Rupture

Ecrit par Daniel Leduc le 21 février 2011. dans Ecrits, La une, Société

Rupture

Le vent siffle à mes oreilles ; une branche me griffe dans le cou ; du feuillage me gifle. Je cours je cours droit devant moi, dans la nuit qui m’aspire ; je cours me réfugier, droit devant moi. Les ombres, tout autour, me rassurent : elles sont ma protection contre lui. Je sais qu’il n’est pas loin, là, derrière ; et je cours dans la forêt qui tressaille…

Je me souviens de lui, de la première rencontre : grand, mince, droit (comme un arbre élancé vers le ciel), je me souviens de son sourire, de la moiteur sur mon front, des picotements dans mon ventre. Je m’étais dit : c’est lui. L’amour souvent vous prend par surprise. J’étais amoureuse, violemment.

Je me souviens de lui comme d’un homme captivant ; il avait capté mon regard, mon esprit mon corps mes sens. J’étais tombée sous l’emprise de son charme – sortilège jeté par quelle sorcière ? Sous son charme… telle une ombre sous un arbre superbe.

Mais le superbe, la vie, insipide et quotidienne, l’use jusqu’à la trame. Apparaissent les défauts de l’étoffe. Des déchirures se font jour. Des égratignures s’exposent.

D’abord des mots de trop. Puis des insultes. Viennent ensuite des abjections. Celui que l’on croyait soleil peu à peu se fait averses, nuages, pluies et rafales. Le rêve devient cauchemar…

Je cours je cours droit devant moi, dans la nuit qui m’aspire ; je cours, comme on s’échappe. Des sursauts de vent me bousculent. Des cris de chats-huants me glacent. Derrière moi, quelque chose de plus effrayant : serait-ce l’obscur qui me rattrape ?

C’est lui, que j’ai connu sans le connaître. Cet homme avec lequel j’ai vécu. Contre lequel j’ai vécu.

Le premier coup, une gifle (geste anodin paraît-il) qui vint sur moi dans un mouvement de cris. Je l’ai reçue comme une fiente sur la joue, un crachat sur mon être. Mais je n’ai rien dit.

Le deuxième coup, frappe dans le ventre, douleur sous la peau, au plus profond du ventre : là où les femmes créent de l’Homme. Je n’ai rien dit.

Le troisième coup, pied dans les côtes, souffrance qui fait plier, humiliation d’être à genoux. Toujours, je n’ai rien dit.

À chaque fois lui s’excusait, se justifiait, apportant son lot de mauvaise foi dans la balance. Il me disait tu sais bien que je t’aime, comme un aimant aime la ferraille… Je ne répondais rien.

La ferraille, ça ne parle pas.

Et le vent dans la forêt bouscule mes souvenirs. Et ma course dévoile ce qui fut si bien masqué.

Mes amies, voyant ma vie se cabosser, me suppliaient de le quitter, cet homme, qu’elles nommaient mon tortionnaire. Un tortionnaire c’est quelqu’un qui tord, quelqu’un qui a tort, lui ne faisait que m’aimer, me répétais-je.

Tellement je l’avais dans la peau !

Les ombres sont une peau qui me protège. Contre ma peur. Contre ma peau meurtrie.

Je l’avais dans la peau.

Mais les grains de beauté se transforment en furoncles, parfois. Mon désir s’est enkysté, mon amour s’est tuméfié, de la haine a germé comme de vilaines pustules.

Alors, je l’ai haï.

Et je le hais toujours.

La nuit court autour de moi. Les arbres fuient, le temps s’efface. J’entends s’approcher son pas. On dirait le pas d’une porte qui claque.

Oui j’ai claqué la porte, nombre de fois j’ai claqué la porte.

Je claquais la porte après une claque. Après de nouveaux coups je claquais la porte.

Après, après je revenais.

J’avais peur de m’enfuir. « Je te tuerai, disait-il, si tu me quittes je te tuerai ».

Les voisins m’ignoraient. Ils ignoraient le tumulte que provoquaient ses insultes et ses coups, ils ignoraient mes cris. Jusqu’aux pâleurs extrêmes qui me saisissaient dans la rue, ils ignoraient.

« Charmant votre mari »», me disaient-ils, « aimable, prêt à rendre service… parlant si bien de vous ».

« charmant » – quelle sorcière, quel sortilège ?

Non, c’est la vie qui malmène.

Je me souviens de lui, ce jour-là. Ce jour-là c’était hier.

Il était assis, lisant son journal, il m’interpella : « Dis-donc si l’on faisait un gosse ? ». Ce fut là le coup le plus violent, le coup de grâce. Avoir un enfant de lui, jamais !

Et ce refus provoqua la tempête. Tempête plus violente que jamais. Insultes, coups tombèrent. La foudre s’abattit.

Ce matin au réveil (groggy comme un vieux boxeur sonné sur le ring) je hantais la maison, avec pour seule pensée : fuir. Fuir ma peur. Fuir cet homme. Partir loin d’ici.

Attendre la nuit, qu’il dorme profondément, qu’il m’oublie…

Je ne prendrai qu’un peu d’argent, rien d’autre.

Je quitterai cette maison ; traverserai la forêt, toute proche ; rejoindrai la gare ; sauterai dans le premier train…

La forêt autour de moi me parle. Elle me dit : de courir droit devant : là-bas sont la gare le train la fuite.

Mais je sens ses pas derrière moi. Je le sens qui approche. Son souffle effleure mon cou…

« Si tu veux rompre, c’est moi qui te romprai le cou », disait-il.

Je sens son souffle…

Je sens ses mains, pressantes.

Je hurle. Je hurle dans la nuit…

Seule ? Dans la forêt qui tremble…

Quelqu’un… quelqu’un m’entendra-t-il ?


À noter : SOS Femmes Battues : appeler le 3919 (du lundi au samedi 8h-22h, les jours fériés 10h-20h).


Daniel Leduc est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, jeunesse) ainsi que de nombreux articles dans les domaines du cinéma, de la musique, des arts, de la littérature. Il a été traduit dans une quinzaine de langues. Pour plus d’informations on peut se reporter à Wikipédia, de même qu’à son site personnel : www.harmattan.fr/daniel-leduc

A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (1)

  • Macée de Léodepart

    Macée de Léodepart

    22 février 2011 à 16:45 |
    Votre texte est probablement plus utile que 100 pétitions ( que je signerai pourtant )

    Répondre

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