuité et leur somptueuse nudité ne s’y sont jamais posés. A peine révélés à l’aube d’un destin innombrable à travers toutes les terres, doués d’amour, ces visiteurs Premiers parachutés sans mise en garde, sans clignotants et sans complet veston à fleurs, étrangers à leur avenir glorieux, n’y mirent jamais les pieds car sur le tarmac de la piste d’atterrissage il y avait seulement une flèche : Banques.

Et ça, c’était pas le Paradis.

Je ne pouvais épouser Dieu. D’autres l’avaient fait avant moi. C’eut été un parcours trop aléatoire d’une part, d’autre part je ne comprenais pas ce que cela voulait dire « épouser Dieu », donc je décidais de tuer ce Dieu là…

Mais je ne  m’en sortais pas aussi bien que je l’avais espéré.

Il fallait déjà se débarrasser de cette appellation.

J’avais interrogé les Chrétiens, les Polonais, les savants, les SDF, et les Grecs. Aucun n’avait le même discours. Alors je me tournais vers les Juifs, j’écoutais les hymnes hébraïques.

La nuit, ma contemplation des planètes dépassait les limites de la vitesse autorisée.

Le jour, je pensais.

Je me choisissais comme sujet d’investigation. En ascension ou en chute libre, j’ondoyais marginalement autour de trente milliards de muons et d’anti-muons. Il fallait transgresser le secret des vivants et des morts dans un voyage et dans un temps record.

La mort était la fille et la mère de la vie. Au passage, l’homme. Les paumes tournées vers le ciel. Une voie unique : ni trace ni contour ni forme ni couleur ; un voyageur de fortune sur une avenue sans nom.

Avec des palmes cosmiques, des ouïes de poisson dans un monde subtil créé en un clin d’œil, je trouvais celui… celle… ça… ce… qui existait en chacun.

Dans mon ventre, des clignotants, des points d’ancrage que je repêche à la surface de la mer… Des milliards d’étoiles palpitent… Je les lis.

Et puis j’écris.

A propos de l'auteur

Luce Caggini

Luce Caggini

Peintre. Ecrivain

Histoire  de  Luce  Caggini

Ma  biographie  c’est  l ‘histoire d’ un  pays, l’Algérie  coloniale qui m’a vue naître où j’ai grandi, l’Algérie indépendante qui m’a déconstruite.

Au fil du  temps s’est  édifiée en moi cette force  grandissante, réparatrice , bienfaisante qui me  nourrit d’ un  nouveau  sens de mon histoire.

Toutes ces années passées entre deux  rives, sans jamais accoster.

Dieu  merci, on avait des photos.

Le  moindre détail revenait réveiller la mémoire dont on ne savait plus si on voulait la garder ou l’expulser.

Je vis aujourd’hui dans une maison confortable, entre des murs épais, « Ma terre dans la tête  »  dans un lieu sans nom, peuplé d’ombres.

Un souffle d’air chaud me transporte mieux  que  ne le ferait un « Mystère-Falcon 20 »

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