Sniper, une histoire de chien (deuxième partie)

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 novembre 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, « Sniper, a dog story », traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Sniper, une histoire de chien (deuxième partie)

Vous savez, à propos des Border Collies, qu’on déconseille même de les avoir comme animaux de compagnie. Mon amie Charlie, la vétérinaire, suggère à ceux qui désirent en acquérir « d’acheter aussi trois moutons ». C’est parce que les Border Collies débordent d’énergie, et que, s’ils ne se dépensent pas assez, ça peut devenir infernal. Heureusement pour nous qui, à l’époque, ignorions tout ceci, Sniper avait déjà deux ans ; ce n’était plus un chien fou, mais il était fort et dynamique. Je faisais avec lui trois promenades par jour, une longue le matin et deux, plus courtes, l’après-midi, de telle sorte qu’il puisse délimiter son territoire et se sentir un peu libre.

Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le dominer comme un Labrador ou d’autres chiens – si soumis, en vérité, et si désireux de plaire. Il m’a presque mordu une ou deux fois ; mais ça a suffi pour me faire comprendre que je devais être prudent et que nous étions à égalité, lui et moi, et non dans un rapport de maître à esclave. Une fois surmontée cette blessure d’amour propre, j’en ai pris mon parti et j’ai appris : il m’a appris que ce que nous faisons ensemble, nous le partageons. C’est incroyable et j’adore la façon dont les choses ont évolué. Mais c’était moins facile pour moi que pour lui.

Je me suis rendu compte que sa queue avait été cassée dans un combat et, n’ayant pas bien guéri, elle était recourbée. J’ai appris que c’était un chien dur et dominant, prêt à attaquer n’importe quel mâle, chaque fois que c’était possible, pour gagner. Ses os ressemblaient à ceux d’un paysan suédois, il pouvait me traîner sur des kilomètres, ce qui, à mon âge, n’est pas une mauvaise chose. Un fois harnaché, il aurait pu labourer un champ. Nous avons découvert qu’il avait des problèmes de santé, des problèmes de foie qui ont nécessité plusieurs visites chez le vétérinaire, des médicaments ainsi que des radios. Nous avons appris comment mieux le nourrir afin de soulager son foie. En conséquence, il était en super forme. Ma femme cuisine pour les chiens deux fois par jour, elle les baigne et les traite comme les enfants. Pour nous, ils font partie de la famille. Avec leurs jeux, leur complicité et leur affection, je ne vois pas beaucoup de différence entre eux et deux enfants de cinq ans. Mais ceci est un autre sujet.

Après six mois de « paix dans la vallée » domestique, un Papou que je n’avais jamais vu s’est pointé au portail et a demandé à « prendre Sniper pour jouer ». Je ne voulais pas de ça et je lui ai dit que ça me mettait mal à l’aise. C’était un jeune Papou, saoul et hirsute ; il était fort et commençait à se fâcher. Il s’est mis à crier et à pousser le portail en le secouant, tant et si bien qu’il s’est cassé. Une soudure avait lâché. J’ai battu en retraite dans la maison avec ma femme et j’ai fermé la porte à clef. Ma femme a appelé les vigiles et sa mère qui ne vit pas très loin. J’ai attrapé un morceau de ferraille, en attendant la suite, tandis qu’il martelait la porte. Il a reculé et, saisissant la pièce métallique cassée du portail, il l’a flanquée contre la porte, puis il s’est retiré dans la rue. Le vigile est venu finalement ; de mauvais gré, car les Papous effraient les vigiles qui, en fait, n’ont pas l’habitude de rétablir l’ordre : la plupart du temps, ils se contentent de faire rentrer les voitures dans la résidence en faisant un geste de la main, tout en se la coulant douce.

