Retour à la rivière Root, de David Kherdian

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 avril 2016. dans La une, Ecrits

poèmes recensés par Ricker Winsor Traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Retour à la rivière Root, de David Kherdian

En 1970, j’étais un réfugié de Brooklyn, vivant dans une vieille maison décrépite, à Lyme, New Hampshire. Je suis venu à la campagne pour la même raison que beaucoup de gens de ma génération : pour porter remède au stress des folles années 60 et trouver un meilleur mode de vie. Travaillant comme manœuvre dans le bâtiment avec des gens du cru, j’essayais de m’insérer le mieux possible. J’essayais de déchiffrer leur manière de parler de la Nouvelle Angleterre profonde. On aurait dit une autre langue, apparue sans tenir compte du monde environnant.

Mon but était d’apprendre ce qu’est une dure journée de travail. Je l’ai appris, en hissant planche après planche sur le toit de la maison des Kherdian au bord d’une foret, au pied de Bear Hill. Nous reconstruisions tout le toit et ce faisant, j’ai su qu’il était poète. Nous avons fait connaissance au-delà du rapport propriétaire/ouvrier. Il était probablement évident que je venais d’ailleurs, que j’avais ma propre histoire et mes raisons d’être là où j’étais. Évidence susceptible de frapper tout particulièrement un poète à la sensibilité aiguisée.

Bien des années passèrent, presque 45, quand – je ne sais comment – je fus informé de la parution du recueil de poèmes de David, Vivre au calme, aux éditions Derbrook, en 2013. Tout me revint et resta gravé pour de bon. Je revois toutes les scènes d’il y a longtemps avec une netteté parfaite. Ou, comme dit le poète :

Dix ans après

Debout, sur la rive feuillue,

Au premier jour de mon retour,

Surplombant collines & ravins,

M’agenouillant, je rejoignais le passé,

Par delà les années. Je jetai un bout de bois

Qui fit tomber une pomme verte sauvage.

Une bouchée et tout revint.

Je lui écrivis donc d’Indonésie, de Bali, où nous vivions et nous reprîmes contact. Je lui envoyai un chèque et reçus un exemplaire dédicacé de Vivre au calme.

Ainsi que je fais pour tout ce qui « en vaut la peine », je lus chaque mot et parfois plus d’une fois, pour en saisir le sens, l’essence de l’ensemble. Son écriture n’est pas compliquée, si ce n’est qu’il s’y trouve une telle profondeur dans la clarté, une telle précision dans les mots… il saisit et parvient à exprimer les sentiments les plus importants, ceux qui échappent en permanence au filet de l’expression.

Il faut du temps et de la tranquillité pour penser en profondeur, pour découvrir ce que l’on ressent pour les gens, les situations, pour ce qui caractérise nos vies. Peut-être faut-il la perspective de l’âge pour regarder en arrière et voir clairement ce que nous avons manqué, quand nous l’avons vu pour la première fois, que ce soit notre ville natale, nos amis, ou les gens que nous avons vus sans les voir.

Dans son nouveau volume, Retour à la rivière Root, édité par Beech Hill Publishing Co, il continue ses réflexions poétiques avec un regard tout particulier sur la ville de sa jeunesse, Racine, dans le Wisconsin.

En bas

Le parc le plus petit de la ville,

Là, derrière les théâtres du centre,

Et en bas de la rue qui suivait le lac,

 

Avec un banc ou deux,

Une touffe d’herbe,

Et une vue sur l’eau bleue,

Claire à l’horizon.

 

J’étais venu de la ville affairée,

M’asseoir seul sur l’herbe,

Absorbé dans la vie de cet endroit,

Qui, pour le moment,

Était mon chez moi.

 

La poésie de David Kherdian évoque le passé, un temps plus simple, une mémoire que l’on peut goûter, des sentiments qu’en tant qu’êtres humains, nous éprouvons tous, mais que si peu d’entre nous sont capables d’exprimer.

 

Chère Mme McKinney de la classe de CM2

De loin, vous étiez ma maîtresse préférée

De l’école primaire Garfield, comme de

N’importe quelle école par la suite :

Votre visage sévère, austère,

Qui portait un jugement objectif

Sur tout ce dont vous aviez la responsabilité ;

La patience avec laquelle vous enseigniez,

Avec la foi profonde et le respect

Que vous aviez pour l’enseignement ;

Et tous les bons livres que vous choisissiez

Pour les lire à haute voix,

En particulier Marc Twain ;

Et la punition que vous administriez

(En faisant tourner, juste une fois,

Vos deux joues avec vos pouces et les doigts

De vos mains) et qui nous embarrassait

Seulement parce que nous-mêmes,

Nous avions échoué ;

Car nous avions appris de vous

La nécessité de la discipline

Et de la considération.

