Petit à petit (nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 27 avril 2012. dans La une, Ecrits

Petit à petit (nouvelle)

 

Avez-vous remarqué comme le monde est immense ? Quand je dis « le monde », je veux parler de la Terre bien sûr, mais aussi de l’univers et du microscopique, des étoiles et des bactéries dont nous provenons. Toute l’obscurité qui fragmente la lumière, les trous noirs, les taches sombres, l’antimatière fluctuante, n’est-ce pas immense, comme la pensée qui s’interroge ?

Oui, depuis tout petit je suis fasciné par le fait de pouvoir poser des questions – même si celles-ci demeurent souvent sans réponse, sans désignation pour combler l’ignorance. Depuis tout petit, je demande. Non pour posséder : pour rêver – avec ces mots que l’on vous offre pour tenter de rassasier votre fringale d’images.

Voilà.

Je suis employé dans un service social où je m’occupe de dossiers délicats. Des gens qui ont tout perdu souvent : leur emploi, leur famille, leur toit, leurs amis, tout, leur dignité même. Des gens cassés comme on dit, comme lorsqu’on parle de quelque jouet jeté au loin après qu’on s’en sera lassé… Et ces gens, les autres gens ne veulent plus les voir : ils oublient que ce sont eux-mêmes, en quelque sorte, ces gens

Enfin, je travaille là. Et c’est énorme !

Se sentir utile, c’est ce qui vous conduit petit à petit vers vous-même. J’ai tellement besoin de savoir qui je suis. Je voudrais connaître mon cœur. Connaître ma loi.

J’habite dans un deux pièces trop vaste pour moi. Les murs y sont trop écartés ; le plafond trop haut ; les meubles, eux-mêmes, semblent se pousser sans cesse. Tout me paraît déplié ainsi qu’une toile de maître qu’on verrait de trop près. Tout est déployé loin, si loin de mes yeux, de mes mains.

Alors je me contente d’observer. Lorsque je vais dehors, j’observe. Je remarque que les gens ont une démarche qui les identifie : pas deux ne font les mêmes pas ; pas un seul ne se déhanche pareillement à un autre. C’est étonnant comme les gens marchent. Il y a ceux qui glissent sur le sol, ceux qui le martèlent, ceux qui dansent, ceux qui s’alourdissent, ceux qui s’écartèlent, ceux qui se bifurquent ou qui s’enlisent, et tous ceux qui ne marchent pas : qui courent. Enfin, il y a ceux qui n’avancent pas, surtout lorsqu’ils se pressent. Et leurs chaussures, tout un symbole ! On pourrait écrire le dictionnaire de la pompe gaie et de la pompe funèbre ! Oui, je sais. J’ai l’humour un peu court ; un peu petit peut-être…

Voilà.

Ma passion, c’est le ciel. Regarder les étoiles. Penser les infinis. Voir les obscurités.

L’astronomie m’a encerclé dans ses lunettes. Depuis que j’ai conscience d’être fini. C’est-à-dire depuis… si longtemps…

J’observe. Des nuits entières j’observe. Cette portion infime qui pénètre mon télescope. Ces poussières de voûte céleste que sont tous ces postillons du passé. Avez-vous remarqué comme l’infime est immense ? On dirait que le petit est plus grand qu’il n’y paraît !

Et les distances ? Combien l’origine ? Quatorze, quinze milliards d’années ? Je ne sais plus, les grandeurs se confondent… Je me sens si…

Avant l’origine, qu’y avait-il de si grand ? J’ai le sentiment que c’était sans nom. Trop pour qu’on le nomme.

Voilà.

Ma vie est une barque entre deux rives. Et je rame. Mais aussi j’avance.

Je me souviens de tout. De la plus petite ride. De la moindre vaguelette. Et bien sûr, de la houle.

L’amour, c’est une houle.

J’ai connu cela, eh oui !

J’ai aimé deux femmes, dans ma vie. L’une n’avait pas eu d’enfance ; l’autre était une femme-enfant. La première s’appelait Line ; la seconde, Sylvie.

J’ai croisé le regard de Line dans un spectacle de danse.

Assis au premier rang, complètement fasciné, je suivais les ovales de lumière qui virevoltaient sur le corps de la danseuse (Line) ; et celle-ci me fixa dans les yeux – oh ! trois secondes ! et peut-être avais-je rêvé ! –Alors une sensation d’eau dans le feu, de fer dans la fluidité, s’empara de moi. Un coup de foudre, était-ce ? J’ai connu cela !

Aussi étrange que ça puisse paraître, son corps s’est agenouillé près du mien, nous nous sommes pris par la peau, tâté par les pensées, et que dire ? Grandiose ! c’était.