Sur ces entrefaites, la police est arrivée. Quelque « maman » avait dû l’appeler. C’est payant ici, mais au moins ça les fait se remuer un peu. Pour moi, c’était du sérieux, je voulais qu’on arrête le gars et qu’il soit poursuivi. Comme j’ai dit plus tard à Vincent : « si ça s’était passé en Amérique, il serait vraisemblablement mort », et je n’exagère pas. Mais Yudi – c’est le nom du policier – nous a convaincus de traiter l’affaire « en famille ». Donc, malgré ma colère, ma femme a négocié, on a échangé des poignées de main à la maison des Papous et la vie a repris son cours. Mais nous étions inquiets, nous avions peur pour l’avenir et de mauvais pressentiments. Les Papous soutenaient toujours que Sniper était leur chien. Nous leur avons montré les radios et les factures du vétérinaire, nous leur avons dit à quel point sniper était heureux. Ils n’en avaient cure, mais ils ont convenu que nous pouvions garder Sniper, pour l’instant.

Lors de mes promenades quotidiennes, je me suis mis à porter une lourde canne que ma sœur m’avait donnée il y a longtemps. J’ai pris sur mes épaules quelque chose qui normalement ne nous incombe pas en occident. Une après-midi, je suis rentré à la maison. Il y avait deux Papous, pas les mêmes, qui voulaient Sniper. Encore et encore j’ai refusé, je leur ai fait la leçon, les traitant d’ivrognes, de gens qui n’en ont rien à cirer du chien ; parce que sinon ils seraient contents pour lui. Je n’ai pas beaucoup de patience pour ce genre de choses ; il était clair que ma femme allait devoir prendre l’affaire en main pour qu’on puisse avancer.

Dans les quelques semaines qui suivirent, nous sommes rentrés à la nuit tombée et il y en avait cinq ou six au portail, la lumière des lampadaires se mirant dans leurs yeux. J’ai les ai à nouveau chapitrés et le chauffeur que nous avions à l’époque s’en est mêlé. Ils ne bougeaient pas d’un pouce, rien ne les impressionnait. J’avais l’impression d’avoir affaire à des gens d’une autre planète, ayant une expérience de la vie entièrement différente et ne partageant pas les valeurs du plus grand nombre. Un point c’est tout.

Jovita, une brave personne dotée d’une forte personnalité et d’un réel sens de la négociation, a pris ma place. Ma belle-sœur était là et ma belle-mère est arrivée, ainsi que Yudi, le policier que nous avions fait venir.

Les Papous – Dieu merci ! – allaient prochainement déménager dans une autre maison, ou repartir en Papouasie. Et ils voulaient emmener Sniper. Tout ce que Vincent nous avait dit n’avait aucun poids, et de toute façon, il n’était plus là. A la fin, j’ai dit à Jovita : « ça ne peut plus continuer. Ce n’est pas notre chien. Nous devons renoncer à lui ». Tout le monde était d’accord. Donc, les larmes aux yeux, ma femme et ma belle-sœur ramenèrent Sniper à sa « famille » papoue. On essaya de digérer ce qui s’était passé, en songeant que nous n’avions pas les papiers officiels – que nous aurions dû avoir dès le début – prouvant notre droit de propriété. On se bornait à « espérer que tout irait pour le mieux », ce qui n’est assurément pas la meilleure manière de faire.

Deux jours passèrent. Ma femme m’appela à l’école en me disant : « Sniper ne mange pas, ils ont décidé ne nous le redonner ». « Wow, super ! répondis-je, ils ont pris la bonne décision ». Je commençais à reconsidérer mon attitude envers eux de manière plus favorable ; mais le coup de fil que je reçus quelques heures plus tard était d’une tout autre nature : « ils demandent 200$, dit ma femme, ou ils vont l’amener à la boucherie pour vendre sa viande ». Les occidentaux n’ont pas l’habitude de manger le « meilleur ami de l’homme », mais ils font ça en Papouasie.

Le jour suivant, ma femme et ma belle-sœur, « Sis », allèrent voir les Papous et négocièrent avec eux afin de réduire le prix à 100$. Elles leur firent signer les papiers transférant la propriété, et leur dirent que s’ils se manifestaient à nouveau, la police interviendrait. Sniper nous revint ; il est maintenant étendu sur le tapis, en nous regardant, prêt à ramper à la manière des marines.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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