 

Bien après que j’aie quitté cet endroit,

Je vous vis, un jour, en train d’attendre le bus,

Et bien que je vous aie retourné votre chaleureux sourire,

Je poursuivais ma route en me dépêchant.

Pourquoi ne me suis-je pas arrêté ?

Je voyais bien que vous le souhaitiez.

Je l’ai profondément regretté pendant des semaines,

Et il est des moments où je m’en rappelle encore.

Et rien, ni un poème, ni le temps,

Ni quoi que ce soit

Dont je puisse m’enorgueillir,

Ne parvient à effacer

Cette inaptitude de ma part

À exprimer mes sentiments

Et ma considération.

Je vous aimais, je vous aimais vraiment

Et je voudrais maintenant

Qu’en m’étant arrêté et en ayant bavardé avec vous

Un moment, j’aurais pu alors vous le montrer,

Au lieu de le faire maintenant, dans ce poème

Qui a pour sujet seulement le temps et la perte,

Et non vous et moi.

 

Des poèmes comme celui-ci – courte prose et esquisses de personnages tirés de sa vie – se suivent les uns les autres dans une beauté jamais démentie. C’est une expérience que de revivre les moments les plus importants et les plus délicats de sa vie.

David Kherdian naquit en 1931, à Racine, dans le Wisconsin. Il est maintenant octogénaire, mais toujours plein de vitalité, actif et fécond. Il est arménien et grandit au sein de cette communauté.

En 1915, l’empire ottoman agonisant se saisit du tumulte de la guerre pour anéantir sa minorité arménienne. Ils furent des millions à mourir de famine ou exécutés. Le père et la mère de Kherdian eurent du mal à survivre. Ils débarquèrent sur la terre promise d’Amérique.

Bien que son héritage arménien renseigne sur la personne de Kherdian, il ne saurait le résumer. Il refusa de se laisser enfermer dans une catégorie à cause de cela ou du fait de son partenariat avec les poètes de la Beat Generation. J’ai appris, au fil de notre correspondance, qu’il voulait juste être lui-même, même s’il n’était pas sûr de ce que cela signifiait dans sa vie passée. Il savait qu’il voulait être un artiste, sans pour autant savoir quel genre d’artiste il voulait être, ni même quel sens cela avait. Il se révéla un brillant écrivain, auteur de nombreux livres traduits en 14 langues : longue liste témoignant de sa grande qualité. Mais, pour moi, au cœur de tout cela, il y a sa poésie.

Je ne voulais pas me protéger

Je ne voulais pas me protéger

En cherchant la perfection,

En dépit des assauts accidentels du temps ;

Mais, au contraire, je voulais me mouvoir à travers lui

De manière imparfaite, non pour être le meilleur,

Ou le seul, ou le seul que l’on regarde ;

Mais bien plutôt pour être

Le mendiant de la miséricorde et de la grâce,

Trouvant un nouvel espoir

Dans chaque déception,

Croyant contre toute attente

(Contre l’impossibilité proclamée par les apparences sensibles)

Qu’il existe un ordre au-delà de ce désordre,

Une vérité au-delà de ce mensonge,

Et que je faisais partie intégrante

Du plan d’ensemble de cet ordre.

Un plan, que nul ne pouvait voir ou nommer,

Mais auquel on pouvait croire,

Si l’on se croyait aimé.

 

Au dos de la couverture de Retour à la rivière Root, Arial Baliozan témoigne : « un poème de Kherdian a ceci de commun avec un prélude de Bach, qu’il n’est pas seulement beauté, mais explication de la beauté ». C’est là une idée exquise que j’ai passé de longs moments à méditer. Elle va droit au cœur de ce qui, à mes yeux, constitue l’essence de l’art.

S’essayer à être artiste demande honnêteté, courage, émotion et énergie. Dans le domaine de l’art, rien de faux ne saurait survivre. D’où l’importance que revêtent, selon moi, les poèmes de David Kherdian : ils révèlent un homme vraiment authentique, livrant l’expérience du ressenti de son cœur, et toute la palette des nuances émotionnelles qui accompagnent cette expérience. La maîtrise technique et le talent, visant à trouver les mots justes et à les combiner, de manière à exprimer, pour nous-mêmes, ce que nous avons toujours su et senti, tout ceci fait de David Kherdian un être à part.

Par la magie de l’art, sa vie devient la nôtre.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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