Un état supérieur de conscience

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 juin 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor

Un état supérieur de conscience

En 1968, je faisais partie d’un groupe de méditation hindouiste dans lequel se trouvait également Alan Ginsberg. Précédemment, Jack Kerouac – et d’autres – avaient fait prendre conscience du bouddhisme au grand public. Tout un influent courant de pensée affluait depuis l’est. A sa racine, l’on trouvait la notion d’un bonheur extatique, accessible par la pratique, l’assiduité et la méditation.

Dans notre groupe mensuel de méditation, situé au bas de Manhattan, nous répétions le mantra « Ram », assis, en méditant. Swami Kumar, un étudiant indien en philosophie, nous parlait du but de l’« éveil ». A un moment donné, il demanda à notre groupe, qui comptait quelques 25 néophytes : « qui parmi vous croit qu’il atteindra l’éveil en cette vie ? ». Je fus le seul à lever la main, naïvement sans doute, mais quand même… Kumar parut interloqué et me demanda d’expliquer ma réponse. Je me recroquevillais et bredouillais quelque chose dans le genre de : « pour autant qu’il m’est possible », ou une phrase analogue, ce qui le fit se détendre un peu. Mais en toute honnêteté, j’avais levé la main sincèrement, la main d’un idéaliste qui a – d’une manière peu commune – échappé à l’emprise de ce monde.

Ce qui ne veut pas dire qu’à 24 ans, je me sentais parfaitement bien à tous égards. Au contraire, je me sentais perdu dans des conflits intérieurs, en pleine confusion, manquant de confiance en moi et inadapté à ce monde d’adultes que j’étais censé rejoindre. Et pourtant, je sentais qu’il existait quelque chose sur lequel le monde n’avait pas de prise ; au fond de moi et même si les choses allaient très mal en cette vie, je me disais : « quand même, ça va ». Comment expliquer ceci ? D’où cela venait-il ? Il y a là, je suppose, quelque chose que tout le monde ressent, mais sans, la plupart du temps, en avoir pleinement conscience. Spéculer à ce sujet ne rime à rien : il est suffisamment difficile de connaître sa propre vérité. Mon centre d’intérêt a toujours été ma propre expérience, mes sensations, ma manière de réagir au monde. ça paraît égoïste ; mais je n’ai pas d’autres références, je n’ai rien d’autre.

Or il n’y avait pas une once d’égoïsme dans mon geste à cette réunion, c’était juste une réaction, une réaction qui prend tout son intérêt à 48 ans de distance, 48 ans de pratiques telles que mentionnées plus haut, d’étude, de temps passé dans des monastères ou en conversation avec des prêtres et des poètes, une vie entière d’années.

L’écueil en la matière réside dans une glorification de soi. Je connais un homme, un pasteur auto-proclamé, un ex-alcoolique, qui a été sauvé par Jésus et qui a voué sa vie à répandre l’Evangile. Il dirige des ateliers et évangélise un peu partout en Asie du sud-est. Il est intense, intelligent et connaît très bien la Bible, chose importante pour de multiples raisons : rien qu’en elle-même, la Bible constitue un élément essentiel d’une éducation classique, exactement comme Homère.

Je lui ai dit qu’il y avait, au-delà de la connaissance, un profit à tirer de cette d’activité, à laquelle je m’adonnais : il y avait, à l’intérieur même de celle-ci, un réconfort de type mystique, quelque chose que je ressentais. Il rit et me dit, les yeux brillants : « merci de me raconter ça, ah, ah, ah ! ». Dans son esprit, je ne pouvais rien lui dire qu’il ne connaisse déjà, et mieux que moi. Il continua à parler à profusion : « lorsque, comme moi, vous verrez les choses de l’autre côté, alors vous apprendrez quelque chose ». Il ajouta : « je ne veux pas dire que je suis meilleur que vous ou que quiconque ». Trop tard ! L’ego avait déjà pris le dessus. La supériorité spirituelle est d’une insidieuse laideur.

