Souriez, rose printemps, rose soleil, rose chat, souriez

Ecrit par Luc Sénécal le 24 mai 2014. dans La une, Ecrits

Souriez, rose printemps, rose soleil, rose chat, souriez

Ferme les yeux mon amie et écoute mon cœur :

 

J’étais un oiseau,

j’étais comme un prince

accroché à la falaise abrupte

surplombant la vague traîtresse,

frappant le roc de rage.

 

J’étais un oiseau

alors que mes doigts pincent

la prise dans la pierre brute

survolant la mer maîtresse

vivante de ces rivages.

 

Au loin l’œil de l’île au phare

gardien de granit, clignote son message

d’amour à la lanterne, encore sage

de son voisin qui répond et pique un fard.

 

Alors que les soldats de ronce

griffent mes mains et mon visage,

déchirent la cuirasse de ma peau

et marquent la mémoire de mes voyages

par la brûlure de leur sceau

en défendant ce terrain à chaque once.

 

Soudain un cri retentit au-dessus de ma tête

suivi du rire goguenard en saccade

de mon ami le goéland dont le cœur en fête

m’accueille et salue le terme de mon escalade.

 

Car désormais je suis sur le dos du dragon

dont le museau endormi hume

plongé dans les lames, leur écume.

 

Car désormais je suis tout en haut,

au sommet de la pointe du château,

sur un trône patiemment conquis.

 

Car désormais tourne sur ses gonds

la porte de ce majestueux domaine

où le temps s’arrête tel un dieu au sein de qui

se fond merveilleusement, ma forme humaine.

 

Aussi je peux m’envoler pour rendre une visite

aux phoques gris installés mollement à Malban,

aux princes des sept îles, fous de Rouzic,

se jetant des cieux, telles des flèches, sur les bancs

qui filent dans les fonds perdus d’émeraude,

alors que rapace, le goéland marin rôde.

 

L’œil bleu entouré de rimmel, tels pharaons,

trait que souligne un peu de pollen jaune,

ces seigneurs de la mer englobent pêle-mêle

dans leurs regards perçants, le taon

agaçant leur nid, qu’ils retrouvent dans la faune

de cet asile bruyant que le soleil emmêle.

 

Ainsi je peux voler pour aller voir

les macareux fugaces dans leur parade,

accompagnés, brunes sentinelles en croix

par les cormorans voleurs et le vol des mouettes,

survolant la sieste du phoque au repos.

 

Ainsi je peux virevolter pour aller voir

le clocher résonant au-dessus de la rade,

granit rose et froid de la sentinelle de foi,

retentissant en éclats sous la frêle girouette,

gardien du temps passé dont il garde le dépôt.

 

Ainsi vers la côte, je peux plonger dans ce miroir

admirant parmi les rochers, ces petits mondes,

miniatures bordées de corail et d’anémones

où l’algue verte cache le crabe qui sonde

le granit que la crevette ramone.

 

Ainsi je peux planer dans l’air du soir,

sur les vagues, ces tumultueuses géantes

polissant le rocher lisse dont les volumes

sans cesse recouverts créant, obsédantes,

avec patience, des formes que gifle leur écume.

 

Ainsi dans les courants chauds, je peux croire

que glissant pour regarder ces enfants de la mer,

ils partent courageux et forts, le matin dans la brume

pour revenir au soir, fourbus, riant et heureux.

 

Ainsi la tête penchée, je peux planer pour aller voir

ces bateaux réfugiés côte à côte, comme peureux,

accostés les uns les autres dans les odeurs de mer,

sur l’étal du port, tandis que je les énumère.

 

Ainsi dans un songe, je peux me faufiler comme le loir

pour quêter comme un grain de ce rêve de peintres

toile vivante et fraîche de cette palette de couleurs.

 

Ainsi je m’émerveille du haut de ma tour d’ivoire,

comme au-dessus de la scène, dans les cintres

admirant sans retenue ces formidables acteurs

de la Vie, toujours charmante, toujours émouvante.

 

Ainsi mon amie, aperçois-tu par la fenêtre

un peu de mon âme de poète,

car du haut de mon rocher,

lorsque je contemple la baie,

je contemple aussi l’Univers.

 

Je suis comme ce champion au moment crucial,

comme ce marin dans l’océan glacial,

cet alpiniste au rire génial,

un astronaute en orbite spatiale.

 

Ainsi mon amie, je suis heureux de naître

Encore lorsque l’âme en fête,

je redescends de mon rocher

et que j’ouvre la porte qui bée

sur la vie transparente comme du verre.

 

Texte relu et corrigé, tiré de mon recueil de poèmes (1999).

 

Luc Yves Senecal

 

P.S. : Ce texte fait référence à ce petit territoire qui est le mien depuis mon enfance, à la pointe du château à Trestrignel (Perros-Guirec).

A propos de l'auteur

Luc Sénécal

Rédacteur

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.