Elle me confia sa souffrance de ne pas avoir connu d’enfance, tantôt. Battue violée, par son père ; il y a des vies vaporisées qui tentent de s’assembler ; des vies qui éternuent sans cesse.

J’ai connu Line ainsi ; ainsi je l’ai perdue. Mais, est-ce que l’on perd vraiment, qui l’on aime ?

Voilà.

Avec Sylvie, ce fut autre chose : moins d’affects, plus de silences. Malgré que je fusse plus jeune qu’elle, elle m’appelait Papa. C’était une femme-enfant. Une femme dépendante, et libre. Ainsi que peut l’être un courant d’air, dans les coursives, d’un navire en déroute.

Que dire ? Je l’ai… portée ; ou ce fut elle qui me portait. Chacun son tour, sans doute. Tantôt elle était sur mon cœur, tantôt j’étais sur son dos. Et nous marchions de concert dans une musique à la portée du monde.

Je l’ai tant aimée, Sylvie !

Elle aussi, est partie. D’une attaque / Rupture / Anévrisme / Éloignement.

Éloignement… Voilà.

J’ai froid.

Là-haut, tout là-haut, autour, tout autour, loin, si loin, il y a tant de naissances. Les pouponnières d’étoiles ; l’enfance de l’univers ; le commencement de l’aube.

Et le jour précédent ?

Ah oui !

J’aimerais vivre dans les Landes. On marche sur des échasses. C’est Line qui me l’a dit.

Vivre sur une colonne, sur un clocher, sur un tonneau. Être enfin, mieux élevé !

Ici, certains me jaugent. Se croient supérieurs. Me regardent de haut.

Je n’ai rien à leur dire. Sinon qu’ils y voient mal.

Savent-ils combien de grains forment une planète ? Combien l’accrétion de poussières est nécessaire au monde ? Que le grain ne meurt que séparé du grain ? Le savent-ils, seulement ?

Ils passent ; me toisent ; moi ;le flocon de neige.

Mais je ne fonds pas ! Non !

Avec mes trente-deux ans. Mes un mètre douze. Je me sens immense – moi !

Vois là !

 

Daniel Leduc

 

A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (3)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    29 avril 2012 à 18:54 |
    Il y a dans ce récit une tension permanente entre le micro et le macro. L’infiniment grand, le macrocosme se reflétant dans l’infiniment petit, le microcosme. Cette finitude du micro, le héros l’a éprouvée maintes fois. « L’astronomie m’a encerclé dans ses lunettes. Depuis que j’ai conscience d’être fini. C’est-à-dire depuis… si longtemps…" Il cherche donc à grandir, ce qui passe par la case enfance, qu’on appelle, en astrologie, le Fundus Caeli, le fond du ciel, ce d’où l’on vient. D’où son intérêt pour les femmes-enfants, reflet d’un éternel recommencement cosmique. « Là-haut, tout là-haut, autour, tout autour, loin, si loin, il y a tant de naissances. Les pouponnières d’étoiles ; l’enfance de l’univers » Finalement le héros réussit parfaitement en lui-même la synthèse du micro et du macro : « avec mes trente-deux ans, mes un mètre douze, je me sens immense moi ».

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    28 avril 2012 à 11:44 |
    Un régal, de l'humour tranquille, une histoire qui parait vraie, sait-on jamais ?
    Une bonne façpn de se raconter peut-être ???
    M.L.

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  • monique

    monique

    27 avril 2012 à 20:07 |
    "On dirait que le petit est plus grand qu’il n’y paraît !" Bien vu! Le petit est effectivement bien plus grand qu'il n'y parait. Si vous prenez un organisme microscopique et que vous l'examinerez sous un microscope optique ou électronique, vous aurez la surprise de l'observer avec un "œil" différent celui du microscope qui révèle son gigantisme,sa splendeur, sa nature et sa taille qui apparait plus grande que ce qu'il nous parait au premier abord à l’œil nu. Autrement dit tout est relatif. Le petit n'est que ce géant qui n'a pas besoin de montrer son immensité.Il la vit autrement.Petit à petit, l'on devient moins petit. L'agglomération des grains de sable ou des flocons de neige constituent bel et bien des montagnes de couleur marron ou blanche. Saviez vous que les pierres des pyramides d’Égypte ne sont presque constituées que de coquilles mortes d'organismes unicellulaires microscopiques qui se sont entassés après leurs morts dans les fonds marins dans des temps géologiques lointains. Merci de nous faire lire cette nouvelle que je trouve très émouvante.

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