De quoi s’agit-il, en réalité ? J’ai depuis longtemps subodoré que les « éveillés » étaient parmi nous, et pas nécessairement assis sur des oreillers, entourés de tambourins, d’encens et de disciples ; ce pouvait être des coiffeurs, des domestiques travaillant chez les riches, des enseignants, des fermiers, n’importe qui. Et il n’est pas sûr qu’eux-mêmes se considèrent comme des « éveillés ». La seule chose que Bouddha ait dite à propos de l’état qu’il avait atteint, c’est : « je suis éveillé ». Ce n’était pas l’extase épileptique à laquelle on pense quand on imagine le nirvana. J’utilise ce terme parce que j’ai été le témoin d’extases épileptiques.

Pendant des années, j’ai été un joueur assidu de squash. Je connaissais un homme dont le fils était sujet à des crises aigues d’épilepsie, qu’aucune médication ne parvenait à contrôler. On pratiqua sur lui une chirurgie, afin, par une incision intra cervicale, de mettre fin aux crises. Il se trouve que par une après-midi tranquille, à l’époque où j’avais l’habitude d’être sur les courts pour m’entraîner, le garçon arriva et voulut jouer. Après quelques points, il laissa tomber sa raquette, les yeux révulsés. Il fallut que je le soutienne et le tire hors du court pour l’asseoir sur un banc. Il était dans une extase absolue et – de la manière la plus évidente, la plus manifeste – il était clair qu’il y avait quelque chose qu’il désirait partager.

Il me revint alors à l’esprit une image d’une sculpture précolombienne d’Amérique du sud que j’avais gardée d’un catalogue d’une exposition au Metropolitain Museum of Art. L’on y voyait une figure agenouillée, les yeux grands ouverts, brillants comme du diamant, et dirigés vers quelque chose que lui seul pouvait voir. Ce qu’il voyait était tellement clair – tellement clair pour lui – et il était non moins clair pour nous que c’était quelque chose de merveilleux, même si nous, nous ne pouvions le voir.

Idem pour le jeune joueur de squash : tout ce que je pouvais faire, c’était d’être là, à ses côtés. Bientôt son père arriva et l’emmena, me racontant plus tard l’état de santé peu commun de son fils. Je revis le garçon une autre fois ; nous jouâmes à nouveau et la même chose se reproduisit. Je me sentis, d’une certaine manière, impliqué dans cette affaire et j’en vins à me demander si quiconque, que ce soit chirurgicalement, médicalement, ou de quelque autre manière, pourrait le sortir de là. Je commençais à considérer cela comme un don, bien que naturellement ce don lui interdisait de mener une vie « normale ». Le grand poète et saint indien Ramakrishna eut ces mêmes révélations extatiques ; mais, dans cette culture, elles étaient acceptées et révérées comme des dons spirituels.

Mes vues concernant la signification de « l’éveil » ont changé ; elles ont mûri, en partie en raison du fait que je n’ai jamais observé un seul chercheur d’éveil parvenir à la félicité, fût-ce après une éternité de pratique spirituelle. J’en suis venu à me représenter la chose comme une maturation, un mûrissement, l’accès à une plénitude. Ici, en Indonésie, les marchands de fruits vantent les mangues et les avocats de cette façon : « masak di pohon », « cuits sur l’arbre ». La vie, c’est l’arbre et nous sommes les fruits.

Quand j’étais jeune homme, travaillant avec une équipe de charpentiers dans la nature sauvage du New Hampshire, l’employeur pour qui je travaillais m’a dit quelque chose que je n’ai jamais oubliée. Je le taraudais dans mon désir d’aboutir à un « travail achevé » : encadrement des portes, rebords des fenêtres, cuisine et ainsi de suite. Sur le toit d’une maison, en clouant le solin, je frappais, semble-t-il, mon pouce aussi souvent que le clou. Le patron me dit : « ça, c’est du travail achevé ; quand c’est fini, c’est achevé ».

A suivre

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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